00:03Je me trouve donc dans l'ORES en 1954 et je reprends contact avec des quantités de gens que j
00:09'avais connus avant et avec qui j'avais des rapports amicaux.
00:13J'apprends à ce moment-là l'affaire de Sétif que j'avais totalement ignorée car naturellement l'affaire de
00:18Sétif c'est quelque chose d'horriblement grave.
00:20Et c'est à l'origine de la guerre d'Algérie, c'est une des grandes causes de la guerre
00:25d'Algérie.
00:26Sétif c'est la région où les Algériens avaient le plus souffert parce que c'est la région où il
00:34y avait eu les confiscations de terres, des bonnes terres les plus importantes.
00:39Et alors naturellement la population qui vivait sur ces terres avait été refoulée sur des terres très médiocres et par
00:47conséquent vivait dans des conditions extrêmement précaires.
00:51D'autant plus précaires que cette diminution de ressources qui avait été considérable était en même temps associée à un
01:00accroissement considérable de la population.
01:02C'était donc une des zones où l'Algérie était véritablement souffrante en profondeur sur le plan économique.
01:12Avec des arguments valables contre la colonisation.
01:20J'ai eu ma première grande crise d'anxiété ça a été en 54, en décembre 54.
01:26Lorsque j'ai vu l'armée qui fouillait les hommes parce qu'ils avaient l'air algériens et qui ne
01:33fouillaient pas ceux qui avaient l'air français.
01:35Alors là j'ai tout de suite eu un choc.
01:38Et je me suis dit bon ça va on est foutu.
01:41L'affaire est réglée.
01:43Effectivement ça a paraté avec ce procédé là qui est inévitable dans une guerre de ce type.
01:50C'est clair qu'au bout d'un temps X toute la population était parfaitement ralliée au FLN.
01:57La notion universelle d'indépendance elle est venue à la fin de la guerre d'Algérie et sous l'effet
02:04du matraquage militaire.
02:08C'est la guerre qui a provoqué l'unanimité algérienne.
02:14Je me souviens d'ailleurs d'un Algérien qui m'a dit on devrait faire une statue à l'agoste
02:20parce que c'est grâce à lui que nous sommes tous maintenant pour l'indépendance.
02:28Revenons à l'économie algérienne en 1954.
02:31Alors à ce moment là moi je me trouve donc pendant trois mois dans l'ORES et la chose qui
02:37me frappe en dehors de la question politique que je viens de traiter disons très très très rapidement.
02:45Et que d'ailleurs à ce moment là je voyais d'une façon plus sentimentale qu'intellectuelle c'est le
02:55problème économique.
02:56Moi j'avais connu véritablement les budgets mais les budgets en détail.
03:03Je savais combien il y avait de charges de blé qui étaient récoltées par chaque famille.
03:11Je savais quels étaient les problèmes qui se posaient à cette famille pour vivre douze mois avec sa récolte.
03:18Je savais combien on allait vendre de charges de blé à Biscra ou à Batna pour pouvoir payer un vêtement,
03:27un mariage ou acheter quelquefois quelques grains de café et un peu de sucre pour les invités qui viendraient.
03:37Mais à ce moment là je me trouve en face d'une population qui a dégringolé, qui a basculé.
03:44On ne peut pas dire qu'elle est pauvre, avant elle était pauvre.
03:46Maintenant elle a cessé d'être pauvre, elle est misérable.
03:53C'est ce que j'ai appelé la clochardisation, mot qui a d'ailleurs eu beaucoup de succès, qui a
03:58été contredit et approuvé, les uns approuvant les autres contredit, peu importe.
04:04Ce que je voulais dire dans la clochardisation c'est qu'il y a un moment de la pauvreté où
04:10on peut lutter.
04:12Et la clochardisation c'est le moment où la pauvreté a atteint tel niveau que la lutte n'est plus
04:17possible.
04:19La victime est asphyxiée par la pauvreté, littéralement asphyxiée par la pauvreté.
04:24Lorsque j'ai terminé cette mission de trois mois dans l'ORES, je revenais à Paris avec le sentiment d
04:35'une situation qui avait un caractère général,
04:38qui était cet effondrement d'une partie de la population terrestre, car je me rendais compte dès ce moment-là
04:45que le drame en question, le drame du sous-développement,
04:50n'était pas un fait qui concernait exclusivement la région d'Algérie où je me trouvais.
05:00Un des traits dominants de l'attitude de Germaine Tillon, c'est bien de ne pas se contenter de prendre
05:05une position publique ou de signer des pétitions.
05:09Tout en dénonçant les tortures et l'attitude française en Algérie, elle n'hésite pas à accepter de mettre sur
05:14pied un plan de réforme qu'elle appelle les centres sociaux.
05:18Ces centres comprenaient des services de scolarisation, de formation des adultes, d'aide économique et de soins médicaux.
05:25Ils ont eu tout de suite un très grand impact dans la population.
05:31Il y avait dans la population française d'Algérie beaucoup plus de gens qu'on ne l'a dit,
05:37qui étaient des gens qui aimaient les musulmans et qui aimaient les Algériens.
05:40La population française d'Algérie a été abominablement calomniée, aussi calomniée que la population arabe d'Algérie.
05:49Moi, personnellement, je n'ai jamais supporté qu'on calomnie ni l'une ni l'autre.
05:54Il y avait donc dans ces centres sociaux un très grand nombre de Français d'Algérie
05:58qui aimaient les Arabes d'Algérie et des Arabes d'Algérie qui avaient des amis français et qui les ont
06:04gardés.
06:04Sous-titrage Société Radio-Canada
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