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  • il y a 4 minutes
Elle est photojournaliste, lauréate du prix World Press 2026 mais c'est par ses mots qu'Elise Blanchard nous plonge dans le quotidien d'une famille Talibane en Afghanistan. Elle a passé 3 ans à leurs côtés, partagé les moments de joie, les deuils. Elle a aussi parlé religion, place de la femme, vision des étrangers et dresse "Dans la maison d'un taliban" (ed Le Cherche Midi) un portrait loin des clichés. Elise Blanchard est l'invitée de RTL Matin.
Regardez Face à Céline Landreau du 01 mai 2026.

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Transcription
00:01RTL Matin, Thomas Soto
00:05Il est 8h17, l'interview de Céline Landreau, elle s'appelle Élise Blanchard, elle est photojournaliste, elle a couvert pendant
00:10des années l'actualité en Afghanistan
00:12et elle a même vécu dans la maison d'un taliban. Dans la maison d'un taliban, c'est d
00:16'ailleurs le titre du livre qu'elle publie aux éditions du Cherche Midi, Élise Blanchard qui est donc votre invitée
00:20Céline.
00:20Bonjour Élise Blanchard.
00:21Bonjour.
00:22Dans la maison d'un taliban, oui, dans celle d'Arman et Zarina, pour être précis, on est dans la
00:26région de Wardak, à quelques kilomètres à l'ouest de Kaboul,
00:30un couple avec qui vous vous êtes lié, au point donc de pouvoir multiplier les séjours chez eux, avec leurs
00:35enfants, avec leurs frères et sœurs, et donc parler de tout.
00:38D'abord expliquez-nous peut-être comment vous avez rencontré Arman, ce soldat taliban.
00:46Je devais aller photographier pour un reportage un taliban, et c'était en 2022, donc c'était à peu près
00:54un an, un peu moins d'un an après leur retour,
00:56et moi à cette époque je m'attendais encore à voir un taliban en uniforme, près d'un checkpoint, pas
01:00être chez lui.
01:01Et je me suis retrouvée devant chez lui, et je l'ai vue directement devant sa maison, avec, à côté
01:07de lui, ces trois filles, qui s'accrochaient à lui,
01:11qui regardaient avec une tendresse pas possible, enfin ça m'a rappelé mon père, qui, mais vraiment, elles avaient cet
01:16amour dans les yeux, lui aussi,
01:17et ça m'a tout de suite perturbée, c'était pas l'image à laquelle je m'attendais du tout,
01:22et tout de suite, dans mon esprit, il y a eu ce choc,
01:25comment est-ce qu'il peut aimer ses filles autant, comme un père, et leur vouloir un avenir pareil, qu
01:32'elles aillent pas à l'école, qu'elles aient pas de liberté.
01:34Et pourtant, lui vous dira, par exemple, qu'il ne supporte pas l'idée qu'un jour, un homme puisse,
01:40un mari, puisse lever la main sur ses filles,
01:43qu'il les reprendrait si c'était le cas. Ce qui est pourtant un comportement tout à fait accepté par
01:47les talibans dans le pays, de frapper sa femme.
01:49Oui, et les violences domestiques sont très courantes en Afghanistan, que ce soit sous les talibans qu'avant.
01:56Et donc, cette dichotomie, vous la constatez tout de suite ?
02:00Tout de suite, oui, c'est vraiment ça qui m'a interloquée, qui m'a fait me dire, moi, cette
02:07famille, elle m'intéresse.
02:08Et du coup, et en plus, ce qui en a rajouté une couche, c'est que j'ai rencontré, dès
02:14la première fois, les femmes de la famille,
02:16et elles avaient une force, une marrière de rire, de m'embêter, elles m'ont pris d'un côté de
02:21la maison,
02:21elles ne voulaient plus que je parte, elles m'ont dit, reviens, qui m'a aussi beaucoup intéressée,
02:27parce qu'au départ, on se disait, femmes talibanes ou femmes de talibans, elles sont recroquevillées dans un...
02:31J'exagère, mais recroquevillées dans un coin de la maison, sous la burqa enfermée.
02:35C'est l'image qu'on en a souvent ici, vous racontez en fait que, dans l'intimité, ce sont
02:40des femmes qui parfois dansent, rient, se maquillent même,
02:44mais dès lors qu'elles passent la porte, là, on se cache, on enfile une burqa, et on essaie de
02:48devenir invisibles.
02:49Oui, il y a vraiment deux facettes, et ce qui m'a beaucoup intéressée aussi, c'est l'esprit de
02:56ces femmes.
02:57Sa femme est en fait beaucoup plus talibane que lui, parce qu'elle, elle vient d'une famille très très
03:01extrême,
03:01et elle a été élevée là-dedans, et c'est elle la chef à la maison.
03:05Elle crie sur son mari, elle le frappe, enfin, c'était vraiment que des choses auxquelles je ne m'y
03:10attendais pas,
03:11et je me suis dit, ce serait intéressant pour les gens de voir ce côté-là, parce que c'est
03:14aussi très drôle en fait.
03:15Vous passez donc du temps chez eux, dans une pauvreté manifeste,
03:19pas de confort, pas d'eau courante, pas de source de chauffage,
03:22et l'hiver en Afghanistan, il peut faire très froid, pas de four, de frigo.
03:26Vous notez que les enfants sont très maigres, et vous observez le quotidien de ces femmes,
03:30un quotidien qui est littéralement dicté par les corvées qui se répètent chaque journée.
03:35Oui, exactement. C'est vraiment un quotidien où ça me faisait réfléchir à quel point nous,
03:39on a gagné en temps sur notre vie grâce au progrès,
03:43et l'absurdité en fait, c'était que Barman, quand il y a eu la fermeture des parcs,
03:47on en a beaucoup discuté, il a dit, mais moi...
03:49Fermeture des parcs aux femmes, hein ?
03:50Aux femmes, oui.
03:51Et il a dit, moi ça ne me dérange pas qu'on aille faire un pique-nique,
03:54qu'on aille faire un pique-nique, et évidemment, ma femme, elle peut venir,
03:57mes soeurs, dans la campagne, on va à côté,
03:59il n'avait pas trop l'air de savoir ce que c'était la différence avec un parc,
04:03et en fait, on a dit qu'on le ferait, mais Zarina, elle n'avait jamais le temps,
04:07et les peu de fois où elle avait du temps, elle voulait aller à Kaboul,
04:09parce qu'en fait, la journée, elle commence à 4h30 à faire le pain,
04:12il faut aller chercher l'eau, il faut faire la vaisselle dans une bassine,
04:15il faut préparer les repas, il faut ramasser l'herbe,
04:18et ce qui était intéressant aussi, c'est que moi, tout de suite, j'ai dit...
04:21J'ai dit à Armand, j'ai dit, mais regarde tout ce qu'elle fait ta femme,
04:24tu ne veux pas l'aider un peu ?
04:25Et lui, il n'a pas trop répondu, il avait l'air un peu mal à l'aise,
04:28mais après, je l'ai redit à sa femme, il ne t'aide pas, ce n'est pas sympa,
04:30et elle m'a dit, mais tu vois bien qu'il travaille toute la journée,
04:33là, il est dehors à essayer de vendre le yaourt, à sortir la vache,
04:36il fait tout pour retrouver un boulot,
04:38parce qu'à un moment, il était un peu traumatisé par la guerre,
04:41donc il avait un peu arrêté,
04:42il est dehors à chercher du travail sur le bord de la route,
04:44et elle l'a défendu, en fait, elle a dit, mais lui aussi travaille, tu ne vois pas ?
04:48Et ces femmes travaillent tellement, sont même...
04:52je n'allais pas dire abruties par le travail,
04:54mais en tout cas, on sent que ça les assomme,
04:55c'est plutôt ça le terme que je cherchais,
04:56et donc les hommes, quand vous leur en parlez,
04:59ne comprennent pas cette insistance des Occidentaux
05:00à vouloir que l'Afghanistan laisse ses femmes travailler,
05:03puisqu'elles travaillent déjà toute la journée,
05:05elles n'auraient de toute façon pas le temps de faire autre chose.
05:07Oui, après, c'est vraiment les hommes,
05:09mais moi, c'est ce que j'ai vraiment voulu regarder dans ce livre,
05:11des campagnes les plus conservatrices,
05:13c'est les talibans les plus conservateurs,
05:15et il y a vraiment cette question qui dit,
05:17mais pourquoi vous voulez qu'on fasse travailler nos femmes ?
05:20Et souvent, j'ai cette réponse qui dit,
05:21bon, j'imagine qu'ils pensent au travail le plus ingrat,
05:24la maçonnerie,
05:25des choses qui sont difficiles physiquement,
05:28et ils me disent,
05:29mais nos femmes, nous, on les laisse tranquilles à la maison,
05:32se reposer,
05:33ou ils me disent,
05:35tu vois déjà, elle a beaucoup, beaucoup de travail à la maison,
05:37ma femme, tu ne vois pas, elle est occupée du matin au soir.
05:40Alors, dans le coup, vous disiez,
05:41il y a Arman, qui est devenu taliban
05:43quand il s'est engagé à 15 ans,
05:45sa famille ne l'était pas,
05:46il avait même des frères qui travaillaient plus tôt pour le gouvernement,
05:48donc on voit que c'est très compliqué
05:50à l'intérieur même des familles.
05:51Parfois, Zarina, elle vient d'une famille talibane,
05:53mais même chez elle,
05:55vous notez une aspiration,
05:56une forme d'émancipation.
05:57Elle rêve, par exemple,
05:58que ses filles deviennent médecins,
05:59alors même que l'idéologie qu'elle défend
06:02interdit aux filles d'aller à l'école secondaire
06:04et à l'université.
06:06Oui, donc il y a tout,
06:07en fait, le livre,
06:08il est devenu, sans que je m'en rende compte,
06:10beaucoup, ou tout autant,
06:11sur ces femmes de sa famille,
06:13et Zarina, c'est très intéressant,
06:14parce qu'elle, elle n'a jamais connu la paix.
06:18La première fois qu'elle a vu une arme, une mitraillette,
06:20c'était quand ses frères, là, lui, ont mis dans les mains
06:22qu'elle était toute petite,
06:24et pour elle, les talibans, c'est ses frères, en fait.
06:27Donc, c'est très difficile pour elle de les critiquer,
06:30mais en même temps, évidemment,
06:31elle n'est pas d'accord qu'on enferme les femmes,
06:33qu'on les laisse paraître indépendantes
06:34et avoir cette force de travailler,
06:36mais en même temps, elle dit des choses,
06:37par exemple,
06:38bah non, tu ne peux pas mettre du parfum
06:40quand tu vas à un mariage à Kaboul,
06:42parce que le taxi risque de sentir ton parfum,
06:44et tu iras en enfer.
06:45Et elle dit ça aussi très clairement,
06:47et elle y croit.
06:48Alors, elle, elle ne partage pas son mari,
06:50Hermann, qu'une femme,
06:51ce n'est pas le cas de tous les hommes
06:52que vous avez rencontrés.
06:53D'ailleurs, il l'explique,
06:55Bazir vous dit,
06:56dans ton pays,
06:57tu n'as qu'une seule lampe dans ta maison,
06:58ou tu en as une dans chaque pièce.
07:00Bah, pour nous, c'est pareil.
07:02Exactement, je me suis...
07:04J'ai buté avec cette phrase
07:05pour savoir quoi répondre.
07:07Et c'était intéressant, oui,
07:08de voir du côté des femmes,
07:10de pouvoir être de ce côté des femmes
07:11et entendre leur opinion sur tout ça.
07:14C'est souvent, en fait,
07:14un manque de choix.
07:16C'est, par exemple,
07:16des veuves qui n'ont pas de moyens
07:18de subvenir à leurs besoins,
07:19et donc, il faut trouver un mari
07:20pour, de toute façon,
07:21trouver à manger.
07:22Oui, exactement.
07:23Et c'est ça qui m'a brisé le cœur
07:24pour sa sœur Nasrin,
07:25qui était veuve à cause
07:26d'une attaque de Daesh,
07:28et qui, en fait,
07:28ne voulait pas se remarier,
07:29était heureuse avec ses frères,
07:31enfin, plus heureuse avec ses frères
07:32que se remarier.
07:33Et c'est la pression du village,
07:34en fait,
07:34qui l'a forcée
07:35à se retrouver,
07:36je ne dis pas ce qui se passe dans le livre,
07:38mais dans une situation
07:43ici,
07:44on se demande parfois
07:45à vous lire
07:46si c'est vraiment un taliban,
07:48Arman.
07:49Qu'est-ce qui fait de lui,
07:49un taliban ?
07:50C'est ça qui m'a
07:54aussi interloquée.
07:54Au départ,
07:55je n'arrivais pas à me rendre compte,
07:56en fait,
07:56je me disais,
07:57mais ce n'est pas un vrai taliban.
07:58Et en fait,
07:58on me disait,
07:59les gens du village
07:59avaient peur de lui,
08:01il y avait des ponts,
08:02ils me disaient,
08:02ah, ça, c'est moi
08:03qui l'ai fait sauter.
08:03J'ai vu des photos
08:06sur son téléphone
08:07où c'était lui
08:07avec un regard noir
08:09que je ne lui avais jamais vu,
08:11qui était sur les pick-up
08:12qui avançait sur Kaboul
08:14et il racontait ces choses
08:15et moi,
08:15je ne le prenais pas au sérieux.
08:16Je me disais,
08:17il exagère.
08:18Et en fait,
08:18non, c'était vrai.
08:19Et à la fin,
08:20j'ai vu ces papiers de taliban,
08:21ces trucs officiels
08:23et à la fin du livre,
08:25je vais rester vague,
08:26mais ils retournent
08:27dans un poste
08:28avec les talibans
08:29qui montre
08:29qu'il n'y a plus de doute,
08:31en fait.
08:31Donc, il y avait vraiment
08:32ces deux facettes
08:33et ça aussi,
08:33c'était perturbant.
08:34Comment vous expliquez
08:35que vous avez réussi
08:35à gagner leur confiance
08:36à ce point-là,
08:37qu'ils se livrent comme ça
08:38avec vous,
08:38une étrangère,
08:39une femme de surcroît ?
08:41Je pense qu'il y a
08:42plusieurs choses.
08:43C'est ce que je dis aussi,
08:44c'est qu'il y a
08:44beaucoup de familles de talibans.
08:45Il y a beaucoup de talibans.
08:46Il y en a plein.
08:48Ils ont des passés différents,
08:49des raisons différentes,
08:50des personnalités différentes.
08:51Mais je pense que cette famille,
08:53déjà,
08:53la deuxième fois
08:54que j'y suis retournée,
08:55par hasard,
08:56c'était le mariage du frère
08:57et ils m'ont invitée.
08:58Et en fait,
08:59toute l'après-midi,
09:00j'étais avec les femmes,
09:00côté femmes,
09:01sans pouvoir prendre de photos
09:02parce que c'était
09:03chez une famille
09:04encore plus talibane.
09:05Et du coup,
09:05on a rigolé en fait.
09:06On a passé du temps ensemble,
09:07on a rigolé.
09:08On parlait leur dialecte,
09:09on le précise,
09:10ce qui facilite évidemment.
09:11Oui, pas le Pashto,
09:12mais le Dari, oui.
09:13Et en fait,
09:13ils se sont...
09:15Ça s'est super bien passé.
09:17Et eux,
09:17ça s'est fait tout seul en fait.
09:20Il n'y avait pas...
09:21Parce qu'au début,
09:21je ne comptais pas faire un livre.
09:22Donc,
09:23ce n'était plus une chose de travail.
09:25Je pense à l'auditeur
09:26qui n'a pas lu votre livre,
09:26qui vous entend ce matin
09:27et qui peut se demander
09:28si malgré tout,
09:29vous ne vous êtes pas fait,
09:30comment dire,
09:31embrigadé,
09:32si vous n'êtes pas fait avoir
09:33avec tout ça ?
09:34Qu'est-ce que vous lui diriez ?
09:35Non,
09:36pas du tout.
09:36Et d'ailleurs,
09:37on avait,
09:37c'est ça une partie très drôle du livre,
09:39ces discussions,
09:39c'était plutôt les femmes qui...
09:41Armand,
09:41il essayait de me convaincre,
09:43mais parce que lui,
09:43il s'inquiétait vraiment.
09:44Il me disait,
09:44Élise,
09:45tes enfants,
09:46ils vont finir en enfer.
09:48Ça ne brise pas le cœur.
09:49Élise,
09:49on va être au paradis.
09:50Oui,
09:50ils cherchent tous
09:50à vous convertir
09:51tout au long du livre.
09:53Et ils finissent par avoir
09:54une certaine influence
09:54parce que vous finissez par dire
09:55moi aussi,
09:56j'ai peur d'Allah.
09:57Oui,
09:58mais c'était plus
10:00une manière de parler.
10:01En fait,
10:01je mettais ces mots
10:02parce que c'est avec ces mots
10:03qu'eux le pensaient.
10:05Mais c'était plus
10:06que ça m'influençait
10:07de toutes ces choses
10:08où ils disaient
10:09mais en fait,
10:09ton travail,
10:10il n'est pas si important.
10:11Ce qui compte,
10:11c'est la vie d'après.
10:12c'est ce qui se passe après
10:13ou tu ne sais pas,
10:14il y a des forces.
10:15Vous n'avez jamais eu peur
10:16vraiment là-bas avec eux ?
10:18Non,
10:18parce que je savais que
10:20personne ne viendrait m'embêter
10:21dans la maison d'un talibon.
10:22En fait,
10:23je dormais tranquille la nuit.
10:25Merci Élise Blanchard.
10:26Dans la maison d'un talibon
10:27paru donc aux éditions
10:28du Cherche Midi,
10:29on y découvre aussi vos photos
10:30parce que je rappelle
10:30que vous êtes photojournaliste,
10:32lauréate d'ailleurs
10:32du World Press Photo 2026.
10:34Merci d'être venue
10:35sur RTL ce matin.
10:36De rien.
10:36Merci à vous
10:37et bonne journée.
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