00:00Les abolitions n'ont pas été offertes, elles ont été arrachées.
00:04Hier, j'ai assisté à la cérémonie nationale du 10 mai.
00:07C'était une première pour moi.
00:08Et je vais être très honnête et transparent avec vous.
00:10J'en ressors mitigé, partagé.
00:13Parce que oui, ce moment est important.
00:15Le 10 mai, ce n'est pas juste une date au hasard de commémoration dans le calendrier.
00:19C'est la journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions.
00:25Important de le retenir.
00:26Et il faut le rappeler, la France est devenue le premier pays au monde à reconnaître la traite négrière et
00:32l'esclavage comme crime contre l'humanité.
00:35Ça, c'est historique.
00:36Mais ce que j'ai ressenti au plus profond de moi hier, c'est qu'à certains moments, on a
00:41davantage célébré la République française qu'honoré celles et ceux qui l'ont forcée à abolir.
00:47Et c'est là que ça me dérange.
00:48Parce que les abolitions n'ont jamais été un cadeau.
00:50Elles n'ont pas été offertes par bonté de cœur moral.
00:54Elles n'ont pas été déposées gentiment sur la table par les institutions éclairées.
00:59Elles ont été arrachées.
01:01Arrachées par les révoltes.
01:03Arrachées par les fuites.
01:04Arrachées par les insurrections.
01:06Arrachées par les marrons.
01:08Arrachées par les femmes, les hommes et les enfants qui ont refusé d'être réduits à l'état de marchandise.
01:14Avant les décrets, il y a eu les corps jetés à la mer.
01:17Avant les discours, il y a eu les cales des navires.
01:20Avant les hommages officiels, il y a eu les plantations, les coups de fouet, les chaînes, les résistances, les morts.
01:26Et ça, hier, j'aurais voulu l'entendre beaucoup plus fort.
01:29Oui, les révoltes ont été évoquées.
01:31Mais pas assez.
01:32Pas assez pour rappeler que la première abolition de l'esclavage en France en 1794 arrive dans un contexte où
01:38Saint-Domingue est déjà en révolution.
01:40Pas assez pour rappeler que la deuxième abolition de 1848 s'inscrit elle aussi dans un long processus de lutte,
01:47de pression, de résistance et de combat mené bien avant les signatures officielles.
01:52Parce que l'histoire officielle aime beaucoup retenir les noms de ceux qui signent.
01:56Mais elle oublie trop souvent ceux qui ont rendu la signature impossible à éviter.
02:00Alors oui, quand j'entends un discours national qui insiste beaucoup sur le rôle de Jacques Chirac ou qui remet
02:05énormément la République au centre du sujet,
02:07Je comprends qu'il y a un cadre institutionnel national.
02:11Mais moi, ce que j'attends d'une cérémonie comme celle-ci de mémoire, ce n'est pas seulement qu
02:16'on remercie l'État.
02:17C'est qu'on regarde en face celles et ceux que l'État a longtemps déshumanisé.
02:21C'est qu'on dise clairement que l'abolition n'est pas seulement une victoire républicaine.
02:26C'est une victoire des résistants, une victoire des captifs, une victoire des marrons, une victoire des insurgés, une victoire
02:35des anonymes.
02:35Maintenant, je veux être juste.
02:37La question des réparations a été évoquée, oui.
02:39Et ça, c'est très important.
02:40Parce qu'une mémoire sans réparation, c'est souvent une mémoire qui apaise les consciences.
02:45Apaise les consciences sans réparer les conséquences.
02:48Donc oui, il y a encore énormément de travail.
02:50Mais j'espère que cette cérémonie ouvrira une voie.
02:53Et je veux, par contre, remercier énormément la Fondation pour la mémoire de l'esclavage pour ce travail nécessaire.
02:58Je vais aussi saluer le discours de l'ancien Premier ministre, directeur de la Fondation, Jean-Marc Héros,
03:03que j'ai trouvé beaucoup plus cohérent, plus équilibré, plus ancré dans cette mémoire longue.
03:08Parce que commémorer le 10 mai, ce n'est pas glorifier la République.
03:12C'est rappeler que la République, elle-même, doit une partie de son honneur à celles et ceux qu'elle
03:17avait d'abord abandonnés.
03:19Et surtout, ce n'est pas l'État qui doit être placé au centre.
03:22Ce sont les résistants.
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