- há 1 dia
Quarante ans après la pire catastrophe nucléaire de l'histoire, cette investigation ambitieuse révèle, derrière la chronique du désastre, les mécanismes d'un mensonge d'État, en résonance avec la guerre d'agression russe qui ravage l'Ukraine.
Categoria
📚
AprendizadoTranscrição
00:00...
00:14Je travaillais à la centrale nucléaire de Forsmark, en Suède.
00:24Pour pouvoir accéder à la zone contrôlée,
00:27il fallait pénétrer dans un dispositif qui vérifiait si on était radioactif.
00:34C'était la procédure habituelle.
00:39Mais ce matin-là, personne n'a pu passer car l'alarme se déclenchait sans cesse.
00:49Je ne croyais pas à une réelle menace.
00:53Alors j'ai demandé à une personne dans la file d'attente de me prêter une chaussure et je l
00:58'ai analysée.
01:01On peut atteindre des niveaux très hauts en cas de radioactivité.
01:04Et là, c'est monté en flèche.
01:11C'était terrifiant.
01:13L'alarme s'est déclenchée pour signaler qu'il fallait évacuer la centrale.
01:18En Suède, on a d'abord pensé qu'un accident nucléaire avait dû se produire dans le pays.
01:22Mais on s'est très vite rendu compte que cette radioactivité élevée provenait sûrement de l'Union soviétique.
01:44Mesdames et messieurs, bonsoir.
01:46Un accident a donc eu lieu dans une centrale nucléaire en Union soviétique, en Ukraine exactement, non loin de Kiev.
01:58Offenbar, handelt es sich um das bisher schwerste unglück in der Geschichte der Atom-Reaktoren.
02:03Nach immer noch unbestätigten Informationen ist der Kern des Reaktors durchgeschmolzen.
02:17On peut très vite tomber malade et même mourir.
02:22Il y a eu le cancer de la thyroïde chez l'enfant et l'adolescent dans les pays concernés par
02:26la catastrophe.
02:35En tant qu'analyste nucléaire, je dirais que c'est le pire accident possible.
02:49Il y a eu de formidables actes de courage, d'héroïsme, de sacrifice et de patriotisme absolu.
02:58Nous avons perdu nos amis et nos voisins.
03:02Tellement de jeunes sont morts.
03:06Les autorités occidentales étaient au courant que quelque chose de très grave s'est produit à Tchernobyl,
03:13mais les soviétiques ont gardé toutes les informations secrètes.
03:20C'était une catastrophe mondiale.
03:22Des centaines de millions de personnes voulaient savoir si elles étaient en danger,
03:26si la nourriture était contaminée.
03:29Mais les soviétiques gardaient le silence.
03:34C'était la fusion incontrôlée du cœur d'un réacteur.
03:57Au cours de ces 40 dernières années, je n'ai jamais eu l'occasion d'en parler publiquement.
04:03En tant que cadre de la CIA, on ne communique généralement pas avec les médias.
04:08En 1986, j'étais analyste nucléaire à la CIA.
04:12J'avais 27 ans.
04:14Je travaillais à l'agence depuis 4 ans.
04:19Le lundi 28 avril, les soviétiques ont enfin reconnu qu'il y avait un problème.
04:30Ils ont déclaré qu'un accident s'était produit à la centrale nucléaire de Tchernobyl.
04:34C'était inquiétant parce que le site de Tchernobyl était bien plus éloigné que ceux que l'on avait soupçonnés.
04:51Tous les diplomates et les journalistes bombardaient les autorités soviétiques de questions.
04:59Pour les pays européens, c'était extrêmement difficile de prendre des mesures parce qu'on ne savait pas exactement ce
05:08qui s'est passé.
05:10Les pays d'Europe de l'Ouest ont tout mis en œuvre pour obtenir des informations.
05:15Ils ont mobilisé tous leurs réseaux, des milieux politiques à la communauté scientifique, en passant par les services secrets.
05:26Nous avons immédiatement fait appel à nos ressources humaines et matérielles pour en savoir plus.
05:33Bien sûr, nous avons eu recours aux satellites de reconnaissance qui n'étaient pas aussi nombreux qu'aujourd'hui.
05:39Il fallait justifier sa demande pour obtenir des photos satellites.
05:43Nous avons avancé l'idée qu'il serait peut-être possible de détecter des équipes d'intervention d'urgence.
05:50Le lendemain, notre analyste nucléaire en chef a reçu un appel du service d'interprétation des photos et il a
05:57dit que le réacteur avait bien explosé.
05:59On n'y a pas cru, ce n'était pas possible, ça ne pouvait pas arriver à un réacteur.
06:09Les images montraient que le bâtiment était entièrement détruit.
06:13En tant qu'ingénieur nucléaire, j'étais stupéfait que le réacteur ait explosé de cette manière et provoqué des dégâts
06:19aussi importants.
06:22Le cœur d'un réacteur n'avait jamais explosé de la sorte.
06:26Il n'avait jamais émis autant de radiation.
06:29C'était horrible.
06:42Le secteur nucléaire jouait un rôle extrêmement important en Union soviétique.
06:47On était très fiers de cette technologie, surtout à Tchernobyl, où la centrale électrique était l'une des plus modernes
06:53de l'époque.
06:56La construction de la centrale de Tchernobyl a commencé en 1970.
07:01En 1986, quatre réacteurs étaient en service.
07:06L'une de leurs particularités était leur immense taille, nettement supérieure à celle des réacteurs similaires à l'Ouest.
07:12Chaque réacteur produisait 1000 mégawatts d'électricité, ce qui permettait d'alimenter environ un million de foyers.
07:26La centrale se trouvait au nord-ouest de Kiev, à 1287 kilomètres de Forsmark, en Suède, où des radiations ont
07:35été détectées pour la première fois à l'Ouest.
07:40Un énorme nuage de substances radioactives traversait l'Europe.
07:44Au vu de la quantité de matière qui était charriée sur de si longues distances, on savait qu'il s
07:49'agissait d'une très forte émission de radiation.
07:57Dans le bus que je prenais de Forsmark à Uppsala, je me rappelle avoir vu des enfants jouer.
08:04J'ai voulu arrêter le bus pour leur dire de ne pas jouer là.
08:09Mais il était impossible d'arrêter ce type de véhicule.
08:17Personne ne savait quel impact un tel niveau de radioactivité aurait sur l'atmosphère,
08:23ni jusqu'où la contamination se propagerait, ni à quel point ce serait dangereux.
08:31À Forsmark, on a beaucoup parlé.
08:39Dans la salle de contrôle, tout le monde se demandait quelle était la situation à Tchernobyl.
08:48Dans une centrale électrique qui avait subi une telle catastrophe.
09:17La nuit de l'accident, j'étais à mon poste de technicien en chef,
09:21chargé de la turbine du quatrième réacteur.
09:24J'avais 28 ans.
09:40Pourquoi avez-vous gardé le silence presque 40 ans ?
09:45J'avais commencé une nouvelle vie et je ne voulais pas me replonger dans le passé.
10:15On arrivait une demi-heure avant le début de notre service.
10:21On siège était sur la droite, devant les pupitres de commande des turbines.
10:30Dès le début, on a commencé le test.
10:36Le réacteur numéro 4 a été mis à l'arrêt pour un entretien de routine et les techniciens en ont
10:43profité pour effectuer un test de sécurité reporté depuis longtemps.
10:51Paradoxalement, l'expérience devait permettre d'améliorer la sécurité du réacteur en cas de coupure électrique.
11:01Ce test avait été commencé la veille de l'accident.
11:06Malheureusement, la procédure a été interrompue par le contrôleur du réseau qui avait besoin de plus d'électricité.
11:12La fermeture a donc été prolongée.
11:18A cause de ce retard, le test a dû être mené par l'équipe de nuit.
11:25Je ne savais pas qu'un test était prévu.
11:28Personne ne nous avait prévenu.
11:31Le chef d'équipe m'a appelé.
11:34Il m'a expliqué ce qu'on allait faire et dans quel ordre.
11:42En plus d'Igor Kirchenbaum, les deux employés chargés de réaliser le test étaient Alexander Akimov, chef de l'équipe,
11:50et Leonid Toptumov, technicien en contrôle du réacteur.
11:58On le sait, le réacteur a été instable durant le processus de fermeture.
12:06Toptumov n'était pas très expérimenté.
12:10C'était la première fois qu'il supervisait la mise à l'arrêt d'un réacteur nucléaire.
12:17Durant les phases de transition, comme les démarrages et les arrêts, les gens couraient dans tous les sens.
12:25La tension était palpable.
12:34Ils étaient fatigués et voulaient en finir parce qu'ils n'avaient pas souvent l'occasion d'effectuer ce genre
12:38de travail.
12:41Le plus ancien dans la salle était Anatoly Dyatlov, ingénieur en chef adjoint des opérations de toute la centrale.
12:51Il y avait eu de nombreux désaccords au sujet du protocole à suivre,
12:54et le test avait été tellement retardé qu'une partie de l'équipe menaçait de partir.
13:02Dyatlov, qui n'avait pas bon caractère, était debout depuis presque 24 heures.
13:11Et juste avant le lancement du test, il a dit à Akimov, qu'est-ce que tu attends ?
13:27Quand j'ai reçu l'ordre de démarrer, j'ai actionné le bouton qui déconnecte le générateur du réseau.
13:41Pour la dernière étape du test, Toptounov a actionné le bouton d'urgence AZ-5 afin d'arrêter le réacteur.
13:59Il y eut un bruit horrible.
14:08Quelque chose s'était passé, mais personne ne savait quoi.
14:23En 1986, j'avais 29 ans.
14:31Ce soir-là, on patrouillait autour de la centrale.
14:40Il y avait un bassin de refroidissement à proximité.
14:45On a vu deux braconniers qui installaient des filets.
14:50J'ai dû me déshabiller pour les obliger à sortir de l'eau.
14:58C'était à 400 mètres du réacteur.
15:06Pendant qu'on arrêtait ces deux personnes, on a entendu comme un coup de tonnerre derrière nous.
15:12On s'est tous retournés pour regarder.
15:18Et là, un deuxième coup.
15:25Un bruit de tonnerre.
15:27De la poussière tombe du plafond.
15:31La lumière clignote.
15:34La signalisation d'urgence s'allume.
15:41Une sorte de nuage tourbillonnait au-dessus de nous.
15:44Et des espèces de cendres en tombaient.
15:48Il y avait une odeur abominable.
15:53À ce moment-là, les voyants d'alerte aux radiations sont passés du vert au rouge dans la salle de
15:59contrôle.
16:05On a parcouru 400 mètres et on s'est arrêtés devant le quatrième réacteur.
16:12J'ai demandé « Bon sang, qu'est-ce qui s'est passé ? »
16:16La moitié du bâtiment avait été pulvérisée.
16:43On nous a apporté une personne brûlée.
16:47C'était Chachnok.
16:51Vladimir Chachnok, qui surveillait les turbines, avait été enveloppé par les vapeurs radioactives.
16:58Il était trempé et gémissait.
17:03Il a été évacué.
17:05Il est mort quelques temps plus tard.
17:09Yatlov est passé lui aussi.
17:11Il répétait « Je ne comprends pas ».
17:15Dans la salle de contrôle du quatrième réacteur, il ne savait absolument pas ce qui s'est passé.
17:22C'était inconcevable que le réacteur puisse être détruit.
17:28La centrale nucléaire de Tchernobyl était organisée autour d'une longue allée centrale.
17:34Les quatre réacteurs étaient alignés.
17:39Chacun d'eux avait sa propre salle de contrôle, séparée de la salle du réacteur par plusieurs murs épais en
17:45béton.
17:50Le réacteur numéro 4 avait explosé,
17:53emportant avec lui tous les capteurs et les équipements qui devaient les informer de ce qui se passait à l
17:58'intérieur du cœur du réacteur.
18:02Autrement dit, ils étaient dans le noir total.
18:27Sur la route, j'observe.
18:33Il y a une flamme, comme une bougie qui brûle.
18:39Et un pilier de lumière qui s'élève dans le ciel.
18:47Les pompiers n'avaient jamais vu ça.
18:52Cette boule de feu, ça a produit une sorte de luminescence.
18:58On traverse le pont et je vois une lueur.
19:02Yurah Hilko dit, bon, les gars, c'est un aller simple.
19:08Comment ça, un aller simple ?
19:10Il me répond, tu vois bien ce qui se passe.
19:13On ne reviendra pas.
19:18Si les pompiers savaient qu'ils avaient devant eux un cœur de réacteur en feu,
19:24ils devaient aussi avoir conscience que ce serait sans doute la dernière mission de leur vie.
19:37Il y avait un énorme nuage, rond et tout noir.
19:45On nous a dit de nous rassembler et de nous diriger vers le toit du quatrième réacteur.
19:50Le bâtiment avait explosé.
19:52Il était en miettes.
19:59Il y avait du béton par-ci, du graphite par-là et des flammes partout.
20:09Le plus difficile, c'était d'analyser la situation.
20:13On ne connaissait pas le niveau de radiation.
20:22On ne connaissait pas le niveau de radiation.
20:25On ne peut ni voir, ni entendre, ni sentir des rayonnements radioactifs.
20:30C'est un danger qu'on ne peut pas percevoir avec nos sens.
20:35La forme la plus terrifiante et la plus mortelle des radiations, ce sont les rayons gamma.
20:41Ils traversent le corps comme les balles d'une mitrailleuse,
20:45déchiquettent l'organisme au niveau cellulaire et endommagent l'ADN.
20:51Ils sont donc susceptibles de provoquer des lésions mortelles, même à une très longue distance,
20:56et ne peuvent pas être stoppés par d'épaises plaques de plomb ni par d'énormes blocs de béton.
21:03Tout de suite après l'accident, des morceaux du réacteur ont émis des niveaux de radiation de milliers de Hunt
21:09Guns par heure.
21:11Une dose suffisante pour provoquer en quelques minutes la mort de quiconque se trouvant à proximité.
21:20On n'avait pas de masque de protection, seulement nos appareils respiratoires de pompiers.
21:27On n'avait pas de combinaison spéciale, rien.
21:50Il y avait des flammes partout.
21:55Je monte sur le toit de la salle des machines, et je vois qu'il est troué de partout.
22:01Il est abîmé, et il vibre.
22:05Ils étaient équipés d'extincteurs à eau et à mousse, comme pour éteindre un incendie industriel.
22:12Il faisait noir.
22:13On était entourés de fumée, de foyers d'incendie, de morceaux de toit et de brèches.
22:19Les gars étaient couverts de bitume.
22:21On n'a eu le temps ni de discuter, ni d'analyser la situation.
22:25Vous aviez peur ?
22:27Pas le temps pour ça.
22:28On devait réagir le plus vite possible.
22:31On avait autre chose en tête.
22:34Les gars criaient, où est le tuyau ?
22:36Et pas, j'ai peur.
22:38Passe-moi le tuyau, envoie l'eau.
22:40Pas de place pour la peur.
22:42La peur, elle est arrivée une fois que c'était terminé.
22:59Sur les toits des bâtiments des réacteurs, le niveau de radioactivité était si élevé
23:04que presque aussitôt, plusieurs pompiers sont redescendus avec des symptômes d'irradiation aiguë
23:09et qu'au moment où ils ont été évacués, ils vomissaient déjà.
23:16Un gars m'a dit, Petro, je me sens mal.
23:19Je l'ai fait descendre, puis un deuxième pareil.
23:22L'ambulance est venue les chercher.
23:29Les opérateurs de la salle de contrôle ne comprenaient toujours pas vraiment ce qui s'était passé,
23:34même plusieurs heures après l'explosion.
23:39Diaklov arrive après une énième ronde et il dit calmement,
23:43il faut renvoyer chez eux tous ceux qui ne sont pas indispensables.
23:49Plus tard, il me voit encore et il crie, tous ceux qui ne sont pas indispensables doivent partir.
23:5920 minutes plus tard, l'ingénieur en chef de la centrale arrive et ordonne qu'on envoie de l'eau
24:05dans le réacteur.
24:09Le réacteur ne recevait plus d'eau de refroidissement et risquait d'entrer en fusion.
24:15Alors, il fallait à tout prix l'approvisionner en eau.
24:21Mais les vannes du système de refroidissement devaient être ouvertes manuellement.
24:30Akimov et Toptunov sont sortis de la salle de contrôle pour tenter d'ouvrir les vannes
24:34et trouver d'autres moyens de refroidir le réacteur.
24:40Ils sont restés longtemps exposés à d'énormes niveaux de rayons gamma.
24:45Ils ne comprenaient pas qu'ils perdaient leur temps en essayant d'ouvrir les vannes.
24:52Malheureusement, leur réacteur était déjà détruit et ils ne pouvaient plus rien faire.
25:00Akimov et Toptunov ont tous deux reçu des doses mortelles de radiation.
25:06Ils sont morts quelques semaines plus tard.
25:14Je me dis que si Toptunov ne m'avait pas renvoyé chez moi, j'aurais subi le même sort.
25:23Je peux donc dire qu'il m'a sauvé la vie.
25:33Le matin du 26 avril, l'incendie était éteint sur le toit du bâtiment du réacteur.
25:41Les pompiers ont sauvé le bâtiment du réacteur numéro 3 et le reste du complexe.
25:46J'ai une profonde admiration pour ces hommes.
25:48Beaucoup sont morts dans les jours ou les semaines suivantes.
26:04À 7 heures du matin, l'alerte a été levée.
26:10Tout le monde était descendu du toit.
26:15Au début, j'ai ressenti du soulagement.
26:18Mais ça n'a pas duré.
26:22J'avais des brûlures sur les jambes.
26:26Au bout d'un moment, j'ai commencé à me sentir mal.
26:30Et je me suis évanoui.
26:33Quand je me suis réveillé, j'étais à l'hôpital de Pripyat.
26:39Les pompiers qui sont intervenus dans le réacteur en feu ont été exposés à un tel niveau de radioactivité
26:45que beaucoup d'entre eux sont morts en quelques jours du syndrome d'irradiation aiguë.
26:50On se sentait tous mal et on passait notre temps à se regarder entre nous pour voir si les autres
26:55étaient vivants.
26:56Il y a un collègue couché ici, un autre là.
27:01Ces pompiers sont arrivés là-bas en premier et leur peau ressemblait à de la viande rôtie.
27:23Le couvercle supérieur du réacteur faisait 2 à 3 mètres d'épaisseur et pesait plus de 2000 tonnes.
27:30L'ensemble a été projeté en l'air à 100 mètres de haut.
27:352000 tonnes.
27:37La quantité d'énergie libérée était colossale.
27:45186 pompiers ont réussi à éteindre les flammes au sol et sur le toit du bâtiment.
27:52Mais ailleurs, le feu continuait de brûler.
28:01Dans le cœur du réacteur, l'incendie n'était pas éteint.
28:05C'était un feu beaucoup plus chaud et plus difficile à maîtriser.
28:11Toutes les matières radioactives sont montées dans les panaches de fumée et ont pu ainsi se répandre autour du site
28:17avant de gagner d'autres pays et d'autres parties du monde.
28:23Il s'agissait d'un phénomène sans précédent.
28:27Chaque minute, chaque heure, des radiations se propageaient dans l'atmosphère.
28:32Il pleuvait d'énormes quantités de particules radioactives.
28:41Pripyat est la ville la plus proche de la centrale atomique.
28:44A l'époque, c'était le lieu de résidence de tous les ingénieurs et employés qui travaillaient à Tchernobyl.
28:53Le 26 avril, les habitants de Pripyat n'ont reçu aucune information officielle.
28:58La vie publique a suivi son cours normal.
29:01Les écoles et les commerces ont ouvert.
29:06Personne ne leur a dit qu'ils étaient en danger de mort.
29:13Notre appartement était à deux kilomètres de la centrale, donc tout près.
29:22En 1986, j'avais huit ans.
29:32Pripyat avait été conçue pour servir la centrale.
29:38Il y faisait bon vivre.
29:40Il y avait beaucoup d'enfants.
29:42C'était une ville fleurie.
29:46Ils avaient planté beaucoup de roses.
29:50J'ai été prise en photo avec ces parterres pour la brochure de la ville.
30:00Au moment de l'accident, j'étais l'architecte en chef de la ville de Pripyat.
30:12Ma mission était d'imaginer la ville du futur.
30:22Les habitants étaient majoritairement des jeunes gens.
30:26L'âge moyen était de 27 ans.
30:31Qu'est-ce qu'on voit quand il y a beaucoup de jeunes ?
30:34De l'amour.
30:36Et donc beaucoup d'enfants.
30:53On s'est levés et on est allés à l'école comme d'habitude.
30:59Les écoles soviétiques étaient ouvertes le samedi matin.
31:02Donc toutes les personnes présentes ont été exposées à la radioactivité.
31:10Avant l'accident, ils n'ont jamais parlé de mesures de sécurité.
31:15La centrale était considérée comme parfaitement sûre.
31:19Personne n'imaginait qu'il puisse arriver quelque chose de dangereux.
31:31A l'école, il n'y a pas eu de panique.
31:35L'enseignante nous a donné des comprimés d'iode.
31:41On nous a dit qu'il fallait les prendre sans vraiment nous expliquer pourquoi.
31:49On est allés aux toilettes et on les a jetés.
31:52Pourquoi on devrait prendre des cachets ?
31:54C'est pas marrant.
31:58Ils nous ont libérés plus tôt en nous ordonnant formellement de rentrer chez nous.
32:04Ce printemps-là, il faisait beau et on était contents de ne plus avoir école.
32:24Vers 9h ce samedi matin, les agents du gouvernement local ont été convoqués à une réunion.
32:31On leur a alors expliqué que tout le monde devait vaquer à ces activités comme à l'ordinaire
32:36et surtout que personne ne devait paniquer.
32:43Il y a eu une réunion et on nous a annoncé qu'un accident avait eu lieu à la centrale.
32:50Quelqu'un a demandé s'il était dangereux de rester dans la ville.
32:55Mais personne n'a rien dit sur les niveaux de radiation.
33:03Des relevés de radioactivité ont été pris par des soldats soviétiques dans toute la ville.
33:11J'ai demandé « Quels sont les niveaux ? »
33:15Ils m'ont répondu « Tout va bien ».
33:22Des images tournées à Pripyat les 26 et 27 avril comportent des flashs blancs à cause des radiations qui ont
33:30attaqué la pellicule.
33:38Les militaires savaient qu'ils ne devaient rien dire.
33:43Dès l'époque de Staline, la population a développé l'habitude de rester bouche cousue.
33:56Les autorités soviétiques ont mis en place des barrages de police autour de la ville de Pripyat.
34:01Et très vite, le KGB a coupé les lignes de téléphone pour que personne ne puisse passer des appels à
34:06l'extérieur.
34:08Face à n'importe quel problème, le réflexe des soviétiques était de se taire le temps de trouver une solution.
34:19Comme l'ampleur de la catastrophe était de plus en plus visible, on a délégué à Moscou la responsabilité de
34:26gérer l'accident.
34:32À Moscou, le comité central enchaînait les réunions.
34:37Il a convoqué une commission gouvernementale.
34:43À l'époque, c'était un sujet top secret.
34:53Tout ce qui touchait au nucléaire ne devait pas être divulgué.
35:01Sklyarov était un ministre du gouvernement ukrainien qui était en contact direct avec le chef du parti communiste d'Ukraine.
35:08Il a fait partie de la première vague de hauts responsables envoyés dans la centrale
35:12pour comprendre ce qui s'était passé exactement et faire le ménage.
35:19J'ai assisté à toutes les réunions de la commission.
35:24À Pripyat, j'ai été accueilli par mon ministre délégué.
35:29Nous sommes partis pour le bloc numéro 4.
35:34Je n'en croyais pas mes yeux.
35:38J'avais l'impression que quelqu'un me comprimait le cœur.
35:42J'étais pétrifié.
35:53À ce moment-là, c'est incroyable d'imaginer tout ce que savait le haut commandement soviétique.
36:01Il savait que le cœur du réacteur libérait des quantités colossales de radiation dans l'atmosphère.
36:06Il savait que la ville de Pripyat était bombardée de rayonnements.
36:10Et il n'a rien dit aux habitants de la région.
36:22Les pouvoirs publics ont dit à ma mère,
36:25« Pas de panique, la ville n'a rien annulé.
36:28Le mariage aura bien lieu. »
36:42Je suis tombé amoureux d'Irina en la voyant sur la place.
36:48J'ai été frappé par sa beauté.
36:53Le soir même, je l'ai demandé en mariage.
37:01Notre cérémonie était prévue pour 14 heures.
37:05Ça a été le dernier mariage célébré à Pripyat.
37:20L'après-midi du 26,
37:23les membres de la commission gouvernementale sont arrivés sans être préparés à ce qui les attendait.
37:31Nous étions dans le bureau du secrétaire du comité municipal.
37:37J'ai été très surpris de constater qu'il n'y avait pas un seul spécialiste capable d'évaluer rapidement
37:42la situation.
37:46Il n'y avait pas un seul expert en énergie nucléaire.
37:52Il y avait un problème de communication entre Moscou et les responsables sur place.
37:57Un manque évident de sincérité et beaucoup de friction à l'intérieur du système.
38:02Je pense que tous ces éléments réunis ont freiné la prise de décision.
38:06Nous l'avons bien vu avec l'évacuation tardive des villes.
38:11Les membres de la commission gouvernementale se demandaient s'ils devaient évacuer ou pas la population de Pripyat.
38:18Il fallait agir dans le secret, parce qu'ils ne voulaient pas que l'affaire s'ébruit,
38:23ni que les habitants quittent la région.
38:31Absolument rien ne laissait penser qu'une catastrophe venait d'avoir lieu.
38:35La population vivait tout à fait normalement.
38:41J'ai vu des gens fêter un mariage.
38:57La cérémonie a eu lieu.
39:02Nous sommes devenus mari et femme.
39:10On a fait notre première danse, une valse.
39:20À table, on a parlé de ce qui s'était passé à la centrale.
39:30Au cours de la journée, le niveau de radiation a augmenté à Pripyat.
39:35Et le soir, on a relevé des taux de radioactivité extrêmement importants.
39:43Les habitants de la ville commençaient à entendre dire qu'il s'était passé quelque chose.
39:48Mais personne n'avait vraiment conscience de l'ampleur de la catastrophe.
39:57On est rentrés dans notre appartement, fatigués, mais heureux.
40:06Mon bouquet de roses a fané.
40:10Elles étaient tellement sèches qu'on aurait dit qu'elles avaient brûlé.
40:19Je les ai mises dans la baignoire en espérant qu'elles se raniment.
40:27Le samedi soir, le conseil municipal de Pripyat a commencé à se préparer,
40:32au cas où une évacuation serait nécessaire.
40:37Nous avons fait des calculs et conclu qu'il fallait envoyer presque 1500 bus à Pripyat.
40:49Imaginez tout le travail d'organisation.
40:55En très peu de temps, ils ont affrété tous les bus qu'ils ont pu trouver.
41:00Avec le recul, c'est impressionnant.
41:04Les témoins qui ont vu passer cette colonne de bus disent qu'elle s'est allée sur plusieurs kilomètres.
41:13En fin de soirée, le directeur de la commission gouvernementale refusait toujours d'autoriser une évacuation
41:20et d'informer la population, malgré la mobilisation de centaines de bus.
41:26La majorité des habitants sont restés chez eux dans l'attente d'en savoir plus.
41:33Seule la ligne téléphonique gouvernementale fonctionnait.
41:36Nous étions coupés du monde.
41:42Je me souviens avoir remarqué quelque chose d'inhabituel à la centrale.
41:48J'ai dit « Maman, est-ce qu'elle est en feu ? »
41:52Elle m'a répondu un peu sèchement « Tais-toi ! »
41:58J'ai compris que c'était grave.
42:00Mais on est allé se coucher comme un samedi soir habituel.
42:14Le lendemain de l'accident, notre principale inquiétude concernait le cœur du réacteur.
42:20Il brûlait toujours, même si le feu avait été éteint dans le bâtiment,
42:24et continuait à cracher de dangereuses matières radioactives dans les environs immédiats et au-delà.
42:32Les équipes d'intervention travaillaient sous une énorme pression,
42:36parce que chaque minute comptait pour tenter de contrôler l'émission de radiation.
42:46Au moment de l'accident, j'avais 25 ans.
42:54Tout le monde a des rêves.
42:57Sans rêve, on ne peut pas vivre.
43:00Et mon rêve à moi, c'était l'aviation.
43:07On a été réveillés à minuit par une alerte.
43:11On nous a ordonné de venir à l'aérodrome.
43:14Personne ne savait rien.
43:16On nous a dit de venir, c'est tout.
43:21Le cœur du réacteur est composé de deux matériaux qui ne sont pas anodins en cas d'incendie.
43:27Le premier est le graphite, qui est du carbone, du charbon de bois en quelque sorte.
43:32Le second est l'uranium, qui est extrêmement chaud et qui produit de la chaleur même après l'arrêt de
43:37la réaction nucléaire,
43:39ce qu'on appelle la puissance résiduelle.
43:42Tout pompier vous dira qu'un feu a besoin uniquement de combustible et de chaleur, lesquels étaient produits en continu.
43:48L'idée était d'envoyer des hélicoptères et de larguer du sable pour éteindre le brasier.
43:55Ils ont pris du sable de rivière qu'ils ont mis dans des parachutes.
44:00Ce n'était pas du matériel sophistiqué, c'était une solution de fortune.
44:11La cible était le réacteur et il fallait bien viser.
44:20Quand on lâchait le chargement et qu'il tombait sur la cible,
44:25le chef de vol criait à la radio « Bravo les gars, 10 points ! »
44:32et on était immédiatement soulagés.
44:38Comme le feu brûlait toujours, des panaches de fumée chargées de matières radioactives s'élevaient dans les airs
44:44et inévitablement, les hélicoptères devaient s'en approcher, voire les traverser.
44:50Autour de la centrale, les relevés de radioactivité atteignaient 2000 Röntgen par heure,
44:56ce qui était suffisant pour infliger quatre fois une dose mortelle à tous ceux qui se trouvaient dans les parages.
45:02L'exposition à des niveaux élevés de rayonnement ionisant peut provoquer l'effondrement du système immunitaire,
45:07la disparition des globules blancs et pour finir la mort.
45:14Le niveau de radiation était très élevé.
45:18Notre seul équipement de protection était un masque en gaz.
45:24Après chaque vol, ces masques devenaient marrons
45:27et on avait un goût métallique dans la bouche.
45:31On a compris qu'on était exposés à une substance via notre système respiratoire.
45:39La situation était très difficile, aucun doute là-dessus.
45:45Mais le plus urgent était d'éteindre le feu
45:47qui libérait constamment des matières radioactives dans l'environnement.
45:57L'endement de la catastrophe, le 27, à Pripyat,
46:01ils savaient qu'il y avait un problème,
46:04mais les habitants n'ont pas été prévenus.
46:11Il aurait fallu les évacuer plus tôt.
46:15Les informations étaient toujours distillées au compte-gouttes.
46:18C'était normal en URSS.
46:20Une commission gouvernementale était dirigée par Boris Scherbina,
46:25vice-président du Conseil des ministres
46:26et chef du Bureau des combustibles et de l'énergie de l'URSS.
46:33Scherbina était quelqu'un de déterminé,
46:36combattif et persévérant.
46:39Boris Scherbina attendait pour donner l'ordre d'évacuation.
46:43Il fallait agir dans le secret
46:45parce qu'il ne fallait pas qu'on sache ce qui s'était passé.
46:49Ce matin-là, vers 8h,
46:51Boris Scherbina a pris un hélicoptère
46:54pour observer le réacteur du ciel.
46:56À son retour, il a enfin ordonné l'évacuation de la ville.
47:02À l'évidence, ce n'était pas juste une autre faille regrettable
47:06de la technologie soviétique.
47:08C'était une catastrophe majeure de portée mondiale.
47:22« Je me souviens que ma mère est entrée dans la chaleur
47:29et je me souviens que ma mère est entrée dans la chaleur. »
47:41et a dit « Réveillez-vous, on va être évacués. »
47:50« Je me souviens très bien de l'annonce à la radio
48:06parce que c'était quelqu'un qu'on connaissait.
48:10Une voix familière qui nous disait calmement
48:12« Emportez des affaires pour trois jours,
48:16vos papiers et de l'argent, et sortez.
48:19Des bus vous attendent. »
48:26On a pris ce qu'il fallait prendre,
48:28c'était le boulot de maman,
48:30et on est sortis.
48:35Les membres du comité central savaient tout.
48:38La communication, c'est une autre histoire.
48:43Ils ne pouvaient pas dire aux gens
48:45qu'ils risquaient de ne jamais revenir,
48:46ils seraient partis avec leur frigo.
48:49Quand les gens paniquent,
48:50ils sont capables de renverser des bus,
48:52des wagons et même des locomotives.
48:55C'était ce qu'on craignait.
49:00Le secret a été endémique en Union soviétique
49:04et il était en particulier bien respecté
49:07dans tout ce qui concernait le nucléaire
49:10ou le domaine militaire.
49:18À mesure que les bus arrivaient,
49:20les gens devaient monter dedans
49:22et quitter la ville.
49:24Le président m'a dit
49:26« Marie, tu as le plan d'évacuation.
49:29Va sur le pont, tu vas accueillir les bus. »
49:36À 14h, le premier bus est arrivé.
49:40Il nous en fallait presque 1500.
49:47Je portais un pull léger,
49:50une petite jupe
49:51et j'étais pieds nus dans mes sandales.
49:54Je n'avais aucun équipement de protection.
49:59La ville de Pripet
50:00s'est retrouvée contaminée
50:02au plutonium.
50:04Les conséquences ont été
50:05extrêmement graves.
50:11En face du pont,
50:13il y avait un terrain de foot.
50:15C'était là que se posait l'hélicoptère.
50:19Toute la poussière radioactive
50:21s'envolait
50:21et finissait sur mes jambes nues.
50:25J'en avais des démangeaisons.
50:29Imaginez la quantité de poussière radioactive
50:31qui s'élevait de ce terrain.
50:43On est restés dehors
50:45plus de deux heures
50:45à attendre que les bus arrivent.
50:49On a joué avec nos voisins
50:52sans savoir que c'était la dernière fois.
50:59Les bus étaient envoyés
51:00dans toute l'Union soviétique.
51:02Je n'ai pas pu dire au revoir
51:05à mes camarades
51:06et je n'ai plus jamais revu
51:08un de mes meilleurs amis.
51:15Presque 45 000 personnes
51:17ont été évacuées.
51:20Sans mouvement de panique,
51:22sans vacarme,
51:23nous avons évacué
51:24toute la ville.
51:26Je me souviens d'une femme
51:28assise dans un bus
51:29qui regardait par la vitre.
51:31Elle ne s'est pas contentée
51:32de croiser mon regard.
51:33Elle m'a suivi des yeux
51:35comme ceci.
51:41L'expression sur son visage
51:43m'a marquée.
51:43On aurait dit qu'elle criait
51:45« Qu'est-ce qui se passe ? »
51:47« Où est-ce qu'on m'emmène ? »
51:54On est partis les mains vides.
51:58Pripyat était une ville florissante.
52:00On vivait dans un cadre magnifique
52:02près du fleuve.
52:05Puis du jour au lendemain,
52:06tout s'est effondré.
52:11Les gens ont abandonné
52:13la vie qu'ils menaient jusque-là
52:14et la ville de Pripyat
52:16a été en grande partie évacuée.
52:18Mais tant que le feu brûlait,
52:20toute cette énergie libérait
52:21en continu des matières radioactives
52:23dans l'atmosphère.
52:26Non seulement les particules radioactives
52:28se sont répandues
52:29dans les environs immédiats
52:30de la centrale,
52:31mais sous l'effet des incendies
52:33et des températures intenses,
52:34elles sont montées
52:35dans les couches supérieures
52:36de l'atmosphère
52:37et se sont ainsi propagées
52:38dans une vaste partie de l'Europe.
52:41Cette catastrophe représentait
52:43le danger pour toute l'Europe.
Comentários