- il y a 17 heures
La journaliste et productrice Maïtena Biraben est tombée de haut lorsqu'elle a découvert être autiste, HPI et TDAH il y a un an, à 57 ans. Un diagnostic tardif de neuroatypie qui réécrit sa trajectoire de vie. « Le Nouvel Obs » a choisi de lui donner la parole dans ce long entretien vidéo et dans notre numéro en kiosque jusqu'au 20 mai 2026.
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00:00C'est pas une mode de dire qu'on est autiste, c'est dur.
00:03Pas de le dire, mais de l'être.
00:05C'est un niveau d'angoisse qui est gigantesque, quoi.
00:09Est-ce que je comprends ce que vous me dites ?
00:11Qu'est-ce qu'il faut que je réponde ?
00:12Toutes les possibilités de réponse.
00:14Bon, je suis un peu fatiguée, quoi.
00:17J'ai devant moi Maïtena Birabin, journaliste, animatrice, productrice, autrice qu'on ne présente plus.
00:23Bonjour Maïtena.
00:24Bonjour.
00:24Je vous reçois aujourd'hui parce que vous avez révélé que vous étiez atteinte d'un trouble du spectre de
00:29l'autisme.
00:30Je l'ai révélé.
00:31Tiens, c'est marrant le mot.
00:32Oui.
00:32Je l'ai révélé.
00:34Ah, c'est marrant.
00:34Je l'ai dit, simplement.
00:35Certains disent que c'est comme une sorte de coming out aussi.
00:37Je trouvais ça intéressant et à questionner.
00:39Vous avez dit aussi TDAH, donc trouble de l'attention avec ou sans hyperactivité.
00:44Avec.
00:45Avec HPI, donc au potentiel intellectuel, une sorte de combo gagnant, on va dire, dont on va discuter.
00:51C'est ce qu'on appelle une neuroatypie.
00:53Oui.
00:53Donc, ce qui désigne un fonctionnement du cerveau qui est un peu différent de celui de la majorité de la
00:58population, on va dire.
00:59C'est-à-dire qu'on est, on vit, on meurt avec.
01:01Ça entraîne plus ou moins de difficultés.
01:02C'est parfois considéré comme un handicap invisible.
01:05Selon les pays, en France, c'est un handicap, l'autisme en tout cas.
01:08Pas le HPI, alors le T, le trouble.
01:10Le TDAH.
01:11C'est un handicap aussi ?
01:12Un trouble.
01:13Un trouble.
01:13Donc, avec ce qu'on met ou pas derrière le mot trouble.
01:16Et donc, vous avez raconté et non révélé que vous l'aviez appris il y a un an, à l
01:20'âge de 57 ans.
01:22Et si, mesdames, je vous disais que j'étais autiste ?
01:24Donc, je voulais savoir déjà ce que ça fait d'apprendre ça à cet âge-là, quand on a déjà
01:28vécu un moment et qu'on a cette révélation.
01:31Je peux vous répondre vraiment ce que je pense ?
01:33Ça fait chier.
01:35Vraiment.
01:36Parce qu'on découvre qu'on croit savoir qui on est et on ne sait pas qui on est.
01:40Moi, par exemple, je pensais que j'étais une femme libre.
01:43Je ne suis pas une femme libre, je suis une femme sans filtre.
01:45Ça n'a rien à voir.
01:46C'est-à-dire que ce n'est pas vous qui le maîtrisez ?
01:47Ben non, en fait, je suis juste comme ça.
01:49C'est très troublant de penser, se connaître et d'ignorer totalement qui on est, en fait.
01:55C'est abyssal parce qu'il faut revisiter 57 ans de votre vie.
01:59Pour prendre une image, c'est comme si vous pensiez que vous étiez en train de jouer au foot avec
02:03tout le monde en pro des deux.
02:06Et en fait, tout d'un coup, on vous dit, mais tu ne vois pas que tu joues au volet
02:13en Ligue 1 ?
02:16Oui, mais alors ça, est-ce que vous le pressentiez ?
02:19Oui, moi, j'ai cette sensation d'être différente depuis toujours, que j'ai cherché à comprendre d'abord en
02:25faisant le HPI il y a 4 ou 5 ans,
02:27qui m'a beaucoup aidée, déjà, parce que je me suis rendue compte qu'il fallait que je décortique beaucoup
02:32plus ma pensée
02:34et que j'allais très vite, ce qui n'est pas forcément une qualité, parce que ça empêche d'être...
02:39Ben, on n'est pas explicite et en sautant des étapes, on n'est pas comprise, donc c'est plus...
02:44On trouve que les autres sont lents, non ?
02:46Oui, oui, oui, bien sûr qu'on trouve que les autres sont lents, mais à un moment, tous les autres
02:50ne peuvent pas avoir tort et moi, raison.
02:52Je ne suis quand même pas complètement demeurée, donc je me dis, si tout le monde a tort, c'est
02:57toi qui as un problème.
02:58Donc, il faut faire un effort, etc., et il faut décortiquer plus.
03:02Moi, j'adorerais vous dire, je suis HPI, mais je ne pense pas du tout que ce soit être plus
03:07intelligent.
03:08Je pense que c'est une vitesse de fonctionnement et que c'est une manière de fonctionner avec des branches
03:13en même temps partout.
03:15En arborescence.
03:15Voilà, en arborescence, mais ce n'est pas mieux, en fait.
03:18C'est différent.
03:19J'adorerais que ce soit mieux.
03:20Je vous dirais, c'est mieux, ouais, je suis hyper fière.
03:22Non, ce n'est pas mieux, c'est différent.
03:24On n'est pas plus intelligent, on est plus fonctionnel, on est plus rapide, on est plus créatif.
03:30On est plus quelque chose, mais plus intelligent, certainement pas.
03:33Ça, je ne le crois vraiment pas.
03:34Et qu'est-ce qui vous amène aux autres ?
03:35Alors ça, ça m'aide et tout, c'est super.
03:37Et puis, les années passent, 1, 2, 3, 4 ans.
03:41Et quand on est diagnostiqué tard comme ça, c'est aussi l'épuisement qui fait que vous allez être diagnostiqué.
03:48Ça demande énormément d'énergie de masquer, d'essayer d'être conventionnel, de répondre à la demande.
03:56Et le temps passant, l'âge venant, on y arrive de moins en moins, en fait.
03:59L'épuisement, il est massif.
04:02Et moi, j'allais être de moins en moins bien.
04:04Et une espèce de désarroi énorme.
04:07Je n'ai pas d'autre mot que de vous dire de ne pas jamais pouvoir rejoindre l'autre.
04:12J'avais fait les efforts, j'avais fait les tests, j'avais amélioré ma manière de m'exprimer, de communiquer.
04:19Enfin, je le pensais en tout cas.
04:21Et ça n'allait toujours pas.
04:23Et ça allait de moins en moins bien, en fait.
04:26Donc, c'est l'épuisement qui m'a fait aller vers d'autres tests.
04:30Et puis, la rencontre avec, sur ce live sur Mesdames Média, avec cette fille, elle bouge.
04:38Je ne sais pas, sa manière de bouger, Florence.
04:41Sa manière d'être, ses lunettes, sa coupe de cheveux.
04:44Tout était familier.
04:48C'est très difficile de l'expliquer.
04:49Mais je la vois, je me vois.
04:51Dans sa manière de bouger, de tenir son téléphone.
04:55Et elle prend la parole en disant, salut, je suis Florence, je suis HPI, je suis autiste.
04:59Et là, je me dis, wow, wow, c'est quoi ça ?
05:05Ça se trouve, c'est moi et tout.
05:07Et vraiment, je ne me dis même pas si ça se trouve, c'est moi.
05:10Il y a quelque chose dedans qui fait, tous ces...
05:15Pas encore un rideau qui tombe, mais un truc, un fracas, quoi.
05:20Un fracas.
05:21Et donc, à la fin de la journée, c'était le vendredi.
05:24Je l'ai appelée le samedi, j'avais réussi à trouver ses coordonnées.
05:27Je lui ai dit, est-ce qu'on peut se voir ?
05:29Je suis allée la voir dans un café boulevard du Montparnasse.
05:33Elle a fait un gros effort, parce qu'elle était très fatiguée.
05:35Elle est venue me rencontrer.
05:36Et elle m'a dit, bah, ouais.
05:40Ah oui, pour elle, c'était évident.
05:42Qu'est-ce qu'il y a ?
05:43Je suis repartie chez moi, je suis retournée sur Internet.
05:46Je l'ai fait en français, en anglais, en allemand.
05:48Dans toutes les langues que je pratiquais, j'ai cherché HPI, autisme.
05:52J'ai poncé le sujet, mais vraiment, mais...
05:55Comme une bonne autiste avec un intérêt particulier.
05:58Une focalisation.
05:59Ah, mais c'était fou.
06:00J'ai travaillé tout le week-end sur le sujet.
06:02J'ai pris rendez-vous avec la psychologue clinicienne que Florence m'a indiquée.
06:08Vous prenez un rendez-vous, c'est long, c'est long.
06:11Vous prenez un deuxième rendez-vous, vous passez les tests.
06:14Après les tests, normalement, il y a une période où elle doit décanter les résultats.
06:19Puis elle voyait que j'étais vraiment dans le désarroi.
06:21Elle me dit, bon, il n'y a pas beaucoup de suspense, quoi.
06:25Voilà.
06:26Et donc, après, elle m'a donné les résultats.
06:29Et ensuite, j'ai dû avoir trois rendez-vous chez un psychiatre qui a validé le diagnostic,
06:34puisqu'une psychologue clinicienne n'est pas docteure.
06:37Il regarde les tests et il confirme, quoi.
06:39Voilà.
06:40Et ben voilà !
06:41Et donc là, c'était pour le TSA ?
06:44Ça, c'était en fait...
06:45Alors, elle a fait le TDAH en même temps.
06:47Normalement, dans ses tests, on fait aussi le test de HPI, mais je l'avais déjà fait,
06:50donc il était inclus.
06:51Et donc, elle a fait aussi le trouble de l'attention, avec ou sans hyperactivité.
06:57Et moi, j'ai gagné tout.
06:58Je ne sais même pas encore ce que ça veut dire.
07:01Je ne sais pas ce que ça veut dire.
07:03Si c'est que je saute d'un truc à un autre, que j'ai du mal à finir ce
07:08que je commence
07:09quand ça ne m'intéresse pas, que je préfère initier les choses que de les mener jusqu'à
07:15leur terme.
07:16Ça, c'est plus du TDAH.
07:18Oui, oui, c'est du TDAH, oui.
07:21Alors, si c'est ça, c'est le TDAH dont je ne sais toujours pas ce que c'est le
07:23TSA,
07:24je me suis renseignée beaucoup, je sais ce que c'est.
07:25Oui, mais le TDAH, c'est vraiment plutôt, de ce que j'en sais, c'est plutôt l'éludion
07:29qui commence des choses, qui peut vraiment focaliser quand ça l'intéresse, mais qui
07:35ne va pas forcément au bout des choses et qui aime bien changer le mouvement.
07:38Moi, je m'ennuie extrêmement vite.
07:40Dès que j'ai compris quelque chose, je n'ai plus du tout envie de le faire.
07:44Je ne suis pas dans l'organisation, je ne sais pas lire un mail, je ne lis pas de
07:47les bonnes informations.
07:48Ah non, ça, c'est le TSA.
07:50Je ne vais pas jusqu'au bout du truc.
07:53Je peux ouvrir dix chantiers, puis les laisser en l'air, les oublier, passer à autre
07:57chose.
07:59Voilà.
08:01Mais je suis hyper sympa, sinon.
08:07On vous le disait quand vous étiez petite, qu'est-ce qu'on disait de vous ?
08:09Je ne sais pas.
08:10Est-ce qu'il n'y avait pas des mots qui venaient pour vous qualifier ?
08:13Honnêtement, je n'en sais rien.
08:14Mais moi, mes parents sont décédés, donc je ne peux pas me retourner vers eux pour
08:16discuter de mon enfance.
08:19C'est aussi une des choses qui sont très tristes quand on est diagnostiqué tard, c'est
08:25que moi, je n'ai pas vu mes parents pour ce qu'ils étaient, en fait.
08:27Oui.
08:28Moi, je les ai vus avec le prisme de l'autisme, donc.
08:33Je ne les ai pas vus, quoi.
08:34Oui.
08:35L'impression que c'est une rencontre un peu ratée, quoi.
08:38Ben oui.
08:39Et est-ce que vous pensez que même, peut-être, l'été ?
08:42Ah oui, oui, ce n'est pas que je pense.
08:44Oui, oui, avec le recul, mon père, que je trouvais, dont je pensais que c'était un
08:48pervers narcissique, en fait, il était autiste, c'est tout.
08:51Et c'était un autiste rigidifié, kching, kching, kching, mais il était autiste.
08:56Bien sûr.
08:57Vous avez fait cette sorte d'enquête personnelle, déjà sur vous, et même sur l'entourage ?
09:03Je ne suis pas une professionnelle de l'autisme, et donc j'ai mon avis sur un certain nombre
09:08de gens de ma famille, bien sûr.
09:10Mais...
09:11Et c'est une conversation ? Que vous venez avec eux, ou...
09:14J'ai fait un mail pour dire que j'étais autiste, et ça n'a pas du tout été compris,
09:20en fait.
09:21C'est très étrange, parce que j'ai fait ce mail en disant, voilà, moi j'ai été
09:25diagnostiquée, je vous signale que c'est héréditaire, on est de la même famille, et
09:29je vous dis ça pour vos enfants.
09:30Le mail n'a pas du tout été compris comme ça, il a été compris comme...
09:36OK, c'est bon, encore une différence.
09:38Vous avez eu un petit peu, sur les réseaux, un peu ce procès d'intention ?
09:42Je suis très étonnée, moi, par ce truc de...
09:46Ouais, c'est bon, c'est pour être à la mode.
09:48C'est super bizarre, quoi.
09:51C'est super bizarre comme réaction.
09:53Mode épidémie...
09:55Mais c'est fou !
09:56On ne dit pas à quelqu'un qui dit, dis donc, j'ai été voir l'ORL, je suis sourd,
10:00ah si, c'est bon, tu veux être à la mode ?
10:03C'est très bizarre, mais je ne comprends pas le...
10:06Je pense que c'est effectivement le cliché aussi, c'est que ce serait une personne
10:09qui est dans l'anxiété sociale...
10:11Ben oui, ça c'est vrai.
10:12Qui a encore beaucoup de clichés, qu'en fait, on ne comprend pas bien.
10:14Il y a une méconnaissance totale, mais il n'y a qu'à voir la représentation,
10:17c'est quand même extraordinaire la représentation de l'autisme.
10:19On est cinq dans la pièce, là, et toutes, on a, puisqu'il se trouve qu'on est cinq filles,
10:25toutes, on a comme représentation de l'autisme un enfant, un petit garçon qui se balance,
10:31éventuellement avec un casque, pour ne pas se faire mal en se tapant la tête sur les murs.
10:35Plus tard, on a eu la représentation de Rain Man.
10:39Et enfin, en avançant un peu vers les années 90, on a eu la représentation d'un jeune adulte
10:47qui dessine avec des choses très précises, des villes, il les reproduit,
10:52ou qui apprend par cœur les horaires de train, etc.
10:55Bon, dans ces trois fois, il n'y a pas de femme, il n'y a pas de petite fille,
11:00il n'y a pas de jeune femme.
11:02Donc, la représentation de l'autisme, de toute façon, elle n'est que masculine.
11:04Rien de nouveau, c'est comme les traitements médicaux, la gestion des algorithmes,
11:09c'est les hommes par les hommes pour les hommes.
11:11Bon, il se trouve qu'on est aussi là et qu'on a aussi des gènes,
11:15et qu'ils peuvent muter aussi, incroyable, et que, oui, les femmes peuvent être autistes,
11:20et qu'elles ne le sont pas forcément de la même manière, par ailleurs.
11:22J'ai lu le livre de Dali Farah, qui, elle, raconte un burn-out autistique.
11:25Est-ce que ça, vous pensez que vous êtes arrivée à ce stade-là ?
11:28Non, je ne suis pas loin.
11:29Qui est peut-être, qui est arrivé, et qui est allé donc.
11:32Et j'y vais peut-être encore.
11:33Alors, oui, c'est intéressant que vous me disiez ça,
11:35parce que les gens disent parfois que quand ils savent, ils s'autorisent.
11:40En fait, ce qui est dit est mis au monde,
11:43et du coup, moi, je suis de plus en plus autiste, en fait.
11:45Mon mari, hier, m'a dit, mais on va encore en parler ?
11:47Je dis, oui, on va encore en parler, en fait.
11:49Oui, on va en parler même longtemps, et on va en parler beaucoup.
11:53C'est très juste, cette histoire de sentinelle.
11:57Moi, je suis aux aguets en permanence pour essayer de me conformer.
12:01Si je ne me conforme pas, vous allez me trouver très bizarre.
12:05Parce que j'ai des comportements qui ne sont pas les vôtres, quoi.
12:09Oui.
12:10Et pourtant, ils ne sont pas moins bien.
12:12Ils sont même assez sympathiques, originaux.
12:17Et ça, vous pourriez mieux les expliquer ?
12:19Par exemple, moi, je peux vous dire que je suis quelqu'un d'assez pudique,
12:24mais ma pudeur n'est absolument pas physique.
12:26Moi, je peux absolument, sans aucun problème, soulever mon t-shirt.
12:29C'est très drôle, parce que quand je vous ai vus avec votre petit garçon bébé,
12:33vous avez sorti votre sein, je me souviens, il y a 20 ans.
12:35J'ai aucun problème.
12:36Sans aucun problème.
12:37J'ai aucun problème.
12:38Et d'ailleurs, rétrospectivement, je me suis dit, est-ce que c'est un trait autistique ?
12:41Ou est-ce que ça n'a rien à voir ?
12:42Je ne sais pas si c'est autistique, mais en tout cas, ce n'est pas convenu et ce n
12:45'est pas convenable.
12:46Et moi, je ne le comprends pas.
12:49Ça, c'est autistique.
12:50Je ne comprends pas pourquoi ce n'est pas convenable, en fait.
12:52Je ne vois pas où est le problème.
12:54Je ne le comprends pas.
12:54Ça, c'est dit, c'est nourrir son enfant.
12:56Oui.
12:56Bon, alors, après, le problème, c'est que même quand je n'ai pas d'enfant, ça ne pose pas.
12:59Ah oui.
13:00Ce n'est absolument pas un problème pour moi.
13:02Je ne comprends pas où est le...
13:04Voilà, donc, j'ai appris qu'il ne fallait pas le faire.
13:07Vous voyez, ça fait poser des questions.
13:09Il y a une grande lucidité, en fait, sur le monde.
13:12J'aime bien, moi, quand je parle avec des gens, si je parle avec quelqu'un, je vais aller dans
13:18une discussion profonde, quoi.
13:23Ça ne m'intéresse pas du tout de savoir où vous allez passer vos vacances et si vos enfants sont
13:28gentils, en fait.
13:29Oui, le small talk.
13:30Ça ne m'intéresse pas.
13:31Enfin, je ne sais pas le faire, en fait.
13:33Je n'ai pas envie.
13:35Et je ne me donne pas la peine.
13:36Des fois, j'essaye.
13:38Ça se voit tellement.
13:42Ça se voit tellement que je ne sais pas le faire.
13:45Et là, maintenant, je suis en lâcher prise complète.
13:47Oui.
13:48Ah oui, là, c'est...
13:51Et ça se traduit par quoi ?
13:52C'est vrai que les autistes sont abrupts pour le reste du monde.
13:59Moi, je n'ai aucune envie ni d'être cassante, ni de violonter, ni de bousculer.
14:05Si, bousculer, peut-être si.
14:07Mais pas de manière agressive, pas du tout pour déranger.
14:11Je n'ai pas du tout le goût de ça.
14:13Mais je me retrouve...
14:15C'est bien que ma manière de m'adresser au monde, même quand je me conforme, elle est intense.
14:23Voilà.
14:24Pour des neurotypiques, je suis intense.
14:29Ces difficultés de communication, vous diriez, elles vous ont joué des tours dans la vie ?
14:34Dans la vie personnelle ?
14:36Certainement, certainement, certainement.
14:37Mais c'est là que maintenant, vous les revisitez, ou vous dites, tiens, ce moment-là, c'était peut-être
14:40ça ?
14:41Moi, je me vois maintenant.
14:43Je ne me voyais pas avant, moi.
14:44Moi, je pensais que j'étais comme tout le monde.
14:46Et je pensais que tout le monde était comme moi.
14:50Ça, c'est une chute libre d'un immeuble très haut.
14:54Ça, c'est vraiment...
14:56Ça, c'est abyssal.
14:58C'est vraiment abyssal.
14:59Par exemple, je prends cet exemple, parce que vraiment, c'est très fort.
15:04D'abord, je suis une formation de communication, pour savoir comment la communication fonctionne,
15:11puisque c'est le problème numéro un.
15:12Les autistes sont enfermés dans leur tête.
15:14Quel que soit le niveau d'autisme, on est enfermé dans notre tête.
15:19On n'arrive pas à dire.
15:20On n'arrive pas à sortir et à aller vers l'autre avec...
15:24Parce qu'on ne sait pas le faire, en fait.
15:27Donc, moi, j'essaie de sortir de ma tête.
15:28Donc, j'essaie de comprendre comment fonctionne la communication.
15:31Qu'est-ce que l'autre attend dans la communication ?
15:33Comment fonctionne la communication neurotypique ?
15:37Et moi, qui suis neuroatypique, comment fonctionne ma communication ?
15:40Et comment je peux aller vers la communication neurotypique ?
15:43Dans cette formation, une des premières choses que je comprends,
15:46je suis effarée quand j'apprends ça.
15:49C'est effarant.
15:50Moi, je pense que je suis un cerveau.
15:53Tout est dans le cerveau.
15:55Le boss de moi, c'est mon cerveau.
15:58Et j'apprends que le boss de tout, c'est mon corps.
16:00Oui.
16:02Et vous, vous le saviez ?
16:03C'est ce qu'on appelle un peu le non-verbal, quoi.
16:07La communication.
16:08Je ne sais pas si c'est à ça que vous...
16:09Non, mais le...
16:11Votre corps, ce n'est pas un véhicule qui vous emmène quelque part.
16:14Votre corps, c'est vous.
16:16Moi, je ne le savais pas.
16:17Mais je pense qu'on est dans une société qui nous apprend beaucoup.
16:19C'est le cerveau qui domine.
16:21Alors qu'en fait...
16:22Mais en fait, tout ce qu'on ressent, tout ce qui arrive, passe par le corps.
16:29Et le corps, il réagit.
16:31Et il envoie au cerveau, qui analyse et qui renvoie au corps les outils pour réagir.
16:38Mais le cerveau, c'est l'outil du corps.
16:40Enfin, moi, je ne savais pas, quoi.
16:42Donc, mon corps, je ne l'ai jamais ni pensé, ni traité, ni géré, ni considéré.
16:49Juste jamais.
16:52Mais au bout de 57 ans, il est un petit peu fatigué, quoi.
16:56Et c'est ça, la problématique de l'autisme.
17:01C'est qu'on s'abîme énormément.
17:04On s'use, on se fait du mal.
17:06Je ne suis pas sûre de savoir quand j'ai mal.
17:08Je n'en sais rien, en fait.
17:10C'est-à-dire que les sens sont...
17:12Je ne sais pas.
17:13Comme je n'ai pas appris à les lire, peut-être que mon seuil de douleur,
17:18il est soit nul, soit trop gros.
17:21Mais moi, je ne sais pas, en fait.
17:24Je n'en sais rien.
17:28Voilà.
17:28C'est dangereux, quoi.
17:30D'autres autistes décrivent...
17:31Comment dire ?
17:32Une hypersensibilité ?
17:34Oui.
17:34Au son, au stimuli, au bruit, aux lumières.
17:38Oui.
17:39Je ne sais pas si ça, vous connaissez.
17:40Si, si, bien sûr.
17:41Vous ressentez aussi.
17:41Moi, j'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup de problématiques avec le son.
17:45Et là, la soufflerie, là, à gauche, là, elle est...
17:49Elle vous gêne, déjà ?
17:50Ah non, mais moi, ce n'est pas qu'elle me gêne, c'est qu'elle est...
17:54Elle m'envahit, quoi.
17:56Oui.
17:56Et les lumières ?
17:57Les lumières, ça dépend.
18:00Ça dépend.
18:02Mais le bruit, pour moi, c'est...
18:04Le bruit, c'est très, très, très, très dur.
18:06C'est envahissant.
18:07Et c'est une sensation.
18:09Ce n'est pas qu'un son qui rentre dans l'oreille.
18:11C'est une sensation dans le corps qui stresse, qui angoisse, qui inquiète, qui crispe.
18:19Moi, j'ai les cervicales comme ça.
18:21J'ai le bas du dos avec une double sciatique.
18:24Je n'ai plus un bide, quoi.
18:27Ce n'est pas un ventre que j'ai.
18:29C'est horrible.
18:31J'ai des douleurs partout, dans tout le corps.
18:34J'ai des migraines en permanence.
18:38Vraiment, j'oblite ma santé, quoi.
18:40Enfin, je ne sais pas si ça se dit.
18:42J'abîme, j'abîme mon corps, quoi.
18:45Mon corps, il s'abîme.
18:47Je suis stressée en permanence.
18:48J'ai une barre.
18:50Là, moi, je peux...
18:52Pour vous dire le niveau d'angoisse, parce que je l'ai dit à mon mari une fois.
18:56Et je me souviens de son regard.
18:59Franchement, je vous assure, ce n'est pas une mode de dire qu'on est autiste.
19:02C'est dur.
19:03Pas de le dire, mais de l'être.
19:05C'est un niveau d'angoisse qui est gigantesque, quoi.
19:11On ne vit pas dans la sérénité.
19:13Je ne suis jamais là.
19:14Je suis toujours après.
19:17C'est impossible pour moi d'être là au moment M.
19:21Donc, je suis toujours en train d'anticiper.
19:24Est-ce que je comprends ce que vous me dites ?
19:27Qu'est-ce qu'il faut que je réponde ?
19:28Toutes les possibilités de réponse.
19:30Est-ce qu'elles sont correctes, pas correctes ?
19:33C'est comme une hyper-vigilance, en fait.
19:34Exactement.
19:35C'est une hyper-vigilance sur toutes les situations qui peuvent survenir,
19:38en permanence, à chaque instant.
19:40Et en triant les informations de la lumière, du mouvement, du son, du bruit.
19:45Bon, je suis un peu fatiguée, quoi.
19:46En plus, les dents, c'est là, tu vois, je me rends compte tout d'un coup.
19:48Maintenant, je me vois.
19:50Là, tout d'un coup, je me dis, desserre les dents.
19:52Desserre les dents, ça va.
19:54Il n'y a pas de danger, il n'y a pas de problème, il n'y a pas de...
19:58Ça va, respire, lâche.
20:02Et tout d'un coup, je me rends compte.
20:03Je me dis, comme ça.
20:05Le bruxisme, en dents, aussi, non ?
20:07Oui, bien sûr.
20:07Pendant des années et des années, j'étais à ma place dans un studio de télé
20:12et je n'arrivais pas à trouver ma place dans ma vie.
20:16Dans ma vie, j'ai passé des heures, des jours, des semaines, des mois et des années
20:23enfermée seule chez moi parce que je ne savais pas quoi faire.
20:26Je ne savais pas quoi faire, donc je restais chez moi comme ça.
20:29J'attendais.
20:31C'est fou, ça.
20:32Mais ça, ça a des âges particuliers.
20:34Vous avez des enfants, vous deviez vous en occuper.
20:36Non, mais c'est...
20:37Ouais, j'ai eu mon premier fils à 28 ans, donc...
20:39Donc avant, c'est 28 ans.
20:40Ouais.
20:41C'est long quand même.
20:41Oui, oui.
20:42C'est long.
20:43Parce que justement, vous n'aimiez pas les interactions sociales, sortir, tout ça ?
20:49Non, je ne savais pas quoi faire.
20:51D'accord.
20:52Je ne savais pas.
20:56Et comme on dit aussi, parfois, chez les personnes qui ont un trouble du spectre de l'autisme, il y
21:00a quand même des intérêts particuliers qui peuvent quand même remplir un univers.
21:04Absolument.
21:04Est-ce que ça, vous en aviez quand même ?
21:06Ouais, moi, le travail, déjà.
21:07C'est un intérêt particulier très fort chez moi.
21:12L'individu dans le collectif, c'est une passion.
21:14C'est une passion.
21:14Et ensuite, j'ai, en accouchant, découvert un univers que j'ignorais totalement jusque-là.
21:22Enfin, que j'avais entreaperçue, mais que je n'avais pas compris.
21:26J'ai découvert les femmes.
21:28Et les femmes me passionnent.
21:31Je les trouve...
21:33Je les trouve extraordinaires.
21:35Je les trouve passionnantes.
21:37Je les trouve créatives, résilientes, courageuses.
21:42Pour de mauvaises raisons, je préfère qu'elles soient courageuses parce qu'elles ont le choix,
21:45que courageuses parce qu'elles n'ont pas le choix.
21:47Et ça, c'est dans la maternité que vous découvrez ça ?
21:49Non, non, non.
21:49Oui, oui, en devenant mère, oui.
21:52Parce que c'est quand même un truc très particulier aux femmes.
21:56La maternité ?
21:57Oui, oui.
21:57Et du coup, c'est une espèce de...
21:58Je ne sais pas, non.
21:59C'est parce que je rencontre d'autres femmes, je pense.
22:01Ah oui, c'est vrai que c'est au bras d'autres personnes.
22:03Oui.
22:05Avant, je ne comprends pas trop les femmes.
22:06Je ne les comprends pas.
22:07Je n'aime pas trop.
22:08Il y a beaucoup de jalousie, beaucoup de compétition, beaucoup de...
22:13Oui, oui, exactement.
22:15Oui, oui.
22:16Tu te rends compte qu'il n'y a même pas le mot ?
22:17Oui, il n'y a même pas le mot.
22:19C'est quand même un truc de fou, quoi.
22:22Donc, oui, oui, avant, je ne les comprends pas.
22:24Vraiment, je ne les aime pas beaucoup, quoi.
22:28C'est dans l'opposition.
22:31Il faut être belle.
22:32Pourquoi il faut être belle ?
22:33À quoi ça sert d'être belle ?
22:35Pourquoi il y a la compétition de la beauté ?
22:36Je ne comprends pas pourquoi elles se conforment, en fait.
22:39Ça m'irrite beaucoup.
22:41Ça m'inquiétait de ressembler aux femmes, en fait.
22:44Comme je ne les comprenais pas, je ne voulais pas leur ressembler, je pense.
22:47En fait, c'est très difficile quand tu ne maîtrises pas ton corps,
22:50quand tu ne comprends pas ton corps,
22:52quand tu ne prends pas connaissance de ton corps,
22:53d'avoir du goût pour s'habiller, choisir des fringues.
22:57C'est très difficile, en fait.
23:00C'est un autre univers.
23:01C'est un continent, quoi.
23:04Je ne suis pas trop, quoi.
23:06Pour vous, ce n'est pas un handicap.
23:09Je n'en sais rien.
23:12Je ne sais pas.
23:13C'est un fonctionnement humain.
23:14Oui, c'est mon fonctionnement.
23:16Peut-être moins adapté au monde moderne, on va dire.
23:19Et encore quoi ?
23:20Non, mon fonctionnement, il est complètement adapté.
23:24Moi, je me suis adapté à vous, adaptez-vous à moi, quoi.
23:27En tout cas, c'est une vraie force.
23:28C'est une vraie chance.
23:29C'est une vraie force.
23:30C'est du désarroi et de la douleur quand on ne le sait pas.
23:34C'est dangereux pour soi-même quand on l'ignore.
23:41Mais ça peut devenir merveilleux quand on le découvre.
23:47Voilà.
23:59Je ne sais pas.
23:59Merci.
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