00:09Salut à tous, je suis Niri, je vais vous raconter une histoire autour du thème « Au-delà des tranchées
00:15» en lien avec le temple de Préviir et les traces récentes de conflits.
00:20Je veillerai à ce que le récit demeure sensible, humain et évocateur sans devenir gratuit ni exploiter le malheur réel
00:29de quiconque comme certains le font.
00:31Je tiens à respecter et honorer tous les soldats morts au combat des deux côtés.
00:37Leur sacrifice, leur mémoire et leur dignité méritent le plus profond respect et une pensée qui cherche à réunir plutôt
00:45qu'à diviser.
00:46Alors que ce récit porte l'espoir d'un avenir où les leçons du passé illuminent nos gestes présents, où
00:53les rancœurs laissent place à la compassion et où les frontières qui divisent deviennent des liens solides et rapprochent les
01:01êtres et les nations.
01:04Puissions-nous écouter nos anciens pour construire ensemble un monde meilleur ?
01:09Au cœur du plateau escarpé où le temple de Préviir domine le paysage comme une mémoire de pierre, le vent
01:17ne souffle jamais tout à fait comme ailleurs.
01:20Il rampe entre les colonnes, siffle dans les frises brisées et semble porter jusqu'aux hommes des mots prononcés par
01:28des âmes disparues depuis des siècles.
01:30Le jour, les ruines racontent encore la grandeur et la chute.
01:35Mais la nuit, lorsque le ciel se vide de ces dernières couleurs, les pierres changent.
01:41Elles ne paraissent plus seulement anciennes.
01:43Elles semblent attendre.
01:46On raconte que les anciens fidèles Khmers veillent encore sur ces hauteurs, invisibles, innombrables, confondus avec l'ombre des murs.
01:56Ils protègent la terre qu'ils ont défendue et maudissent toute présence qui s'y installe sans y être invité
02:02par le sang, le respect ou la mémoire.
02:06Dans les villages accrochés au pied des falaises, certains jurent avoir vu des lueurs bleues glisser au ras des rizières
02:13comme des serpents de feu bleutés.
02:15D'autres parlent de palan dans les galeries murées du temple, des respirations tout près de l'oreille alors qu
02:23'il n'y a personne,
02:24et de ce silence brutal, ce silence anormal qui tombe sur les champs juste avant qu'un cri n'éclate
02:31dans la nuit.
02:32Les soldats thaïlandais envoyés sur ces terres disent parfois moins que les villageois, mais leur visage parle pour eux.
02:40Plusieurs se réveillent en sursaut, la gorge nouée, les ongles pleins de poussière, comme s'ils avaient gratté la terre
02:47pendant leur sommeil.
02:48Ils sentent sur leur peau l'odeur de la pluie mêlée à quelque chose de plus ancien, de plus lourd,
02:54une odeur de tombe ouverte, de pierre humide, de sang séché.
02:59Certains prétendent avoir entendu leur nom murmurer derrière eux alors qu'ils montaient seuls la garde.
03:06D'autres ont vu au bout des escaliers des silhouettes immobiles qui disparaissaient dès qu'on osait les fixer.
03:14Puis il y a les pires récits, ceux des hommes retrouvés debout, figés face au vide, les yeux grands ouverts,
03:22incapables de se souvenir de leur propre nom.
03:24Alors une rumeur s'est répandue, une malédiction dormait sous le temple.
03:30Non pas une malédiction née de la légende, mais de quelque chose de plus terrible encore.
03:35La mémoire blessée, la colère de ceux qu'on a effacés, déplacés, ensevelis dans le tumulte des frontières et des
03:44armes.
03:45On disait que les morts n'attaquaient pas le corps d'abord.
03:48Ils entraient par les pensées, ils dérangeaient le temps, ils brouillaient la vue, ils faisaient vaciller l'esprit jusqu'à
03:57ce que l'homme ne sache plus s'il marchait parmi les vivants ou s'il avait déjà commencé à
04:02rejoindre les ombres.
04:03Dans un village proche vivait Soka.
04:06Tout le soir, elle levait les yeux vers le temple avec l'attention de quelqu'un qui écoute une menace
04:11derrière une prière.
04:13Depuis l'enfance, sa grand-mère lui avait appris à reconnaître certains signes.
04:20Un chien qui refuse soudain de franchir un seuil, une flamme qui brûle droite sans vent, un miroir qui ternit
04:28sans raison, l'eau qui tremble avant même qu'une main ne la touche.
04:34Soka portait avec elle un petit coffre ancien.
04:36À l'intérieur reposait un miroir noirci, une bague gravée d'un motif effacé, des fragments de céramique tachés de
04:45terre rouge et d'autres objets que sa grand-mère appelait « les preuves de ceux qui ne partent pas
04:52».
04:53Soka ne croyait pas à des fantômes simples.
04:57Elle savait que ce qui hantait prévihir était plus profond, plus ancien, plus patient.
05:04Les âmes qui erraient là ne réclamaient pas seulement vengeance.
05:09Elles réclamaient d'être reconnues.
05:11Mais parfois, la mémoire devient si lourde qu'elle prend une forme monstrueuse.
05:16Une nuit, alors que les nuages avaient recouvert la lune, un grondement sourd monta du plateau.
05:24Pas un tonnerre, pas un éboulement, quelque chose entre les deux comme si les entrailles de la falaise remuaient dans
05:31leur sommeil.
05:33Au même instant, tous les insectes se turent.
05:36Les chiens du village se couchèrent ventre contre terre en gémissant.
05:41Et du temple, là-haut, descendit une longue plainte, si basse et si rauque qu'on aurait dit la voix
05:49d'une gorge pleine de sable.
05:51Soka comprit qu'il était trop tard pour détourner les yeux.
05:55Elle monta.
05:56Le chemin de pierre semblait plus long que d'ordinaire.
06:00Au rythme de ses pas, elle avait l'impression que quelqu'un marchait exactement derrière elle,
06:06il posait son pied dans l'empreinte du sien.
06:09Pourtant, quand elle se retournait, il n'y avait que l'obscurité.
06:14Arrivée près de la première terrasse, elle vit des traces humides sur les dalles.
06:18Pas des traces de pluie.
06:20Des empreintes de pieds nues, fines, innombrables,
06:24qui allaient toutes dans la même direction vers le sanctuaire intérieur.
06:28L'air y était glacial.
06:30Au centre des ruines, entre deux colonnes rongées par les siècles,
06:35se tenaient des silhouettes.
06:36Des dizaines.
06:38Peut-être davantage.
06:39Trop immobile pour être vivante.
06:42Trop nette pour n'être que des ombres.
06:44Soka sentit son souffle se bloquer quand l'une d'elles tourna lentement la tête vers elle.
06:50Son visage n'avait presque plus de traits.
06:52Seulement une peau grise tendue comme du papier mouillé
06:57et deux creux si noirs qu'il semblait absorber la lumière.
07:01Alors toutes les silhouettes firent un pas.
07:04Le sol vibra sous ses pieds.
07:06Dans le miroir du coffre,
07:08que Soka avait ouvert d'une main tremblante,
07:12elle ne vit pas son propre reflet.
07:14Elle vit autre chose.
07:16Des hommes qui fuyaient dans la fumée,
07:19des corps tombés sur les pierres,
07:21des mains couvertes de terre rouge agrippant le vide
07:25et au milieu d'eux un enfant qui fixait droit le miroir
07:29avec une expression si calme
07:31qu'elle en fut plus terrifiante qu'un cri.
07:34Ses lèvres bougèrent.
07:36Soka n'entendit aucun son.
07:38Pourtant, dans sa tête,
07:40une phrase résonna avec une netteté atroce
07:43« Si vous oubliez, nous entrerons en vous ».
07:47Le vent se leva d'un seul coup,
07:49violent, plein de poussière et de cendres.
07:53Les silhouettes se rapprochèrent encore.
07:57Soka sentit quelque chose frôler sa nuque,
08:00puis ses épaules,
08:01puis glisser le long de son dos
08:02comme des doigts glacés.
08:04Ses jambes menaçaient de céder.
08:06Autour d'elle,
08:07les pierres semblaient murmurer
08:09dans une langue trop ancienne
08:11pour être comprise,
08:12mais assez claire pour inspirer
08:14une terreur viscérale.
08:15Elle comprit alors ce que les soldats
08:18avaient essayé d'expliquer
08:19sans jamais y parvenir.
08:21Ici, la peur n'était pas seulement de mourir.
08:25C'était la peur d'être vidé de soi,
08:27de devenir une bouche de plus pour les morts,
08:30un regard de plus dans la nuit.
08:32Soka tomba à genoux et parla pourtant.
08:34Sa voix tremblait,
08:36mais elle parla aux présences
08:37comme à des aînés revenus trop longtemps
08:39après leur propre fin.
08:41Elle leur offrit des mots simples,
08:43des mots humains,
08:44plus solides que le courage.
08:46Nous n'effacerons pas vos noms.
08:48Nous ne marcherons pas sur votre douleur
08:50comme sur une route vide.
08:51Mais ne prenez pas les vivants avec vous.
08:54Alors quelque chose changea.
08:56La plainte cessa.
08:57Le vent tourna.
08:59Les silhouettes restèrent là,
09:01à quelques pas, immobiles.
09:03Puis l'une d'elles, la plus grande,
09:06drapée d'ombre comme d'un vêtement royal,
09:09leva lentement le bras vers les falaises,
09:11vers les villages,
09:13vers les terres disputées
09:14comme pour désigner tout ce que les hommes
09:16avaient tenté de posséder
09:18sans jamais comprendre
09:20qu'on n'appartient pas à une terre impunément.
09:23Ensuite, elle s'effrita,
09:25pas comme un corps,
09:26comme une statue de cendre abandonnée à l'air.
09:29Les autres suivirent, en silence.
09:32Mais depuis cette nuit,
09:34plus personne n'ose prétendre
09:36que prévillir d'or.
09:38Parfois, au crépuscule,
09:40des formes se découpent encore
09:42sur la terrasse la plus haute.
09:45Les villageois ferment leurs portes plus tôt.
09:48Les soldats évitent de regarder
09:50trop longtemps les escaliers
09:52après la tombée du soir.
09:54Et lorsque le vent descend des pierres,
09:56il arrive qu'il apporte un message
09:58que tous reconnaissent
09:59sans vouloir l'admettre.
10:01Ce n'est ni une menace,
10:03ni une prière.
10:04C'est un rappel.
10:05Car après Vihir,
10:07les morts ne hantent pas seulement
10:08les vivants pour faire peur.
10:10Ils attendent,
10:11ils observent.
10:12Et si la mémoire venait encore
10:13à être piétinée,
10:15alors les vieilles pierres,
10:16une fois de plus,
10:17ouvriraient leurs yeux pendant la nuit.
10:19Prochaine histoire,
10:20l'homme au sac à dos.
10:39Dans la boue froide où l'eau bésite,
10:42les hommes avancent sans plus de rite.
10:45Le ciel est bas,
10:47le temps se penche
10:49sur les visages mangés de cendres.
10:53Un nom prononcé contre la peur,
10:57une photo pliée contre le cœur.
11:00Et dans le bruit sourd des tonnerres,
11:04on cherche encore un peu de lumière.
11:07Les nuits sont longues sous le bruit des combats,
11:11mais dans nos mains survient nos sens.
11:15D'un rêve ancien,
11:16d'un monde intact
11:17qui bat plus fort que le fracas.
11:22Au-delà des tranchées,
11:25là où le ciel relaie,
11:28il y a nos hommes blessés
11:31qui refusent de tomber.
11:35Au-delà des tranchées,
11:37quand la nuit veut nous briser,
11:41il reste un espoir.
11:44Un demain retrouvé.
11:48Les lettres tremblent entre les doigts,
11:51écrites pour ceux qui ne répondent pas.
11:54Le vent emporte les prières
11:57au-dessus des plaines et des pierres.
12:02On a vu l'enfer dans les yeux
12:05de ce parti sans dire adieu.
12:09Mais même au bout de nos forces,
12:12un chant se lève encore parfois.
12:16Sous les gravats,
12:18aux adieux,
12:20un souffle tient,
12:22silencieux,
12:23comme un serment
12:25qu'on n'éteint pas,
12:26même quand
12:28tout s'effondre en bas.
12:30Au-delà des tranchées,
12:34là où le ciel renaît,
12:37il y a nos hommes blessés
12:40qui refusent de tomber.
12:44Au-delà des tranchées,
12:46quand la nuit veut nous briser,
12:49il reste un espoir,
12:53un demain à retrouver.
12:56Si nos pas se perdent un jour
12:58que nos âmes gardent l'amour,
13:00des terres,
13:00des visages,
13:01des saisons qu'on portait
13:02comme une maison,
13:03et si le monde oublie nos noms,
13:05que survive au moins la chanson
13:06comme une étoile dans la fumée
13:10pour nous guider.
13:15Au-delà des tranchées,
13:18là où nos morts sont abisés,
13:21il y a l'appel des années,
13:24qui nous apprend à espérer.
13:29Au-delà des tranchées,
13:32quand nous l'avons tout lavé,
13:35il reste une flamme sacrée
13:38que personne ne peut tuer.
13:51Sous-titrage Société Radio-Canada
13:53Sous-titrage Société Radio-Canada
13:55Merci.
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