00:00Si un homme parle de féminisme, on va lui dire qu'il s'approprie la parole des femmes,
00:03alors que si une femme victime travaille sur les violences conjugales,
00:07on va lui dire qu'elle manque d'objectivité.
00:09Alors qui est légitime pour parler de quoi ?
00:11On s'intéresse donc à une question épistémologique assez épineuse
00:14qui essaye de la position sociale acceptable pour parler d'un sujet en sciences humaines et sociales.
00:20Par exemple, on a le cas de l'historien juif Kersfeld,
00:23qui est spécialiste de l'histoire de la Shoah.
00:25Certaines personnes vont dire qu'être trop proche de l'objet qu'on étudie n'est pas souhaitable,
00:29car il aurait un risque accru de biais et de dérive vers l'idéologie.
00:32A l'inverse, d'autres affirment que si le chercheur est trop éloigné socialement de son sujet,
00:36alors il n'est pas légitime pour en parler car il n'est pas concerné.
00:39Les sciences humaines, bien qu'elles aient leur propre sujet et leur propre méthode de recherche,
00:43qui diffèrent de celles des sciences naturelles et formelles, sont des sciences.
00:46C'est-à-dire qu'il y a des techniques pour supprimer au maximum les biais potentiels.
00:50Dans le métier de sociologue, publié en 1968,
00:53Bourdieu insiste beaucoup sur le fait que les sciences sociales sont traversées par des biais,
00:57et le travail du sociologue, justement, ça va être de contrôler ces biais par une méthode ricoureuse.
01:02Pour citer un exemple célèbre d'un biais qui a compromis les résultats d'une étude en sciences humaines,
01:06on peut parler de l'effet Hawthorne, avec un bel accent.
01:10Hawthorne effect.
01:12Dans les années 1920, Elton Mayo et son équipe mènent une recherche au sein de l'usine Hawthorne,
01:18donc près de Chicago.
01:20C'est une usine composée uniquement par des femmes, donc des ouvrières.
01:23Et en fait, le but de l'étude, c'est de voir si des modifications des conditions de travail
01:28peuvent augmenter la productivité.
01:30Donc par exemple, ils vont éteindre la lumière, allumer la lumière,
01:33mettre des pauses à certains moments de la journée, etc.
01:36Et les résultats de l'étude sont très surprenants,
01:38puisqu'on remarque que les femmes, donc les ouvrières,
01:41augmentent leur productivité quand elles se savent observer par les chercheurs.
01:45Et ce, peu importe la modification des conditions.
01:47Cet effet est devenu un cas classique pour montrer que la présence de l'observateur
01:52influence et biaise le comportement observé.
01:55Il y a des techniques pour annuler au maximum ces biais
01:58et s'assurer de produire de la théorie scientifique,
02:00et non pas simplement de l'opinion.
02:02Deux de ces techniques.
02:02Donc d'abord, si on fait une enquête qualitative,
02:05une des techniques pour s'assurer d'avoir une vue d'ensemble du milieu
02:08et pas seulement une vue partielle,
02:09ça va être de multiplier les entretiens
02:11et de s'assurer d'avoir un échantillon représentatif.
02:14Qu'est-ce qu'un échantillon représentatif ?
02:16Donc c'est un petit groupe de personnes
02:18choisis pour représenter une population plus grande.
02:21La seconde technique est celle du travail d'objectivation du chercheur.
02:24Un des exemples célèbres de ce travail d'objectivation du chercheur,
02:27c'est le journal d'ethnographes publié par le chercheur et l'anthropologue Malinowski.
02:32Pendant la Première Guerre mondiale,
02:34Malinowski part au large de la Papouasie-Nouvelle-Dinée
02:36pour étudier la population locale.
02:38Pendant ce travail anthropologique,
02:41il a incarné une sorte de journal intime
02:43où il y consigne toutes ses impressions subjectives
02:46sur le terrain qu'il est en train d'étudier.
02:48Parmi ces impressions,
02:49on retrouve beaucoup de fantasmes sexuels
02:52à propos des femmes autochtones de l'endroit où ils se trouvent.
02:55Ça peut paraître un petit peu étrange,
02:57mais en fait pour le chercheur,
02:58c'est une manière de mettre à distance
03:01toutes ces impressions subjectives
03:02qui viendraient polluer la recherche ethnographique.
03:05Pour en revenir à notre question du tout début,
03:09à savoir qui est légitime de parler de quoi
03:11en sciences humaines et sociales,
03:13on a vu que finalement,
03:14ce qui compte réellement,
03:16ce n'est pas tant la position du chercheur
03:17vis-à-vis de son objet,
03:18mais plutôt les méthodes qu'il utilise
03:20pour supprimer au maximum les biais potentiels.
03:23Nota béné,
03:24depuis que les sciences humaines
03:25comptent de plus en plus de chercheurs
03:27issus des minorités
03:28et ou que le savoir produit par les minorités
03:30est considéré comme légitime,
03:32on a un courant qui traverse les sciences humaines
03:34qui est celui de la recherche située.
03:35Selon ce courant,
03:37on a besoin de chercheurs
03:38qui soient concernés par leur objet
03:40et pas seulement des hommes blancs cisgenres riches
03:43qui pensent que leur point de vue sur un objet
03:45est forcément neutre.
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