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une émission sur la guerre d'Algérie (2022)
une émission sur la guerre d'Algérie (2022)
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00:17La guerre d'Algérie
00:30Après l'indépendance, les plaies de la guerre d'Algérie ne sont toujours pas refermées.
00:34En Algérie, comme en France.
00:36La France où se sont exilés les Européens d'Algérie.
00:40Les pieds noirs.
00:41C'est leur histoire qu'ils vont vous raconter.
00:44Ça a été une horreur le départ.
00:46Ce déracinement.
00:48C'était notre terre.
00:49C'est quelque chose qui est ancré en nous, qui partira quand on sera mort.
01:03La guerre d'Algérie
01:15Il n'y a personne aujourd'hui ?
01:17Non, il n'y a personne.
01:21Il y a nous.
01:26Il y a Pépé
01:32Et il y a la petite Gladys
01:36Gladys a été enterré en 1943 en Algérie.
01:40Mais pas pour l'éternité.
01:42Car André Moyo décide avant de quitter le pays en 1962,
01:46de partir avec les corps de sa famille proche.
01:57On l'a ramené avec les corps
02:02Donc de Gladys,
02:04de mémé,
02:06Yvonne.
02:07Oui.
02:08Mon grand-père,
02:10Joseph Moyo.
02:11Ma grand-mère.
02:14Ensuite,
02:16deux tantes.
02:19Mon père ne voulait pas partir du tout
02:21pour laisser le corps de ma mère
02:25en Algérie
02:26parce qu'il y avait quand même
02:27des cimetières qui ont été saccagées.
02:30Il m'a dit
02:31« Je ne sais pas si
02:33on peut emmener les corps. »
02:36On a téléphoné à un transitaire
02:37qui était à Bonn.
02:40On l'a sous-doyé
02:41pour qu'il puisse
02:43accepter de prendre les corps.
02:45Ils ont été emmenés par la grue
02:47qui les a amenés sur le bateau.
02:50Et ensuite,
02:51on les a retrouvés à Marseille.
02:55En pleine débâcle de l'après-indépendance,
02:58plus d'un million de pieds noirs
03:00sur une population de 9 millions
03:02quittent définitivement le pays.
03:04La plupart vont découvrir la France
03:06pour la première fois.
03:08Ils sont originaires pour beaucoup
03:10d'Italie,
03:11de Malte
03:11ou d'Espagne.
03:13Des ouvriers,
03:14des fermiers
03:14attirés par une vie meilleure
03:16en Algérie.
03:17La France,
03:18qui s'empare de l'Algérie
03:20en 1830,
03:21leur a promis des terres,
03:22des emplois
03:22et va leur donner
03:24la nationalité française
03:25pleine et entière,
03:26le droit de vote,
03:28ce qui ne sera jamais le cas
03:29pour les Algériens.
03:32En 1962,
03:34les pieds noirs
03:34fuient dans la précipitation,
03:36un pays où ils vivent
03:37parfois depuis plusieurs générations,
03:39le plus souvent
03:40avec une valise à la main.
03:47André Moyot,
03:48lui,
03:49parvient à rapatrier
03:50sans les déclarer
03:51six cercueils
03:52cachés dans un conteneur.
03:54On ne peut pas les avoir
03:56abandonnés,
03:56c'est quelque chose
03:57d'important pour nous.
03:59On est d'origine italienne,
04:01donc la famille
04:03est très importante.
04:12cette histoire est tellement belle
04:14d'avoir pu ramener les corps.
04:17Pour nous,
04:18c'est une grande fierté.
04:23chaque fois que nous venons ici,
04:25ça me rappelle un peu
04:27l'Algérie, quoi.
04:32Je suis né en France,
04:33je vis à travers l'histoire
04:34qui m'a été racontée.
04:35J'aurais voulu voir où ils travaillaient,
04:38où ils ont vécu.
04:39Ça a toujours été un manque.
04:41papa n'a pas voulu y retourner.
04:45Non, parce que
04:48il y avait trop peur
04:49d'être à nouveau
04:54pris par cette ambiance.
05:07Le départ d'Algérie,
05:09toujours un traumatisme
05:11pour André
05:11comme pour la plupart
05:12des rapatriés.
05:13Il part en quelques mois
05:15par peur des représailles
05:16après cette année
05:17d'une guerre
05:18extrêmement violente.
05:21Une guerre
05:22où ont péri
05:22au moins 250 000 Algériens
05:24des combattants du FLN,
05:26le Front de Libération Nationale
05:28et surtout des civils algériens.
05:3025 000 militaires français
05:32et 10 000 pieds noirs.
05:34Des mois d'atrocité
05:35qui ont mis
05:35les deux communautés
05:36à feu et à sang.
05:38Les exactions
05:39de l'armée française
05:40d'un côté,
05:41de l'autre,
05:42les attentats meurtriers
05:43des combattants algériens
05:45contre les Européens.
05:49On est né en Algérie,
05:51ce n'est pas de notre faute.
05:53La colonisation,
05:54elle existait
05:55avant nous
05:57et ensuite,
05:58bien sûr,
06:00ce n'était peut-être pas
06:01ce qu'il fallait faire.
06:02Je ne sais pas.
06:06C'est la déchirure
06:07de ta vie, ça ?
06:08Oui.
06:19À l'automne 62,
06:21c'est ici à Carnoux
06:22que s'installe André
06:23avec sa jeune épouse.
06:26Une petite route de Provence
06:27comme toutes les autres,
06:28à 20 kilomètres de Marseille,
06:29tout près du petit port de Cassis.
06:31Peu de Marseillais pourtant
06:32savent qu'au bout,
06:33il y a une ville toute neuve,
06:34la dernière née
06:35des communes de France,
06:36Carnoux,
06:37la ville des rapatriés
06:38des Pieds-Noirs.
06:40C'est une vaste friche
06:42où André et les premiers arrivants
06:44vont bâtir en quelques années
06:45une petite commune.
06:47Où ils recréent
06:49l'atmosphère qu'ils ont connue,
06:51des toits terrasses
06:52comme en Algérie,
06:53une église baptisée
06:54Notre-Dame d'Afrique
06:55en hommage
06:56à la cathédrale d'Alger.
06:59Aujourd'hui encore,
07:01la mairie rénovée
07:02a conservé
07:03des formes mauresques.
07:05Mais les rapatriés
07:06et leurs descendants
07:07sont de moins en moins nombreux,
07:09la moitié de la population.
07:19André fait partie
07:20des derniers habitants
07:21de Carnoux
07:22qui ont vécu en Algérie.
07:26Il vivait à Soucaras,
07:28dans l'est du pays.
07:29des frontières algéro-tunisiennes.
07:33La région d'Anaba
07:35qui s'appelait Beaune
07:36à l'époque.
07:44Dans la maison d'André
07:45et sa femme,
07:46quelques tableaux
07:47évoquent l'Algérie.
07:49Mais de souvenirs,
07:50ils n'ont emporté avec eux
07:51que de rares photos.
07:57Ça, c'était en Algérie, ça.
07:58Ah, c'était en Algérie.
08:00Tout le reste,
08:01ils ont dû le laisser
08:02derrière eux
08:03à l'automne 62.
08:06Je suis rentré chez moi
08:07et mon appartement
08:09était squatté
08:09par une famille
08:14algérienne
08:14qui était rentrée.
08:17Et quand je suis arrivé
08:18pour ouvrir la porte,
08:19je n'ai pas pu l'ouvrir.
08:21J'ai dit,
08:21mais qu'est-ce que vous faites là ?
08:23Il m'a dit,
08:24eh bien, c'est chez moi.
08:25Je lui ai dit,
08:26mais comment c'est chez moi ?
08:27C'est à moi.
08:29J'ai mon appartement,
08:31j'ai mon linge et tout.
08:33Non, non,
08:33il n'y a plus rien ici.
08:35C'est à moi.
08:37Alors j'ai compris
08:38qu'il fallait qu'on parte.
08:42Depuis 62, je suis là.
08:45C'était difficile à l'époque.
08:47On a commencé comme des pionniers.
08:50Car nous, je ne savais rien.
08:52Mais j'ai vu que c'était
08:53un grand chantier ouvert.
08:54Je me suis dit,
08:55c'est là où je pourrais travailler.
09:00La petite ferronnerie d'André
09:01a grandi.
09:03Aujourd'hui,
09:04elle a été reprise par son fils,
09:05mais on y trouve encore
09:07des outils
09:07qu'il a embarqués
09:08avec les cercueils
09:09de sa famille en 62.
09:12Ça, c'était pour couper
09:13le fer qui était en fusion
09:17dans la forge.
09:19Il n'a pas trop parlé.
09:21Il a parlé quand on était plus grand
09:22et il a été très pudique là-dessus
09:24parce que ça lui rappelait
09:25de très mauvais souvenirs
09:27avec la guerre,
09:28avec tout ce qui s'est passé.
09:30La génération des exilés
09:32comme André
09:33s'est souvent tue
09:34pendant des décennies.
09:36Oublier l'Algérie,
09:38se plonger dans le travail
09:39pour s'intégrer coûte que coûte
09:41dans un pays
09:41qui n'a pas anticipé
09:43leur arrivée.
09:43L'emploi ne manque pas,
09:45mais il y a pénurie de logements
09:47et beaucoup de métropolitains
09:49sont hostiles
09:50à ce débarquement massif
09:51de Français d'Afrique du Nord.
09:54Les gens de France
09:55disaient qu'on était des profiteurs.
09:58Il y avait quelques familles
09:59qui avaient une dizaine,
10:01une quinzaine,
10:02je ne sais pas.
10:03Mais nous,
10:04tous les petits,
10:05ce n'étaient pas des profiteurs,
10:06ce n'étaient pas des gens
10:07qui faisaient suer
10:08comme ils disaient
10:09le burnous.
10:19Le sentiment d'avoir été
10:21les incompris,
10:23les oubliés
10:24de la tragédie algérienne
10:26marque la mémoire pied-noir.
10:32Pourtant,
10:33la relation entre les Européens
10:34installés en Algérie,
10:36même modestes,
10:37et le peuple algérien
10:38était profondément inégalitaire.
10:41Mais les pieds-noirs estiment
10:42que la France
10:43leur a fait endosser
10:44les injustices
10:46de la colonisation.
10:48Un ressentiment
10:49qui a motivé en partie
10:51la création
10:52de plusieurs associations
10:53de pieds-noirs.
10:55Elles réunissaient
10:56leur maigre troupe
10:57le 26 mars à Carnoux
10:58pour commémorer
10:59la tuerie
11:00de la Rudisli en 1962.
11:02C'est la dernière ou pas ?
11:04Je ne sais pas.
11:06Écoutez,
11:06on va déjà faire
11:07celle-là de cérémonie.
11:08et puis les prochaines,
11:10on verra.
11:13Le 26 mars 1962,
11:15des soldats français
11:16chargés du maintien
11:17de l'ordre
11:18tirent sur des compatriotes.
11:20Des partisans
11:21de l'Algérie française
11:22descendus
11:23dans les rues d'Alger
11:24après la signature
11:25des accords déviants
11:26qui ont mis fin
11:27officiellement
11:28à la guerre
11:29et ouvrent la voie
11:30à l'indépendance.
11:32Plus de 60 civils
11:34sont tués
11:34et 200 sont blessés.
11:43Ancien combattant
11:44de Carnoux.
11:45Christian Fenech,
11:47Racine-Pied-Noir.
11:48J'étais un des premiers
11:49habitants de Carnoux
11:50avec ma famille.
12:00Christian Fenech a repris
12:02le flambeau,
12:03le combat mémoriel
12:04de ses parents
12:05et créé son association
12:07en 1999.
12:11Ce 26 mars
12:12annonce
12:13toute une série
12:14d'autres tragédies
12:15des enlèvements,
12:17des tueries,
12:17des massacres
12:18et qui aboutira
12:19à cette fin tragique
12:21et à l'exil
12:22de tout un peuple.
12:24Un peuple
12:25qui n'en était
12:25pas vraiment un
12:26mais s'est soudé
12:27en France
12:28autour de ce sentiment
12:29d'injustice.
12:30La communauté
12:32s'est politisée
12:33souvent à droite
12:34voire à l'extrême droite.
12:36Elle s'est construite
12:37à la fois
12:38contre l'État gaulliste
12:39et la gauche
12:41anticolonialiste.
12:41Il faudra
12:42qu'on établisse
12:43la responsabilité
12:44du pouvoir de l'époque,
12:45c'est-à-dire
12:46du pouvoir gaulliste
12:47une bonne fois pour toutes.
12:49La France gaulliste
12:50ne fait pas grand cas
12:51de la tragédie
12:52pied-noir.
12:53Elle veut faire oublier
12:54au plus vite
12:55la guerre d'Algérie.
12:56Une guerre
12:57qui a traumatisé
12:58l'opinion publique française
12:59et les jeunes appelés
13:00envoyés sur le front.
13:02L'État va taire
13:03pendant des décennies
13:04les atrocités
13:05de son armée
13:06envers le peuple algérien
13:07comme la fusillade
13:09de la rue d'Islie.
13:10Il a fallu
13:11attendre 60 ans
13:12en janvier dernier
13:13pour qu'Emmanuel Macron
13:14reconnaisse la tuerie.
13:17Les soldats français
13:19ont tiré sur des français.
13:23Il est plus que temps
13:24de le dire.
13:25Ce qui devait être
13:26une opération
13:26de maintien de l'ordre
13:27s'acheva par un massacre.
13:30C'est l'aboutissement
13:31de la pugnacité
13:32du milieu associatif
13:33pieds noirs qui,
13:34qui, depuis des années,
13:37réclame au moins
13:38cette évocation.
13:39Ça n'efface
13:39malheureusement pas
13:40ce qui a pu être dit
13:41avant.
13:42Voyez-vous,
13:44le crime contre l'humanité
13:45qu'on nous colle.
13:46En 2017,
13:47le candidat Macron,
13:49en visite à Alger,
13:50avait qualifié
13:51la colonisation
13:52de crime contre l'humanité.
13:54Une déclaration
13:55qui a enflammé
13:56la communauté pieds noirs.
13:57Les anciens surtout,
13:59car tout le problème
14:00des associations est là.
14:01il n'y a plus de jeunes
14:02pour assurer la relève.
14:04Le combat risque de cesser
14:05faute de combattants.
14:08Quoi donc ?
14:09Non, pour l'association,
14:10ils disaient que c'est dur
14:11de...
14:11On rame, on rame,
14:12c'est pas simple.
14:13C'est vrai, c'est pour ça,
14:13j'ai dit c'est un...
14:14De plus en plus,
14:16il y a une démobilisation
14:17qu'on le veuille ou non.
14:18Mais je disais que dans 20 ans...
14:20Ah oui, non,
14:21non, parlons pas...
14:22On a deux décennies.
14:23Mon dieu.
14:26Pour l'instant, on est là.
14:30J'habitais à Alger,
14:32donc ça remontait
14:34énormément de souvenirs.
14:37Et bon...
14:38Eh bien, j'étais chez moi,
14:40mais on habite au-dessus
14:40de la rue d'Islie,
14:41et on a entendu,
14:42et le lendemain,
14:42je suis descendue
14:43avec ma soeur
14:43sur la rue d'Islie,
14:44il y avait encore...
14:45C'était jonché
14:47de plein de trucs,
14:48de sang, de...
14:49Ça a été une horreur,
14:50une horreur,
14:51une horreur.
14:52Une tuerie sans nom, quoi.
14:54Et pour rien.
15:14Je garde une immense tendresse
15:18pour l'Algérie.
15:19C'est ma terre natale.
15:22L'Algérie, si loin,
15:24si proche.
15:26Juste de l'autre côté
15:27de la Méditerranée.
15:30Claudine vit aujourd'hui
15:31à Marseille.
15:32Elle a quitté Alger
15:33en juillet 1962.
15:34Elle avait 20 ans.
15:37C'était la valise
15:38ou le cercueil.
15:39C'était ça, hein.
15:41Nous, le jour de l'indépendance,
15:42on est resté calfeutrés
15:44chez nous.
15:44On entendait
15:45le bruit dehors.
15:46J'ai dû sortir
15:47deux jours après.
15:49Sincèrement,
15:49on n'avait pas...
15:50D'ailleurs,
15:50ils étaient en conquérant.
15:52Peut-être pas tous,
15:54mais il y avait
15:54quand même
15:55une grande partie.
15:55Ils avaient gagné,
15:56ils étaient chez eux.
15:58Quand j'ai quitté Alger,
15:59je me rappelle...
16:00J'ai pas pleuré.
16:01Je sais pas comment dire,
16:02avec un déchirement
16:02au fond du cœur.
16:03Voilà,
16:03un déchirement
16:04au fond du cœur.
16:05On a été heureux là-bas,
16:06à part les dernières années.
16:10Et puis,
16:10on partait vers l'inconnu.
16:11Je connaissais pas la France.
16:13J'avais jamais été.
16:14Pas de travail,
16:15pas d'appartement,
16:17pas d'argent.
16:17Pas d'argent.
16:18On n'avait pas d'argent.
16:19On n'avait rien.
16:21Donc,
16:21il a tout fallu,
16:22il a tout fallu reconstruire.
16:24Mais bon,
16:24on était jeunes.
16:27Au fil des années,
16:29j'ai compris
16:30quand même
16:30certaines choses.
16:31Voilà.
16:32Mais nous,
16:32on était dans le feu
16:33de l'action.
16:34On était chez nous.
16:36je me rappelle,
16:36le soir,
16:36on faisait les casseroles.
16:38Algérie française,
16:39on a tous fait ça.
16:40on a tous rampé là-dedans.
16:43On a essayé
16:43de défendre notre pays,
16:45de vouloir rester français.
16:46Peut-être encore plus que vous.
16:48Et de pas partir,
16:49de pas partir.
16:52On gardera ça
16:54jamais en nous.
16:59Vous voyez ça,
17:01ça remonte.
17:07Ouais.
17:10C'est un moment d'émotion.
17:13Donc,
17:14vous voyez,
17:1660 ans après,
17:17ce que ça fait
17:17de revivre,
17:19de 1.
17:32Claudine est retournée
17:34en Algérie
17:34il y a 10 ans
17:35avec son fils.
17:37J'avais toujours
17:38ça en moi
17:39de vouloir revoir
17:40ma carnatale.
17:44Elle replonge
17:45dans ses souvenirs
17:46avec son amie Hélène,
17:47pied noir également,
17:48qui n'a vécu
17:49que quelques années
17:50en Algérie.
17:51Alors regarde,
17:51ça tu vois,
17:52c'était ma paroisse,
17:54la paroisse Saint-Augustin.
17:55J'ai fait ma communion,
17:57ma communion solennelle
17:59et qui est devenue
18:00une mosquée.
18:01Je suis partie
18:01en larmes.
18:04Et oui,
18:05toi tu as pas
18:05ces souvenirs.
18:06Je n'ai aucun souvenir,
18:08même pas visuel quoi.
18:10Non, non,
18:11c'est tout au travers
18:12de mes parents
18:13que j'ai connu
18:14l'histoire de l'Algérie.
18:16Les souffrances,
18:17le déracinement,
18:18bon,
18:19la non-acceptation
18:20ici en France.
18:22Je vais te retrouver.
18:24De l'Algérie,
18:25Claudine se remémore
18:26surtout la guerre.
18:28Les attentats
18:29des indépendantistes
18:30algériens
18:30dans Alger
18:31contre les civils européens.
18:33Le Milkobar,
18:34c'est un endroit
18:35qui a été plastiqué
18:36où des jeunes
18:37ont perdu des membres.
18:39Ah oui,
18:40non, non, non,
18:40ils ont fait quand même.
18:42Deux ans plus tard,
18:43en 1958,
18:44le général de Gaulle
18:45se rend à Alger.
18:46il clame aux Européens.
18:47Je vous ai compris !
18:50Il n'évoque pas
18:51l'indépendance,
18:52laissant espérer encore
18:53une Algérie française.
18:56Les pieds noirs
18:57le détestent à De Gaulle.
18:58Il nous a vendus.
19:00Il nous a laissés espérer
19:01et après,
19:02il nous a abandonnés.
19:03Abandonnés.
19:05Juste avant l'indépendance,
19:07l'Algérie
19:07bascule plus encore
19:09dans la violence.
19:10L'OAS,
19:11une organisation
19:13clandestine terroriste
19:13pro-Algérie française,
19:15sème la terreur.
19:17La jeune Claudine
19:18soutenait l'OAS
19:19à l'époque
19:19comme toute sa famille,
19:21mais avec le temps,
19:22elle a pris du recul.
19:23Je crois qu'une nuit,
19:24ils ont mis 100 bombes.
19:26J'étais planqué
19:27sous un lit
19:28tellement j'arrivais.
19:29Ils détruisaient
19:30des magasins arabes.
19:31Il y a eu
19:32des atrocités
19:33de part et d'autre.
19:34Son père meurt
19:35à ce moment-là
19:36d'un cancer.
19:37Elle a retrouvé
19:3850 ans plus tard
19:39sa tombe
19:40pratiquement intacte
19:42dans un cimetière d'Alger.
19:43On avait été
19:44à l'enterrement
19:45un jour
19:46avant de partir d'Alger
19:47et puis on n'était
19:48plus retournés.
19:49C'est moi
19:49qui avais fait faire
19:52le carrelage
19:52au-dessus
19:53aux couleurs de l'OAS
19:54bain et noir.
19:55La croix
19:56n'avait pas bougé.
19:57Il était bien.
19:59On a mis des fleurs
20:00et puis après,
20:00mon fils,
20:01j'ai dit
20:01« Écoute, voilà,
20:03je retournerai
20:04plus charnel. »
20:06Claudine n'a pas reconnu
20:07son Algérie.
20:09Le pays où elle est née
20:11n'existe plus.
20:22Christian, lui,
20:23n'a pas vécu
20:23en Algérie.
20:24Il est né en France
20:25en 1962,
20:26juste après
20:27l'arrivée
20:27de ses parents.
20:29Pourquoi ?
20:31Moi qui suis né ici,
20:32à Cassie,
20:34derrière,
20:37pourquoi je suis
20:38si impliqué
20:38dans le combat
20:40mémoriel
20:41pied-droit ?
20:41J'ai compris
20:42lorsque j'ai écouté
20:43cette chanson
20:44de Liane Folli
20:45qui s'appelle
20:45« Déraciné ».
20:46Comme Liane Folli,
20:48j'ai été conçu
20:49en Algérie,
20:52mais je suis né
20:53à Cassie.
20:54Je crois que
20:54l'embryon que j'étais
20:55ressent ce que ressent
20:57dans la mer.
20:58Moi, j'ai toujours
20:58eu l'impression
20:59d'avoir aussi vécu
21:00ces événements.
21:02J'ai eu le sentiment
21:03qu'il y avait
21:04une injustice
21:05dans la manière
21:06dont était retracée
21:07l'histoire des pied-droit
21:08et surtout
21:09les conditions
21:10de leur arrivée
21:10en métropole.
21:13La deuxième génération,
21:14celle de Christian,
21:15a souvent repris
21:16à son compte
21:17les discours des parents
21:18sur une colonisation
21:19où il n'y avait pas
21:20que du mauvais.
21:21Elle a partagé aussi
21:23leurs blessures,
21:24leurs griefs
21:25à l'égard
21:25de l'État français.
21:29L'indépendance,
21:30à mon avis,
21:30elle était inéluctable.
21:32Le souci n'est pas là.
21:34Le souci,
21:35c'est les conditions
21:35de l'indépendance.
21:37Lorsque De Gaulle
21:38prend le pouvoir
21:38en 1958,
21:39il a encore
21:40dans les mains
21:42toutes les clés.
21:44Je pense que,
21:45oui,
21:45il aurait été possible
21:47de maintenir
21:48la communauté européenne
21:49et je pense
21:50que l'Algérie
21:50aurait gagné.
21:52Se raccrocher
21:53à cette idée
21:54qu'un autre avenir
21:55était possible,
21:56une façon
21:57de maintenir en vie
21:58l'existence même
21:59de la communauté
22:00pied-noir,
22:01son identité.
22:02Une identité
22:03qui est complexe pourtant,
22:05à l'image
22:05de ce nom,
22:06pied-noir,
22:07dont on ne sait pas
22:08vraiment d'où il vient.
22:09C'est un mystère.
22:10Ce qui est sûr,
22:11c'est ça,
22:11c'est que c'est
22:12un chobriquet
22:13qui est donné
22:15essentiellement
22:15à la base
22:16par des métropolitains
22:17et c'est une insulte
22:19à l'égard
22:19des Français
22:20d'Algérie.
22:21Et ce qui est intéressant,
22:23c'est que ces mêmes
22:24Français d'Algérie
22:24vont reprendre
22:25cette insulte
22:26à leur compte
22:26pour en faire aussi
22:27maintenant un terme
22:28de gloire
22:29et d'honneur.
22:31On le prend
22:32et on en fait
22:33notre identité.
22:40Si on parle
22:41de la transmission
22:41d'identité,
22:42on a un petit souci là.
22:45Ça c'est le mariage
22:46de tes grands-parents.
22:48Ça ce sont
22:49mes arrière-grands-parents.
22:51Le neveu de Christian,
22:53jeune étudiant,
22:54incarne bien
22:54la troisième génération.
22:56Une génération
22:57qui a entendu parler
22:59de l'exil des grands-parents
23:00mais qui ne se sent plus
23:01investi
23:02ou traversé
23:02par cette histoire.
23:05Je n'ai pas particulièrement
23:06de rapport
23:08avec l'Algérie.
23:09Pour moi,
23:10c'est un pays
23:12qui a un passé historique
23:13comme beaucoup d'autres
23:14et d'où forcément
23:17ma famille est issue.
23:18Mais au fond de moi,
23:20je ne la vois pas
23:21comme un pays
23:22différent d'un autre.
23:25Qu'est-ce que vous voulez dire ?
23:28Quelque part,
23:29alors ça veut dire
23:29que notre intégration
23:30a réussi.
23:32Ce n'est plus de l'intégration,
23:33même si c'est de la désintégration.
23:38La désintégration,
23:39vécue comme une perte
23:40par Christian,
23:41c'est un sentiment
23:42qui n'est pas partagé
23:43par tous.
24:01Daniel Michel Chiche,
24:03elle,
24:03a quitté l'Algérie
24:04sans regret
24:05en 1962.
24:06Elle avait 10 ans
24:07et voulait oublier
24:09la guerre d'Algérie.
24:10Une guerre
24:11qui l'a marquée
24:12dans sa chair
24:12à vie.
24:14Elle est la plus jeune victime
24:15de l'attentat du Milk Bar
24:17à Alger
24:17en 1956.
24:19Le premier grand attentat
24:21du FLN
24:21contre des civils européens.
24:23Elle perd une jambe
24:25et sa grand-mère
24:26est tuée
24:26par l'explosion.
24:29J'ai juste le souvenir
24:31non pas de l'explosion
24:32mais qu'après,
24:34je cherchais ma grand-mère,
24:36je ne la voyais pas,
24:38je criais,
24:39m'aimais
24:39et j'avais l'impression
24:40qu'aucun son
24:41ne sortait de ma bouche
24:42et j'ai compris
24:43beaucoup plus tard
24:44qu'en fait,
24:45j'avais dû avoir
24:47les tympans
24:47un peu secoués
24:48par l'explosion
24:49et que je devais hurler
24:50comme une folle
24:50mais moi,
24:51je ne m'entendais pas.
24:52Et c'est le seul souvenir
24:53que j'ai,
24:53c'est cette panique
24:54de ne pas la voir.
24:55Je pense que j'ai été projetée
24:56parce que j'étais petite,
24:57on était assise à la table
24:58sous laquelle était posé
25:00le sac avec la bombe.
25:01C'était peut-être
25:02ma chance aussi
25:03d'avoir eu 5 ans.
25:05Je suis restée 6 mois
25:06à l'hôpital
25:07mais après,
25:07une fois qu'on m'a appareillée,
25:10j'ai marché
25:11et puis j'étais une petite fille
25:13qui avait envie
25:13de jouer,
25:14de vivre.
25:16Mais une petite fille
25:17qui va vivre
25:18au cœur des tumultes,
25:19des violences grandissantes
25:21qui secouent Alger.
25:23Les souvenirs
25:24les plus violents
25:25que j'ai,
25:25c'est la dernière année
25:27et c'est les exactions
25:29de l'OAS.
25:29Un matin en allant à l'école,
25:31on longeait un marché
25:33qui était près de la maison.
25:34Tous les vendeurs arabes
25:36étaient morts
25:38abachis sur leur étal.
25:39Ils avaient tous été fusillés.
25:40Donc j'étais contente
25:41de partir
25:42parce qu'elle allait être
25:42une vie plus normale
25:43quand même.
25:44Et puis parce que
25:45j'en avais assez
25:46de porter cette histoire
25:47de la petite fille
25:49du milk bar.
25:50Je pense que dans
25:51l'avion du retour,
25:52j'étais la seule
25:52à être contente.
25:53Probablement,
25:54tout le monde pleurait.
25:54J'ai ce souvenir
25:55quand même
25:56que les adultes
25:58laissaient leur vie
25:59derrière eux.
26:01Il n'y a pas
26:01de rancune,
26:02de rancœur
26:03ni de colère
26:03et je me suis construite
26:05à l'inverse
26:06de mes parents.
26:07Eux,
26:07ils ont vécu
26:08dans la tristesse
26:09et dans la colère
26:11et dans la rancœur
26:12et moi,
26:13comme j'avais choisi
26:14le parti de vivre,
26:16j'ai fait mon chemin
26:18sans regarder
26:19tout le temps
26:19dans le rétroviseur
26:20et donc sans avoir
26:22de colère.
26:29Au cœur de sa vie,
26:31l'engagement
26:32et surtout
26:32le combat féministe.
26:34Au MLF,
26:35le mouvement
26:36de libération
26:36des femmes
26:37est dans cette
26:38maison des femmes
26:38à Montreuil
26:39où elle a beaucoup
26:40milité.
26:44L'histoire,
26:45tout court,
26:46c'était l'histoire
26:46des hommes
26:47et les femmes
26:48étaient totalement
26:49absentes.
26:53Ma mère était
26:54une femme juive
26:55d'Afrique du Nord,
26:57assez traditionnelle
26:59et donc soumise
27:01à la loi
27:02de son mari
27:03et je me disais
27:05moi,
27:05je ne veux pas
27:06de cette vie-là.
27:08Jeune étudiante
27:09à Paris
27:09à la fin
27:10des années 60,
27:11elle s'engage
27:11aussi pour un
27:12court temps
27:13au Parti
27:13communiste.
27:15Un PC
27:15très anticolonialiste
27:17et très hostile
27:18à l'époque
27:19à la communauté
27:19pied-noir.
27:20Mon engagement
27:21politique
27:21et mon histoire,
27:23mon mise
27:24en porte-à-faux
27:25l'un par rapport
27:25à l'autre.
27:26Autour de 20 ans
27:27quand j'étais encore
27:29au Parti communiste,
27:30quelquefois
27:30je n'osais pas
27:31dire que j'avais
27:33été blessée
27:33pendant la guerre
27:34d'Algérie
27:34mais je disais
27:35je veux une action
27:36de voiture
27:36parce que je sentais
27:37bien qu'il y avait
27:39une adéquation
27:40entre les deux.
27:40On aurait attendu
27:41deux mois
27:42que je sois
27:44nostalgique
27:45et donc
27:46droite,
27:47extrême droite.
27:48En porte-à-faux
27:49avec ses camarades
27:50communistes,
27:51elle l'est aussi
27:52avec sa famille.
27:53Ma famille,
27:54je ne supportais pas
27:55bien non plus
27:56mon engagement.
27:57Ma famille,
27:58bien sûr,
27:58aurait préféré
27:59que l'Algérie
27:59reste française
28:00parce que c'était
28:00leur pays.
28:01Ils n'en connaissaient
28:02pas d'autres.
28:02Ils ne comprenaient
28:03vraiment pas
28:04pourquoi ils
28:06devaient quitter
28:06leur pays.
28:07Quand ils disaient
28:08chez nous,
28:08ça voulait dire
28:09l'Algérie.
28:10Et à chaque fois,
28:10je les reprenais
28:11et je disais
28:11mais non,
28:12chez vous,
28:12c'est ici.
28:13Non, non,
28:13chez nous,
28:14c'est là-bas.
28:21Il y a dix ans,
28:23Daniel décide
28:24de raconter
28:24l'histoire
28:25de son enfance
28:26dans un livre.
28:27Un récit intimiste
28:29et politique.
28:31Une lettre ouverte
28:32à la combattante
28:33du FLN,
28:33Zora Drift,
28:34qui a posé
28:35la bombe
28:35au Milk Bar.
28:37Ça me permettait
28:38de poser
28:38une question politique
28:39à la poseuse
28:40de bombes.
28:41Vous aviez raison
28:42de vous rebeller
28:44contre la colonisation.
28:46C'était dans
28:47le cours de l'histoire.
28:49Maintenant,
28:50fallait-il vous en prendre
28:51à la population civile ?
28:53Question des justes
28:54dans Camus.
28:54Est-ce que la fin
28:55justifie tous les moyens ?
28:57Le dialogue
28:58n'a pas eu lieu
29:00parce que
29:02Zora Drift,
29:03il faut appeler
29:03les choses par leur nom,
29:04est une apparatchique.
29:05Elle est une des rares
29:06à avoir fait une carrière
29:07de 1962
29:08jusqu'à aujourd'hui
29:09puisqu'elle vient
29:10très récemment
29:11de cesser d'être
29:12vice-présidente
29:12du Sénat algérien.
29:14et donc
29:15elle est un peu
29:16dans la statue
29:17de la commandeure.
29:18Elle ne veut pas
29:19me parler.
29:20Elle me dit
29:21la réponse officielle
29:22c'est
29:22adressez-vous
29:23aux autorités
29:24de votre pays.
29:25C'est eux
29:25qui sont responsables
29:26de ce qui vous est arrivé.
29:27Ce n'est pas moi.
29:31En vain,
29:32Daniel a cherché
29:33à communiquer
29:33après la parution
29:34de son livre
29:35avec Zora Drift.
29:37Je dois vous dire
29:38que oui,
29:39vous avez tué
29:39ma grand-mère
29:40et vous m'avez arraché
29:41les jambes.
29:42Alors je le dis
29:42sans haine,
29:44si vous reconnaissez ça,
29:45vous en sortiriez grandi
29:46et nous pourrions
29:47attaquer une phase
29:49positive du débat
29:50entre la France
29:51et l'Algérie.
29:52Je vais encore
29:52certainement vous choquer
29:54et très honnête pas.
29:57Ce problème
29:57c'est à avoir
29:58de déposer.
30:00Elle n'a pas
30:01beaucoup d'humanité,
30:02c'est clair.
30:0960 ans
30:10après l'indépendance,
30:12les Algériens,
30:13leurs autorités
30:14en particulier,
30:15n'ont toujours pas
30:16réglé leur compte
30:17avec la France
30:18coloniale.
30:19La plupart
30:20des pieds noirs
30:21n'ont pas surmonté
30:22le traumatisme
30:23de l'exil,
30:24la perte
30:24de leur terre natale.
30:26Alors comment
30:27se réconcilier ?
30:30Pour qu'il y ait
30:30réconciliation
30:31entre
30:32la France
30:33et l'Algérie
30:33et entre
30:34nos deux histoires,
30:35peut-être
30:36faudra-t-il
30:37qu'au moins
30:37certains
30:39protagonistes
30:40meurent,
30:41mais je n'en suis
30:42pas absolument
30:42certaine
30:43parce que
30:45les générations
30:45suivantes
30:46sont encore formées
30:47avec la lecture
30:48de l'histoire
30:49de ces gens-là.
30:49La revanche prise
30:50sur la France,
30:51la France nous a opprimés,
30:52etc.
30:52Ce qui est vrai,
30:53la France était
30:54la puissance
30:54colonisatrice,
30:55mais on n'enseigne
30:57pas la guerre
30:58comme étant
30:59ayant été faite
31:00des deux côtés.
31:01On voit bien
31:02qu'en France,
31:02ça a pris déjà
31:03beaucoup de temps
31:03pour enseigner
31:04la guerre d'Algérie
31:05et pour reconnaître
31:07certaines exactions
31:08de l'armée française,
31:09etc.
31:13Maintenant, il faut
31:14écrire l'histoire
31:14ensemble.
31:19Qu'est-ce qui reste
31:20des pieds noirs ?
31:21J'ai transmis
31:22à mes enfants
31:23le fait que je suis
31:24une méditerranéenne,
31:26je suis une juive
31:27laïque de Méditerranée.
31:30Il va y avoir
31:31des choses
31:31qui vont être
31:33transmises
31:33de manière diffuse,
31:34inconsciente aussi.
31:37On sera tous
31:38réunis
31:39à nouveau
31:40au cimetière.
31:45C'est terminé.
31:46On n'entendra plus
31:47parler des pieds noirs.
31:49Ça s'éteindra.
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