00:01RTL Matin, Thomas Soto
00:05Il est 8h17, l'interview de Céline Landreau, elle s'appelle Élise Blanchard, elle est photojournaliste, elle a couvert pendant
00:10des années l'actualité en Afghanistan
00:12et elle a même vécu dans la maison d'un taliban. Dans la maison d'un taliban, c'est d
00:16'ailleurs le titre du livre qu'elle publie aux éditions du Cherche Midi, Élise Blanchard qui est donc votre invitée
00:20Céline.
00:20Bonjour Élise Blanchard.
00:21Bonjour.
00:22Dans la maison d'un taliban, oui, dans celle d'Arman et Zarina, pour être précis, on est dans la
00:26région de Wardak, à quelques kilomètres à l'ouest de Kaboul,
00:30un couple avec qui vous vous êtes lié, au point donc de pouvoir multiplier les séjours chez eux, avec leurs
00:35enfants, avec leurs frères et sœurs, et donc parler de tout.
00:38D'abord expliquez-nous peut-être comment vous avez rencontré Arman, ce soldat taliban.
00:46Je devais aller photographier pour un reportage un taliban, et c'était en 2022, donc c'était à peu près
00:54un an, un peu moins d'un an après leur retour,
00:56et moi à cette époque je m'attendais encore à voir un taliban en uniforme, près d'un checkpoint, pas
01:00être chez lui.
01:01Et je me suis retrouvée devant chez lui, et je l'ai vue directement devant sa maison, avec, à côté
01:07de lui, ces trois filles, qui s'accrochaient à lui,
01:11qui regardaient avec une tendresse pas possible, enfin ça m'a rappelé mon père, qui, mais vraiment, elles avaient cet
01:16amour dans les yeux, lui aussi,
01:17et ça m'a tout de suite perturbée, c'était pas l'image à laquelle je m'attendais du tout,
01:22et tout de suite, dans mon esprit, il y a eu ce choc,
01:25comment est-ce qu'il peut aimer ses filles autant, comme un père, et leur vouloir un avenir pareil, qu
01:32'elles aillent pas à l'école, qu'elles aient pas de liberté.
01:34Et pourtant, lui vous dira, par exemple, qu'il ne supporte pas l'idée qu'un jour, un homme puisse,
01:40un mari, puisse lever la main sur ses filles,
01:43qu'il les reprendrait si c'était le cas. Ce qui est pourtant un comportement tout à fait accepté par
01:47les talibans dans le pays, de frapper sa femme.
01:49Oui, et les violences domestiques sont très courantes en Afghanistan, que ce soit sous les talibans qu'avant.
01:56Et donc, cette dichotomie, vous la constatez tout de suite ?
02:00Tout de suite, oui, c'est vraiment ça qui m'a interloquée, qui m'a fait me dire, moi, cette
02:07famille, elle m'intéresse.
02:08Et du coup, et en plus, ce qui en a rajouté une couche, c'est que j'ai rencontré, dès
02:14la première fois, les femmes de la famille,
02:16et elles avaient une force, une marrière de rire, de m'embêter, elles m'ont pris d'un côté de
02:21la maison,
02:21elles ne voulaient plus que je parte, elles m'ont dit, reviens, qui m'a aussi beaucoup intéressée,
02:27parce qu'au départ, on se disait, femmes talibanes ou femmes de talibans, elles sont recroquevillées dans un...
02:31J'exagère, mais recroquevillées dans un coin de la maison, sous la burqa enfermée.
02:35C'est l'image qu'on en a souvent ici, vous racontez en fait que, dans l'intimité, ce sont
02:40des femmes qui parfois dansent, rient, se maquillent même,
02:44mais dès lors qu'elles passent la porte, là, on se cache, on enfile une burqa, et on essaie de
02:48devenir invisibles.
02:49Oui, il y a vraiment deux facettes, et ce qui m'a beaucoup intéressée aussi, c'est l'esprit de
02:56ces femmes.
02:57Sa femme est en fait beaucoup plus talibane que lui, parce qu'elle, elle vient d'une famille très très
03:01extrême,
03:01et elle a été élevée là-dedans, et c'est elle la chef à la maison.
03:05Elle crie sur son mari, elle le frappe, enfin, c'était vraiment que des choses auxquelles je ne m'y
03:10attendais pas,
03:11et je me suis dit, ce serait intéressant pour les gens de voir ce côté-là, parce que c'est
03:14aussi très drôle en fait.
03:15Vous passez donc du temps chez eux, dans une pauvreté manifeste,
03:19pas de confort, pas d'eau courante, pas de source de chauffage,
03:22et l'hiver en Afghanistan, il peut faire très froid, pas de four, de frigo.
03:26Vous notez que les enfants sont très maigres, et vous observez le quotidien de ces femmes,
03:30un quotidien qui est littéralement dicté par les corvées qui se répètent chaque journée.
03:35Oui, exactement. C'est vraiment un quotidien où ça me faisait réfléchir à quel point nous,
03:39on a gagné en temps sur notre vie grâce au progrès,
03:43et l'absurdité en fait, c'était que Barman, quand il y a eu la fermeture des parcs,
03:47on en a beaucoup discuté, il a dit, mais moi...
03:49Fermeture des parcs aux femmes, hein ?
03:50Aux femmes, oui.
03:51Et il a dit, moi ça ne me dérange pas qu'on aille faire un pique-nique,
03:54qu'on aille faire un pique-nique, et évidemment, ma femme, elle peut venir,
03:57mes soeurs, dans la campagne, on va à côté,
03:59il n'avait pas trop l'air de savoir ce que c'était la différence avec un parc,
04:03et en fait, on a dit qu'on le ferait, mais Zarina, elle n'avait jamais le temps,
04:07et les peu de fois où elle avait du temps, elle voulait aller à Kaboul,
04:09parce qu'en fait, la journée, elle commence à 4h30 à faire le pain,
04:12il faut aller chercher l'eau, il faut faire la vaisselle dans une bassine,
04:15il faut préparer les repas, il faut ramasser l'herbe,
04:18et ce qui était intéressant aussi, c'est que moi, tout de suite, j'ai dit...
04:21J'ai dit à Armand, j'ai dit, mais regarde tout ce qu'elle fait ta femme,
04:24tu ne veux pas l'aider un peu ?
04:25Et lui, il n'a pas trop répondu, il avait l'air un peu mal à l'aise,
04:28mais après, je l'ai redit à sa femme, il ne t'aide pas, ce n'est pas sympa,
04:30et elle m'a dit, mais tu vois bien qu'il travaille toute la journée,
04:33là, il est dehors à essayer de vendre le yaourt, à sortir la vache,
04:36il fait tout pour retrouver un boulot,
04:38parce qu'à un moment, il était un peu traumatisé par la guerre,
04:41donc il avait un peu arrêté,
04:42il est dehors à chercher du travail sur le bord de la route,
04:44et elle l'a défendu, en fait, elle a dit, mais lui aussi travaille, tu ne vois pas ?
04:48Et ces femmes travaillent tellement, sont même...
04:52je n'allais pas dire abruties par le travail,
04:54mais en tout cas, on sent que ça les assomme,
04:55c'est plutôt ça le terme que je cherchais,
04:56et donc les hommes, quand vous leur en parlez,
04:59ne comprennent pas cette insistance des Occidentaux
05:00à vouloir que l'Afghanistan laisse ses femmes travailler,
05:03puisqu'elles travaillent déjà toute la journée,
05:05elles n'auraient de toute façon pas le temps de faire autre chose.
05:07Oui, après, c'est vraiment les hommes,
05:09mais moi, c'est ce que j'ai vraiment voulu regarder dans ce livre,
05:11des campagnes les plus conservatrices,
05:13c'est les talibans les plus conservateurs,
05:15et il y a vraiment cette question qui dit,
05:17mais pourquoi vous voulez qu'on fasse travailler nos femmes ?
05:20Et souvent, j'ai cette réponse qui dit,
05:21bon, j'imagine qu'ils pensent au travail le plus ingrat,
05:24la maçonnerie,
05:25des choses qui sont difficiles physiquement,
05:28et ils me disent,
05:29mais nos femmes, nous, on les laisse tranquilles à la maison,
05:32se reposer,
05:33ou ils me disent,
05:35tu vois déjà, elle a beaucoup, beaucoup de travail à la maison,
05:37ma femme, tu ne vois pas, elle est occupée du matin au soir.
05:40Alors, dans le coup, vous disiez,
05:41il y a Arman, qui est devenu taliban
05:43quand il s'est engagé à 15 ans,
05:45sa famille ne l'était pas,
05:46il avait même des frères qui travaillaient plus tôt pour le gouvernement,
05:48donc on voit que c'est très compliqué
05:50à l'intérieur même des familles.
05:51Parfois, Zarina, elle vient d'une famille talibane,
05:53mais même chez elle,
05:55vous notez une aspiration,
05:56une forme d'émancipation.
05:57Elle rêve, par exemple,
05:58que ses filles deviennent médecins,
05:59alors même que l'idéologie qu'elle défend
06:02interdit aux filles d'aller à l'école secondaire
06:04et à l'université.
06:06Oui, donc il y a tout,
06:07en fait, le livre,
06:08il est devenu, sans que je m'en rende compte,
06:10beaucoup, ou tout autant,
06:11sur ces femmes de sa famille,
06:13et Zarina, c'est très intéressant,
06:14parce qu'elle, elle n'a jamais connu la paix.
06:18La première fois qu'elle a vu une arme, une mitraillette,
06:20c'était quand ses frères, là, lui, ont mis dans les mains
06:22qu'elle était toute petite,
06:24et pour elle, les talibans, c'est ses frères, en fait.
06:27Donc, c'est très difficile pour elle de les critiquer,
06:30mais en même temps, évidemment,
06:31elle n'est pas d'accord qu'on enferme les femmes,
06:33qu'on les laisse paraître indépendantes
06:34et avoir cette force de travailler,
06:36mais en même temps, elle dit des choses,
06:37par exemple,
06:38bah non, tu ne peux pas mettre du parfum
06:40quand tu vas à un mariage à Kaboul,
06:42parce que le taxi risque de sentir ton parfum,
06:44et tu iras en enfer.
06:45Et elle dit ça aussi très clairement,
06:47et elle y croit.
06:48Alors, elle, elle ne partage pas son mari,
06:50Hermann, qu'une femme,
06:51ce n'est pas le cas de tous les hommes
06:52que vous avez rencontrés.
06:53D'ailleurs, il l'explique,
06:55Bazir vous dit,
06:56dans ton pays,
06:57tu n'as qu'une seule lampe dans ta maison,
06:58ou tu en as une dans chaque pièce.
07:00Bah, pour nous, c'est pareil.
07:02Exactement, je me suis...
07:04J'ai buté avec cette phrase
07:05pour savoir quoi répondre.
07:07Et c'était intéressant, oui,
07:08de voir du côté des femmes,
07:10de pouvoir être de ce côté des femmes
07:11et entendre leur opinion sur tout ça.
07:14C'est souvent, en fait,
07:14un manque de choix.
07:16C'est, par exemple,
07:16des veuves qui n'ont pas de moyens
07:18de subvenir à leurs besoins,
07:19et donc, il faut trouver un mari
07:20pour, de toute façon,
07:21trouver à manger.
07:22Oui, exactement.
07:23Et c'est ça qui m'a brisé le cœur
07:24pour sa sœur Nasrin,
07:25qui était veuve à cause
07:26d'une attaque de Daesh,
07:28et qui, en fait,
07:28ne voulait pas se remarier,
07:29était heureuse avec ses frères,
07:31enfin, plus heureuse avec ses frères
07:32que se remarier.
07:33Et c'est la pression du village,
07:34en fait,
07:34qui l'a forcée
07:35à se retrouver,
07:36je ne dis pas ce qui se passe dans le livre,
07:38mais dans une situation
07:43ici,
07:44on se demande parfois
07:45à vous lire
07:46si c'est vraiment un taliban,
07:48Arman.
07:49Qu'est-ce qui fait de lui,
07:49un taliban ?
07:50C'est ça qui m'a
07:54aussi interloquée.
07:54Au départ,
07:55je n'arrivais pas à me rendre compte,
07:56en fait,
07:56je me disais,
07:57mais ce n'est pas un vrai taliban.
07:58Et en fait,
07:58on me disait,
07:59les gens du village
07:59avaient peur de lui,
08:01il y avait des ponts,
08:02ils me disaient,
08:02ah, ça, c'est moi
08:03qui l'ai fait sauter.
08:03J'ai vu des photos
08:06sur son téléphone
08:07où c'était lui
08:07avec un regard noir
08:09que je ne lui avais jamais vu,
08:11qui était sur les pick-up
08:12qui avançait sur Kaboul
08:14et il racontait ces choses
08:15et moi,
08:15je ne le prenais pas au sérieux.
08:16Je me disais,
08:17il exagère.
08:18Et en fait,
08:18non, c'était vrai.
08:19Et à la fin,
08:20j'ai vu ces papiers de taliban,
08:21ces trucs officiels
08:23et à la fin du livre,
08:25je vais rester vague,
08:26mais ils retournent
08:27dans un poste
08:28avec les talibans
08:29qui montre
08:29qu'il n'y a plus de doute,
08:31en fait.
08:31Donc, il y avait vraiment
08:32ces deux facettes
08:33et ça aussi,
08:33c'était perturbant.
08:34Comment vous expliquez
08:35que vous avez réussi
08:35à gagner leur confiance
08:36à ce point-là,
08:37qu'ils se livrent comme ça
08:38avec vous,
08:38une étrangère,
08:39une femme de surcroît ?
08:41Je pense qu'il y a
08:42plusieurs choses.
08:43C'est ce que je dis aussi,
08:44c'est qu'il y a
08:44beaucoup de familles de talibans.
08:45Il y a beaucoup de talibans.
08:46Il y en a plein.
08:48Ils ont des passés différents,
08:49des raisons différentes,
08:50des personnalités différentes.
08:51Mais je pense que cette famille,
08:53déjà,
08:53la deuxième fois
08:54que j'y suis retournée,
08:55par hasard,
08:56c'était le mariage du frère
08:57et ils m'ont invitée.
08:58Et en fait,
08:59toute l'après-midi,
09:00j'étais avec les femmes,
09:00côté femmes,
09:01sans pouvoir prendre de photos
09:02parce que c'était
09:03chez une famille
09:04encore plus talibane.
09:05Et du coup,
09:05on a rigolé en fait.
09:06On a passé du temps ensemble,
09:07on a rigolé.
09:08On parlait leur dialecte,
09:09on le précise,
09:10ce qui facilite évidemment.
09:11Oui, pas le Pashto,
09:12mais le Dari, oui.
09:13Et en fait,
09:13ils se sont...
09:15Ça s'est super bien passé.
09:17Et eux,
09:17ça s'est fait tout seul en fait.
09:20Il n'y avait pas...
09:21Parce qu'au début,
09:21je ne comptais pas faire un livre.
09:22Donc,
09:23ce n'était plus une chose de travail.
09:25Je pense à l'auditeur
09:26qui n'a pas lu votre livre,
09:26qui vous entend ce matin
09:27et qui peut se demander
09:28si malgré tout,
09:29vous ne vous êtes pas fait,
09:30comment dire,
09:31embrigadé,
09:32si vous n'êtes pas fait avoir
09:33avec tout ça ?
09:34Qu'est-ce que vous lui diriez ?
09:35Non,
09:36pas du tout.
09:36Et d'ailleurs,
09:37on avait,
09:37c'est ça une partie très drôle du livre,
09:39ces discussions,
09:39c'était plutôt les femmes qui...
09:41Armand,
09:41il essayait de me convaincre,
09:43mais parce que lui,
09:43il s'inquiétait vraiment.
09:44Il me disait,
09:44Élise,
09:45tes enfants,
09:46ils vont finir en enfer.
09:48Ça ne brise pas le cœur.
09:49Élise,
09:49on va être au paradis.
09:50Oui,
09:50ils cherchent tous
09:50à vous convertir
09:51tout au long du livre.
09:53Et ils finissent par avoir
09:54une certaine influence
09:54parce que vous finissez par dire
09:55moi aussi,
09:56j'ai peur d'Allah.
09:57Oui,
09:58mais c'était plus
10:00une manière de parler.
10:01En fait,
10:01je mettais ces mots
10:02parce que c'est avec ces mots
10:03qu'eux le pensaient.
10:05Mais c'était plus
10:06que ça m'influençait
10:07de toutes ces choses
10:08où ils disaient
10:09mais en fait,
10:09ton travail,
10:10il n'est pas si important.
10:11Ce qui compte,
10:11c'est la vie d'après.
10:12c'est ce qui se passe après
10:13ou tu ne sais pas,
10:14il y a des forces.
10:15Vous n'avez jamais eu peur
10:16vraiment là-bas avec eux ?
10:18Non,
10:18parce que je savais que
10:20personne ne viendrait m'embêter
10:21dans la maison d'un talibon.
10:22En fait,
10:23je dormais tranquille la nuit.
10:25Merci Élise Blanchard.
10:26Dans la maison d'un talibon
10:27paru donc aux éditions
10:28du Cherche Midi,
10:29on y découvre aussi vos photos
10:30parce que je rappelle
10:30que vous êtes photojournaliste,
10:32lauréate d'ailleurs
10:32du World Press Photo 2026.
10:34Merci d'être venue
10:35sur RTL ce matin.
10:36De rien.
10:36Merci à vous
10:37et bonne journée.
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