00:00Bienvenue à l'heure des livres, Jennifer Le Sieur.
00:03Alors vous êtes romancière, vous êtes essayiste, vous êtes biographe à votre actif.
00:08Vous avez déjà notamment écrit sur Jack London, sur le couple Stevenson.
00:13Et là vous venez de publier Les Chambres Noires de Lee Miller, un livre qui est paru aux éditions Robert
00:18Laffont.
00:19Alors c'est une biographie romancée, un roman vrai, comme on dit ?
00:23J'aime bien un roman vrai.
00:25Un roman vrai, qui s'intéresse à cette femme qui a eu mille vies et qui fut mannequin, photographe de
00:36mode, reporter de guerre,
00:38qui a eu de nombreux amants et qui a terminé comme une lady respectable, mais fortement alcoolisée et un peu
00:49mélancolique aussi.
00:50Alors qu'elle vit en effet, lorsque vous vous êtes intéressée à elle, qu'est-ce qui vous a attiré
00:56?
00:58Son talent, sa beauté, son intrépidité, sa liberté ?
01:03C'est un peu tout ça, parce que c'est vrai que quand vous la voyez sur les photos, toujours
01:08très sophistiquée, très glamour,
01:09c'est vraiment, c'est presque, il y a un côté statuaire antique qui, franchement, au début, me faisait un
01:16peu peur.
01:17Je la trouvais trop parfaite, trop lisse, il y avait quelque chose, en plus elle était très sûre d'elle.
01:22On voyait que c'était quelqu'un qui maîtrisait totalement son destin, son physique, qui savait l'utiliser, et pourtant
01:28pas du tout.
01:28En grattant un peu, j'ai découvert que derrière la beauté plastique, il y avait évidemment la grande fragilité qui
01:35fait les génies,
01:37et beaucoup d'ambivalence, en tout cas, dans son caractère, dans ses relations avec autrui, dans sa propre carrière aussi.
01:46Il y a sans arrêt des volte-face, avec elle, je savais que je n'allais pas m'ennuyer.
01:50Ça, c'est, on ne s'ennuie pas, vraiment, c'est passionnant.
01:53Alors, on va commencer par un petit peu d'éléments biographiques.
01:56Donc, avant de devenir grand reporter, enfin, correspondante de guerre,
02:01accrédité, finalement, par le gouvernement américain pendant la Seconde Guerre mondiale,
02:06elle a été mannequin.
02:08Alors, la légende dit qu'elle a été repérée par Condé Nast lui-même, dans la rue.
02:14Alors ça, ça fait partie des légendes de Lee Miller.
02:16Elle lui serait tombée dans les bras, parce qu'elle traversait une rue de Manhattan.
02:22Elle a failli se faire renverser.
02:23Voilà, comme par hasard, l'homme dans lequel elle est tombée dans les bras.
02:26C'était Condé Nast.
02:27Le patron du grand groupe de presse qui possède Vogue, notamment.
02:31Exactement.
02:31Et évidemment, lui, il ne pouvait que tomber sous le charme de cette jeune fille,
02:36totalement inconnue, encore à l'époque,
02:38et lui a proposé tout de suite de devenir mannequin pour Vogue.
02:41Alors, donc, dans un premier temps, elle devient mannequin.
02:43Mais en fait, elle s'ennuie vite et très vite.
02:45Elle a envie de passer de l'autre côté de l'objectif.
02:48Alors, le livre commence par une scène où elle arrive à Paris avec un objectif.
02:53C'est de devenir l'élève de Man Ray, tout simplement.
02:57Et elle va y parvenir.
02:58Elle va devenir non seulement l'élève, mais aussi la maîtresse de Man Ray.
03:01Elle a comme ça évolué dans le monde des surréalistes de l'époque,
03:06dans ce Paris foisonnant et un peu fou.
03:09Et vous le racontez très bien.
03:10C'est étonnant, avant de devenir, et ça, ça va être une autre partie de sa vie,
03:14cette grande reporter.
03:16Oui, elle a toujours eu ce talent de trouver les bonnes personnes au bon moment.
03:21Elle était déjà photographe amateur, mais vraiment très bonne technicienne,
03:25avant de décider de devenir photographe elle-même.
03:28Évidemment, avec qui elle pouvait apprendre son métier à l'époque ?
03:32Avec la star, le portraitiste star de l'époque qui était Man Ray,
03:35et qui vivait à Paris déjà depuis un certain temps.
03:38Et elle était déjà francophile.
03:40Elle aimait Paris.
03:41Elle a eu le coup de foudre pour la ville dès son premier séjour.
03:46Et bon, aborder Man Ray à l'époque, ce n'était pas évident,
03:50mais pas pour Lee Miller, évidemment.
03:52Donc, elle lui a fait du rentre-dedans.
03:55Elle le croise, là aussi, comme par hasard, dans un bar.
03:59Il lui dit, vous savez, je pars en vacances.
04:02Elle lui répond, je sais, je pars avec vous.
04:04Ça aussi, c'est assez légendaire, mais je l'imagine très bien.
04:08J'y crois, cette légende.
04:09J'avouerais bien dire, mais vous savez, mademoiselle, je ne prends pas d'élèves.
04:12Si maintenant, vous en avez une.
04:14Et voilà, c'est comme ça que tout commence.
04:16Elle force un peu le destin pour être à la place qui lui revient.
04:21Alors, il y a ce côté volontaire, ce côté, cette femme qui n'a peur de rien,
04:25intrépide, qui cherche l'adrénaline, l'aventure.
04:27Et puis, il y a un côté plus sombre, plus mélancolique,
04:30d'où d'ailleurs ce titre, très bien trouvé,
04:32les chambres noires, évidemment.
04:34La petite fait référence à la photographe qu'elle est,
04:37la chambre noire qui révèle la photo,
04:39mais aussi les facettes un petit peu noires de sa personnalité,
04:44ses secrets, ses failles assez nombreuses,
04:46notamment dans l'enfance.
04:48Ça commence dans l'enfance,
04:49puisqu'en fait, elle est violée à l'âge de 7 ans.
04:53Oui.
04:53Donc, c'est une cicatrice qui va rester.
04:57Et puis, la deuxième, de ce qu'on voit,
05:00l'autre grand choc qu'elle va subir,
05:03c'est d'être parmi ceux qui vont découvrir en premier
05:07l'horreur des camps de concentration.
05:09Voilà.
05:10Raconte-nous ça, parce que c'est quelque chose
05:13dont, en fait, elle ne s'en remettra jamais, finalement.
05:15Non, parce que quand elle découvre les camps de Tachaud
05:20et de Burenwald, on ne savait pas encore.
05:24On n'avait pas vu ces images.
05:25Les reporters avaient eu le droit, enfin,
05:28d'entrer sans aucune censure, cette fois,
05:31pour documenter tout ce qu'ils verraient,
05:33parce qu'on se doutait bien que personne n'allait les croire.
05:35Et elle, elle était là.
05:37Elle a toujours voulu être en première ligne.
05:39Et là, pour le coup, elle a pris la guerre de plein fouet.
05:42Elle a vu l'abomination.
05:44Évidemment, personne n'était préparé à ça.
05:47Et en plus, moi, j'ai eu un vertige
05:49quand j'ai regardé ces photos,
05:50parce que vous les voyez aujourd'hui
05:51sur papier glacé, en noir et blanc.
05:53Mais elle, elle a vu tout ça en couleur.
05:55Elle a vu tout ça en vrai.
05:56Et il n'y avait pas non plus encore de films
05:59qui étaient montrés de ces réalités.
06:01Elle, elle a tout vu sans filtre.
06:03Oui.
06:04Et ça, vous racontez,
06:04c'est des très belles pages.
06:06Vous racontez que l'effroi qu'il a saisi,
06:08et malgré tout,
06:09toujours ce dilemme du photographe
06:11qui saisit d'effroi,
06:12même saisit d'effroi et d'horreur,
06:14prend des photos.
06:15Oui, parce qu'elle avait une grande conscience professionnelle.
06:17Elle savait pourquoi elle était ici.
06:19Ce n'était pas pour faire de l'art,
06:21pour faire des jolis plans
06:23ou des mises en scène structurées.
06:25C'était vraiment pour documenter l'horreur.
06:27Et ça, ça l'a aidé, justement,
06:29à passer outre ce qu'elle voyait.
06:32C'était dit, c'est mon devoir,
06:34je suis là pour ça.
06:35Mais évidemment, malgré tout,
06:36il y a quelque chose qui s'est infiltré en elle
06:38et qui l'a détruite à jamais.
06:40Oui.
06:41Alors, dans la première partie de sa vie,
06:43on passe de Paris à New York,
06:45en passant par l'Allemagne.
06:46Et puis après, après la guerre,
06:48on va la retrouver en Égypte.
06:51Et dans un rôle dans lequel on ne l'attendait pas, en fait.
06:55Une épouse, ce n'est pas servile,
06:58mais enfin, qui semble rangée, en tout cas.
07:01Elle épouse un Égyptien.
07:02Oui, c'est un de ses coups de tête.
07:05Elle fonctionnait beaucoup comme ça.
07:06Dès qu'elle s'ennuyait,
07:07il fallait qu'elle fasse une petite folie
07:09pour aller voir ailleurs
07:10si la vie n'est pas plus palpitante et excitante.
07:14Mais bon, ça, c'est ce que j'appelle un peu
07:17son petit chapitre, Agatha Christie.
07:19Elle a eu le coup de foudre
07:20pour ce charmant homme d'affaires égyptien,
07:22très cultivé, polyglotte.
07:24Et elle a voulu vivre avec lui au Caire.
07:26Donc, c'était quand même le Caire.
07:28C'était juste avant la guerre.
07:28C'était le Caire des années 30,
07:31donc qui était aussi très cosmopolite.
07:33Et au début, elle a beaucoup aimé.
07:36Elle a surtout aimé l'Égypte.
07:37Elle a aimé parcourir l'Égypte
07:39au volant de sa voiture toute seule
07:40pour s'échapper justement d'un côté
07:42qui était quand même un peu mortifère
07:44et un peu très ennuyeux pour elle
07:48et qui était celui de la bonne société
07:49anglo-saxonne qu'Hérotte.
07:52Donc, là aussi, elle est encore allée plus loin
07:55pour chercher cet exotisme
07:58dont elle repâtaient les oreilles.
07:59Et finalement, elle l'a trouvée
08:00en face des ruines, face aux nils
08:03et surtout face au désert.
08:05Au désert.
08:06Oui.
08:06Ce que vous racontez dans le désert.
08:08Alors bon, vous évoquez ses amants.
08:12qui ont parfois, dans la vie,
08:14s'est entremêlée à sa vie professionnelle,
08:16leur passion, avec des passions communes.
08:19Et son deuxième mariage
08:21avec Roland Penrose,
08:23la maternité,
08:25qui était loin d'être évidente pour elle.
08:28Oui, qu'elle ne souhaitait pas
08:30au plus profond d'elle, visiblement.
08:33Et vous racontez surtout sa fin de vie aussi
08:36où elle est devenue une sorte,
08:39elle est devenue lady,
08:40Lady Penrose.
08:41Elle habite dans la campagne anglaise
08:42et elle boit beaucoup
08:45et surtout, elle exécute des recettes de cuisine.
08:48Enfin, c'est une autre.
08:49C'est étonnant, cette métamorphose.
08:51Totalement, une autre Lee Miller.
08:54Elle devient lady
08:54parce que son mari devient soeur.
08:56Voilà, donc c'est même un titre
08:58qu'elle n'a pas gagné elle-même.
09:00Mais surtout,
09:03elle a quand même réussi
09:04à se trouver une autre carrière pleine
09:07de chef cuisinière,
09:09mais alors chef un peu surréaliste.
09:11Elle a toujours été une surréaliste au fond
09:13parce qu'elle faisait des spaghettis bleus,
09:16du poulet recouvert de feuilles d'or,
09:18influence très Magritte.
09:23Elle était très amie avec Miro,
09:25avec Manara évidemment,
09:26et aussi avec Picasso.
09:28Elle a fait une espèce de cuisine
09:30à moitié cubiste,
09:31moitié surréaliste,
09:32avec des couleurs vives.
09:34Je dois dire que quand on les voit en photo,
09:36c'est très joli,
09:37c'est modérément appétissant,
09:39mais en tout cas, ça l'a comblé.
09:41Et plus elle cuisinait,
09:42plus elle s'apercevait
09:43que ça amusait les autres,
09:44ça faisait plaisir aux autres,
09:46et plus elle éloignait justement
09:47ses chambres noires,
09:48ses propres démons.
09:50Et la bouteille de whisky
09:51a commencé à se vider
09:54de moins en moins vite,
09:55on va dire,
09:56au fur et à mesure
09:56qu'elle remplissait ses casseroles.
09:58En tout cas,
09:59je vous conseille vraiment
09:59de lire ce livre,
10:00c'est passionnant.
10:01Les chambres noires de Lee Miller,
10:02c'est bien écrit,
10:04on se laisse emporter
10:05par la vie de cette femme incroyable.
10:08C'est publié aux éditions Robert Laffont.
10:09Merci beaucoup,
10:10Jennifer Le Cieux.
10:10Merci.
10:11Sous-titrage Société Radio-Canada
10:16Sous-titrage Société Radio-Canada
10:17Merci.
10:17Merci.
Commentaires