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Simon Abkarian, acteur, est notre invité dans le Grand Portrait, notamment pour son rôle dans le film “La Bataille de Gaulle” réalisé par Antonin Baudry. Il raconte aussi l'exil en France subi par sa famille.
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00:00France Inter
00:02La Grande Matinale
00:06Sonia Devillers
00:08J'avais 15 ans quand j'ai vu les Atrides au Théâtre du Soleil.
00:13Simon Abkarian jouait Agamemnon et ça demeure mon plus gros choc au théâtre.
00:19Longtemps après, j'ai vu la série Kaboul Kitchen sur Canal+.
00:23Simon Abkarian jouait le colonel à Manoula
00:26et ce fut mon plus gros fou rire devant la télévision.
00:30Il y eut donc un roi grec, un colonel afghan, un résistant arménien et tant d'autres avant de Gaulle.
00:36Depuis le festival de Cannes, Simon Abkarian parle du général, du général, encore et encore du général,
00:41ce rôle monstre qui lui vaut une promo d'enfer.
00:44Mais lui, l'acteur, qui est-il ?
00:47De quoi a-t-il nourri son imaginaire ?
00:49De quoi a-t-il pétri son corps et forgé sa langue ?
00:52Le général de Gaulle ne sort pas de nulle part.
00:54En 1940, il avait déjà traversé une guerre.
00:58Et Simon Abkarian, qu'a-t-il vécu avant d'incarner le grand homme ?
01:03A l'écran, portrait numéro 165.
01:08L'armée du général Giraud reprend la main.
01:12Vous ne comprenez rien à la politique.
01:14Giraud est une marionnette des Américains.
01:17Vous ne pouvez pas obstacler la guerre, général de Gaulle.
01:19Il n'y aura jamais aucun accord entre lui et moi.
01:23J'incarne tout ce que les Américains détestent.
01:26Je suis faible et je tiens tête.
01:30Si je vous dis bonjour mon général, vous me répondez, c'est la huitième fois depuis ce matin.
01:34C'est ça ?
01:35C'est ça.
01:36Bonjour Simon Abkarian.
01:37Bonjour Simon Abkarian.
01:40Bonjour.
01:41Dernier invité de cette saison de Grand Portrait.
01:43Comme dirait Rodrigue, nous partîmes 500 et par un prompt renfort, nous arrivâmes 3000.
01:48C'est ça ?
01:48C'est ça.
01:49Et vous, ça vous émeut beaucoup parce que vous dites que la trajectoire du film La bataille de Gaulle d
01:54'Antonin Baudry, en deux volets, cette fresque monumentale, c'est presque six heures de cinéma, qui a démarré très timidement,
02:02à qui on faisait presque la gueule et qui suscite un engouement, une émotion, un bouche à oreille phénoménal et
02:09qui sort de terre et qui monte et qui monte et qui monte.
02:12Et vous dites qu'il y a quelque chose qui ressemble presque à la trajectoire du général de Gaulle.
02:16Oui, parce que ça commence très timidement en ce qui concerne le général.
02:20Ça commence, ils sont deux ennemis, quoi.
02:25Et c'est vrai que ça a été un combat de tous les jours aussi, fabriquer ce film.
02:29Antonin, c'est quelqu'un qui ne lâche pas, qui s'entête sur sa vision de ses films, de ses
02:38deux films.
02:38Et c'est vrai que ça a commencé très timidement.
02:42Et là, il se passe quelque chose ?
02:44Là, je croise des gens qui sont vraiment bouleversés par le film.
02:48Je crois que c'est, tout en étant un film historique, c'est surtout un film d'aventure où les
02:56gens y trouvent leur compte, que ce soit humainement, politiquement, philosophiquement.
03:01Et c'est de l'entertainment, comme dirait les Américains.
03:05Donc, voilà, ça coche toutes les cases d'un bon film.
03:09Je pense que c'est du grand cinéma, moi, personnellement.
03:11Après, je ne suis pas objectif parce que j'ai beaucoup d'amitié et d'admiration pour Antonin.
03:15Et puis, parce que le général de Gaulle, en ce moment, c'est vous.
03:18Je me suis demandé, qu'est-ce qui a amené vos parents à vivre en France dans les années 60
03:24?
03:25Simon Abkarian, qu'est-ce qui a fait que vous, vous êtes né en France ?
03:32Les troubles, les prémices de la guerre civile ont commencé en 1958 au Liban.
03:38Et du coup, mon père, parce qu'il était engagé dans une certaine voie politique, a dû fuir le Liban.
03:45Donc, c'était des Arméniens du Liban.
03:47Oui.
03:47C'est ça.
03:48Donc, il fuit le Liban en 1958.
03:51Pour la France.
03:52Oui, à Marseille.
03:52Pourquoi pour la France ?
03:55Parce que la France, c'est aussi un phare pour nous.
03:58Il y a déjà une communauté arménienne importante à Marseille, qui est là depuis 1915, après le génocide, qui s
04:03'installe là-bas.
04:03Qui remonte vers Paris doucement, passant par Valence et Lyon, etc.
04:08Et c'est parce qu'il y a aussi, voilà, cette chose qui...
04:14C'est comme un endroit qui raconte quelque chose du combat, de l'espoir, de la justice humaine, des droits
04:21humains.
04:22Et des poètes qui ont aussi inspiré les Arméniens, notamment Victor Hugo.
04:27Votre père est le fils d'un survivant du génocide.
04:32Il paraît très, très loin, ce génocide.
04:33Mais en réalité, quand je vous parle à vous, Simon Abkarion, votre père est le fils d'un survivant.
04:38Votre grand-père est un survivant.
04:40Donc, en réalité, il n'est pas si loin que ça, ce génocide.
04:43Il est encore là, dans les familles arméniennes ?
04:45Il sera toujours là.
04:45Il sera toujours là ?
04:46Bien sûr.
04:47Il se perpétuera de génération en génération ?
04:49Ce n'est pas le génocide qui se perpétue en soi, c'est le trauma qu'il a suscité.
04:52C'est le déracinement.
04:54C'est-à-dire que, quand moi je parle avec mes amis français qui ont des arbres générologiques
04:57qui remontent au 16e siècle, au 17e, au 18e, je les envie.
05:01Parce que nous, notre arbre, il a été scié à la base par les Turcs à l'époque, en Arménie,
05:06en 1915.
05:07Ça veut dire qu'on ne peut pas se souvenir ?
05:09Au-delà de mon arrière-grand-père, je ne sais pas qui on est.
05:12C'est-à-dire ?
05:13On a perdu les traces de la famille.
05:15Je sais qu'ils étaient, quand ils s'asseyaient à Pâques pour fêter Pâques, du côté de mon grand-père
05:19paternel,
05:20ils étaient 250, tout le clan.
05:21Il n'y a que lui qui s'est relevé.
05:24Donc, ça fait beaucoup de traces.
05:25Ça signifie que les autres ont tous été massacrés.
05:27Tous étaient massacrés.
05:33J'ai un contrat.
05:35Et c'est avec la Jerome Inchris Case Company.
05:39La Jerome Inchris Case, les fabricants de tracteurs.
05:42Grosse maison.
05:43Très grosse maison.
05:45Des milliers d'employés.
05:46Et ils veulent que je fasse leurs photos de Noël pour les ouvriers et même pour les contre-maîtres.
05:50Et s'ils aiment les photos, c'est ça.
05:51S'ils aiment les photos, alors je ferai aussi les...
05:54Devine, devine.
05:55Je dois deviner.
05:56Devine.
05:57Leurs femmes.
05:58Tu dis leurs femmes ?
05:58Très drôle.
05:59Non, pas les femmes.
06:00C'est à quelle idée les femmes ?
06:01Pas les femmes.
06:03Les dirigeants.
06:04Les dirigeants.
06:05Simo Abkarian, c'était il y a 25 ans.
06:07Ça a été un immense succès.
06:09Au théâtre, Une bête sur la lune.
06:11Une pièce qui a collectionné les Molières.
06:14Et qui raconte l'histoire d'un survivant du génocide arménien exilé aux Etats-Unis.
06:21Et qui d'ailleurs, sur scène, commence avec cette photo de famille dont on a découpé les visages.
06:26Ce sont des trous.
06:28Des trous, oui.
06:28Des vides.
06:29Oui.
06:30Parce que dans la pièce, le personnage principal, qui est photographe, décide de remplir les têtes manquantes,
06:37qui ont été probablement coupées.
06:39Par une famille qu'il va fonder de son côté avec une femme qu'il ne connaît pas.
06:43Parce que ça se passe par correspondance.
06:45Et son but, c'est de refaire une famille.
06:47C'est de refaire peuple, en fait.
06:48C'est de refaire peuple.
06:50A quelle génération, et peut-être probablement à la vôtre, à la troisième génération, on peut se servir du génocide
06:59pour fabriquer des récits, des images, des chansons, des films, des mises en scène ?
07:06C'est ça ? C'est à la troisième génération ?
07:08Oui.
07:10Votre père aurait pu ?
07:12C'est-à-dire ?
07:15En faire une pièce de théâtre ?
07:16Non, je ne crois pas.
07:18Il n'en était pas.
07:20Là, il fallait survivre encore.
07:23Il fallait construire.
07:24Les écoles venaient d'être construites.
07:25Les églises, les quartiers.
07:27Nous, de la troisième génération, avons profité de toutes ces constructions-là, de tous ces efforts-là.
07:34Donc, c'était la troisième génération, et la guerre du Liban a éclaté, et on est partis tous à droite,
07:38à gauche, je crois.
07:39Alors, c'est ça, parce qu'en réalité, vous repartez au Liban.
07:42Vous allez passer combien de temps en France ?
07:44Six ans ?
07:45C'est-à-dire que je suis né en France jusqu'à l'âge de neuf ans.
07:47Mon père a su...
07:48Jusqu'à l'âge de neuf ans.
07:49Donc, vous avez passé neuf ans en France.
07:50Oui, à Goussinville.
07:51Voilà.
07:51Donc, avant l'entrée en sixième, vous repartez au Liban.
07:54Et oui.
07:54Et pourquoi il repart au Liban ?
07:56Pourquoi il fait le choix de repartir au Liban, votre père ?
07:58Parce qu'il peut.
08:04Qu'il a su qu'il pouvait retourner là-bas, il l'a fait.
08:06Il voulait qu'on voit ça aussi.
08:08C'est-à-dire que...
08:09L'exil, c'est...
08:11Parce qu'on parle souvent de l'exil, de l'immigration, de la migration, etc.
08:16C'est jamais une chose facile.
08:17Même si ça se passe bien, le pain de l'exil a toujours un goût amer au début.
08:22Et c'est quelqu'un...
08:23Mon père, c'était quelqu'un qui a grandi là-bas, qui était fait là-bas.
08:27Non pas qu'il n'aimait pas la France.
08:28Il aimait la France, il n'avait pas la question.
08:30Mais quand il a eu l'occasion de nous emmener là-bas pour qu'on y goûte aussi...
08:32Moi, je n'avais jamais vu la mer, par exemple.
08:34Avant d'aller au Liban ?
08:35Non, jamais.
08:36Et j'avais vu...
08:36Je ne sais pas...
08:37Les vacances, je ne savais pas ce que c'était.
08:39Parce qu'on était une famille un peu...
08:40Voilà, pas très aisée, potentiellement.
08:44Donc on ne quittait pas Goussinville ?
08:46Non, je n'avais jamais quitté Goussinville.
08:48Je n'avais jamais...
08:49Non, je ne connaissais pas un peu Paris.
08:51Parce que parfois, ils nous y emmenaient, mon père et ma mère.
08:54Mais une fois qu'on va là-bas, on rencontre un autre monde.
08:56Il voulait qu'on rencontre cet autre monde.
08:58Cet autre pays qui nous avait accueillis, d'ailleurs.
09:01Avant, en 1915.
09:02Donc c'est aussi cette gratitude-là, cet appel-là qu'il a mon père envers le Liban.
09:07Sauf que vous en serez à nouveau chassé.
09:10Parce que la guerre va éclater.
09:11Oui.
09:12Moi, je voulais rester.
09:13Pendant la guerre ?
09:14Oui, j'avais 14 ans.
09:16Et puis je voulais rester avec mes amis qui avaient pris les armes.
09:18Pour défendre le quartier arménien.
09:20Vous auriez pris les armes ?
09:22Je l'ai fait, à un moment donné.
09:24J'ai été...
09:25Mon père a vu que j'y prenais goût.
09:27Donc il nous a pas...
09:28Goût, ce n'est pas le goût.
09:29C'est tout d'un coup, c'est les vertus guerrières qui se réveillent.
09:33L'honneur, la défense, la prise des armes, le combat.
09:36Il a eu peur ?
09:36Il a eu peur pour vous ?
09:38Je pense que oui.
09:39Je pense que oui.
09:40Et puis ça pleuvait de partout.
09:41Les bombes, etc.
09:42Et puis nous, on n'avait pas d'abri.
09:43Enfin, c'était des maisons qui étaient construites un petit peu à la va-vite.
09:47Donc on n'avait pas de quoi se...
09:48C'est votre mère qui repart en France avec les enfants.
09:51C'est ma mère qui repart en France.
09:52On est passé par la Syrie et ensuite on est passé en France.
09:56On est revenu en France.
09:57Donc ça a été un périple un peu difficile.
10:00Et quand vous revenez en France, vous avez la sensation de quoi ?
10:03D'avoir été arraché à votre vrai pays qui est le Liban ou de rentrer à la maison ?
10:08J'avais déjà été arraché de mon goussin ville parce que j'avais un chien.
10:12Je me rappelais, il s'appelait Yuki.
10:13Bref, on a laissé...
10:15J'en ai souffert.
10:17J'en étais triste.
10:17J'étais un gamin qui laissait ses copains, sa vie, son école.
10:22Et ça a recommencé après avoir quitté le Liban.
10:25Mais là, comme il y avait la guerre, c'était un peu plus digérable bizarrement.
10:30Parce qu'il y avait la guerre.
10:31Donc il fallait partir.
10:32Ce n'était pas un pays en paix, le Liban, à l'époque où je le quitte.
10:37Donc, je comprends mieux.
10:39Déjà, j'ai 16 ans.
10:40Je comprends mieux ce départ.
10:41On est parti.
10:42On avait 8 valises.
10:43Je me souviens du nombre des valises.
10:45On était 4.
10:46Il n'y avait pas de roulette à l'époque.
10:47Deux valises chacun.
10:48Voilà.
10:49Et on arrive en France.
10:51Et quand on est arrivé en France, on avait un sac avec tous nos diplômes dedans, tous nos papiers.
10:55Et on l'a perdu.
10:57Ma mère, on l'a perdu.
10:58J'allais dire, c'est vital les diplômes.
11:00Ça dit qui on est pour pouvoir trouver du travail, pour pouvoir exister ailleurs.
11:04On a tout perdu.
11:04Oui.
11:05Tout était dans un sac.
11:06Et tous les papiers officiels, notamment les papiers de mon grand-père qui avait participé,
11:11qui était dans la Légion d'Orient, dans la Mée française, dans la cavalerie.
11:15Ça aussi, ça a été perdu.
11:16Là, du coup, je suis en train de faire des recherches pour voir si je peux retrouver ces traces.
11:18Tout ce qui pouvait vous permettre de vous réintégrer à la France.
11:23Oui.
11:24Du coup, ça a été une reconstruction de tous les moments.
11:28Et puis, il fallait se fondre.
11:30Il fallait se déguiser en absent.
11:32Il ne fallait pas...
11:34Ma mère, comment dire ?
11:36Au début, elle nous interdisait de nous inscrire au chômage.
11:39Enfin bon, ça n'a jamais traversé notre esprit.
11:41Il fallait qu'on travaille.
11:43Et puis, elle nous interdisait de voter aussi.
11:44Elle disait, il ne faut pas déranger les Français.
11:46Il ne faut pas...
11:47C'est aussi sa naïveté.
11:51Je pense que vous allez reconnaître cette musique.
11:53C'est plusieurs années après.
11:57Oui.
11:58Jean-Jacques Lemaitre.
12:00Les Atrides.
12:01L'entrée d'Aga, même non.
12:09Donc, on est à la cartoucherie de Vincennes.
12:11C'est le Théâtre du Soleil.
12:12Vous êtes devenu un acteur.
12:13Vous êtes devenu un acteur et vous jouez dans la troupe d'Ariane Mouchkine.
12:16Un spectacle, trois spectacles, les Atrides,
12:19qui probablement vont marquer vraiment l'histoire du théâtre en France.
12:24Non ?
12:25L'histoire du théâtre est la mienne.
12:27L'histoire de beaucoup de spectateurs et spectatrices.
12:29Ça a été un événement majeur qui nous a dépassés toutes et tous d'ailleurs.
12:35Pourquoi ?
12:36Parce que les Grecs qui...
12:38Immense tragédie grecque en trois volets.
12:41Vous êtes Agamemnon.
12:42Vous êtes le roi des rois de la Grèce.
12:44Vous avez passé dix ans à la guerre de Troyes.
12:46Vous avez triomphé.
12:48Vous avez vaincu.
12:49Vous rentrez.
12:50Vous êtes assassiné par votre épouse.
12:53Et son amant.
12:54Ça raconte tout.
12:55Les Grecs, ils ont déjà tout compris.
12:57Et Chille, 2500 ans plus tôt, c'est ça qui est effrayant chez lui.
12:59C'est que comment fait-il pour si bien nous connaître ?
13:02Avec tant d'amont, quoi.
13:04Il a mis toutes les bases de comment raconter une histoire en ce qui concerne la construction
13:10et aussi comment connaître si bien l'âme humaine.
13:13Il me reste des bribes de textes.
13:16Encore aujourd'hui ?
13:17Bien sûr.
13:17C'était il y a 30 ans.
13:19Ouais.
13:20Encore aujourd'hui.
13:21À propos de Gaulle, de votre rôle dans le film d'Antonin Baudry, La bataille de Gaulle,
13:25vous avez publié un très très beau texte dans Le Monde et vous dites « J'ai signé
13:29pour une tragédie, non pour un drame ». Quelle est la différence ?
13:36La tragédie, c'est par le sang, par la souffrance que vient la connaissance, par la mort, par
13:42la destruction que vient la connaissance, malheureusement.
13:44Il n'y a pas d'échappatoire, il faut le sacrifice.
13:47Il doit y avoir le sacrifice.
13:49Et dans le drame, il n'y en a pas.
13:50Dans le drame, on bifurque vers le psychologique.
13:54Et dans la tragédie, on reste dans le rituel du sacrifice.
14:00Et vous diriez que votre enfance, percutée par le génocide, percutée par les guerres,
14:06percutée par l'exil, elle vous a confrontée au drame ou elle vous a confrontée au tragique ?
14:11Au tragique.
14:11Au tragique ?
14:12Oui.
14:12Le drame, c'est rien.
14:15On s'en fout.
14:16On s'en remet.
14:17C'est quelque chose que je peux facilement avaler et digérer.
14:22Le tragique, c'est quelque chose qui se danse autrement.
14:27Alors en quoi le général de Gaulle est-il un héros grec ?
14:30Un héros de tragédie ?
14:32C'est quelqu'un, pour moi, c'est parce qu'il est seul, déjà, d'une.
14:38Et là où il pose les pieds, là est la France.
14:41C'est-à-dire qu'il porte en lui toutes les vertus du héros.
14:47Il coche toutes les cases, en fait.
14:49Il est seul, il est courageux.
14:51La probité, c'est quelque chose qui le tient.
14:54Il ne recule pas.
14:56Il ne lâche pas un pouce de son territoire intérieur.
14:58Il ne se trahit pas.
15:00Alors ça, c'est un héros grec.
15:04Chef français, soldat, marin, aviateur, fonctionnaire, colons français d'Afrique du Nord,
15:12levez-vous, aidez nos alliés, joignez-vous à eux sans réserve.
15:18La France qui combat vous en adjure.
15:20Ne vous souciez pas des noms ni des formules.
15:27Une seule chose compte, le salut de la patrie.
15:31Si je dois jouer, surtout un héros de cette ampleur, je ne peux en aucun cas et à aucun moment
15:36laisser entrer en moi la peur.
15:39La peur est le tombeau du guerrier.
15:41Il me faut avancer dans les ténèbres, les yeux ouverts, poitrine offerte, sabre au clair.
15:46En attendant la lumière, l'homme doit faire taire l'acteur.
15:49C'est vous qui avez écrit ces lignes, Simon Abkarian.
15:52Je dois faire taire la peur.
15:54Qu'est-ce que ça signifie ?
15:57La peur, c'est le messager en mon corps de la défaite.
16:02Être défait, ce n'est pas gagner ou perdre la bataille.
16:05Être défait, c'est de vivre indignement.
16:11Être un héros, c'est de mourir debout.
16:15Ça signifie qu'incarner le général de Gaulle à l'écran, c'est d'abord une épreuve morale ?
16:20Bien sûr.
16:21C'est une épreuve morale, c'est une épreuve artistique, c'est une épreuve humaine.
16:25C'est un enjeu éthique ?
16:27Bien sûr.
16:28Parce que l'homme n'a pas dérogé une seconde, en tout cas dans cette période-là, de ses croyances,
16:38de son idéal.
16:40Donc je ne peux pas faire autrement que de le servir avec tout ce qu'il y a de plus
16:44noble en moi.
16:45Et quand vous interprétez Agamemnon, sur la scène d'Ariane Mouchkine, c'est aussi une épreuve morale ?
16:52C'est aussi une bataille éthique ?
16:53Pour entrer dans la peau du roi des Grecs ?
16:56C'est éthique et physique aussi.
16:59C'est physique parce qu'Agamemnon vous prend, vous emmène dans les abysses et vous êtes en apnée pendant deux
17:04heures et demie.
17:05C'est surtout l'écriture, c'est se mettre au service de cette écriture-là, de cette langue-là.
17:10Et pareil pour de Gaulle, ce qui réunit les deux personnages auxquels vous faites allusion, c'est la langue.
17:16Pourquoi ?
17:17Parce que c'est la langue qui les construit, c'est la langue, c'est cette voix-là qui a
17:21la radio, c'est une voix de Gaulle au départ.
17:23C'est cette voix-là, c'est cette voix-là qui réveille les consciences et qui réveille...
17:26C'est comme moi avec mon fils, je lui ai dit un jour à 10 ans, ne fais pas appel
17:31à ce qu'il y a de plus vile en moi, fais appel à ce qu'il y a de
17:33plus noble en moi, à 10 ans.
17:35Donc il a compris, on a discuté.
17:36Je pense que de Gaulle et Schiele, les gens qui écrivent, qui sentent le danger imminent venir, ne peuvent pas
17:43faire autrement que de tremper leur plume dans l'encre de la vérité et de la justesse.
17:49C'est le mot de la fin, dit Simon Abkarian, qui joue de Gaulle dans les deux films « La
17:55bataille de Gaulle » signé Antonin Baudry.
17:57C'est en ce moment au cinéma, les salles sont pleines, elles ne désemplissent pas et les gens y retournent
18:02avec leurs enfants, leurs parents et leurs amis.
18:05Merci Simon Abkarian.
18:06Merci.
18:06Merci.
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