00:00Qui sait le mieux où la chaussure fait mal ?
00:02Le cordonnier qui l'a fabriqué, ou vous qui l'a porté ?
00:04C'est par cette métaphore que le philosophe John Dewey pose le grand dilemme de nos démocraties.
00:09La tension entre d'un côté l'épistocratie, c'est-à-dire le gouvernement des experts,
00:13et de l'autre l'idiocratie, le gouvernement des idiots, imaginé par le réalisateur Mike Judge.
00:18Jusqu'au XXe siècle, la décision politique s'est abritée derrière une science qui se présentait comme neutre et infaillible.
00:24Les citoyens se sont rendus compte qu'en fait, la frontière entre la science et la politique était extrêmement poreuse.
00:29C'est la période des scandales du sang contaminé, de Tchernobyl, de l'amiante, de l'industrie du tabac, et
00:33j'en passe.
00:34Et donc dans ces conditions, comment trouver encore dans la science un appui solide ?
00:38Face à cette crise, il y a deux grands écueils qui nous guettent.
00:40D'un côté une démocratie par le diplôme, qui exclut les individus des décisions qui les concernent,
00:45et de l'autre un relativisme délétère où toutes les opinions se valent,
00:48et ça, ça ouvre la voie au complotisme et à la guerre contre la science.
00:52Or, et c'est très important, le fait que toutes les opinions se valent en démocratie
00:57ne signifient pas que toutes les descriptions du réel soient équivalentes.
01:01Il faut maintenir une exigence de vérité.
01:03Et donc, pour échapper en fait à ce faux dilemme entre ces deux écueils,
01:07les sociologues Callon, Lascoum et Barthes ont proposé la notion de démocratie technique.
01:12L'idée, c'est de reconnaître que les citoyens, les malades ou les riverains exposés à des risques
01:16sont capables de développer une expertise profane
01:19qui puisse rivaliser avec l'expertise institutionnelle.
01:22Et c'est là aussi qu'intervient le précieux concept des savoirs situés, théorisé par Donna Haraway.
01:27Ce concept déconstruit l'illusion d'un regard scientifique parfaitement objectif,
01:31en montrant que jusqu'à présent, il a souvent été surplombant, blanc et masculin.
01:36Cette critique, elle ne signifie toujours pas que tous les énoncés se valent nécessairement,
01:40parce que certains seront mieux informés, mieux expliqués,
01:43mais simplement qu'il faut être attentif aux limites de nos propres cadres de perception,
01:47et à la légitimité de d'autres formes de compréhension du monde.
01:50C'est ce qu'on appelle l'humilité épistémique.
01:53Autrement dit, il faut dépasser l'opposition binaire entre science et opinion
01:57pour pluraliser les rationalités.
01:59Par exemple, faire dialoguer la science occidentale avec les savoirs autochtones,
02:03faire plus de recherches et actions participatives,
02:05et en gros, réinterroger la division classique entre ceux qui pensent et ceux qui agissent.
02:10Bref, on n'a pas besoin de moins de science, mais plutôt d'un nouveau régime des savoirs.
02:14Et pour ça, l'école publique a un rôle absolument crucial,
02:16non pas pour enseigner l'obéissance au dogme,
02:19mais plutôt pour armer les citoyens aux doutes méthodiques,
02:23à la vérification des sources, au goût de l'enquête, du débat, etc.
02:26Sous-titrage Société Radio-Canada
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