00:00Et l'archive Sud Radio ce matin est poétique, il faut imaginer un quartier vieux comme Paris,
00:05pavé d'histoire, de pas pressé, de rire et de cloche, et c'est là que vit ou que vivait
00:11un homme précisément
00:12dont nous allons entendre la voix dans quelques instants, non loin du Moulin Rouge,
00:15là où les lumières se mêlent au crépuscule, au cœur d'une cité des grandes carrières
00:19qui chante encore les résonances des cabarets d'autrefois.
00:22L'homme dont je vous parle s'appelle Jacques Prévert, poète français, libertaire exquis,
00:26parolier, scénariste, artisan de ce réalisme poétique qui a changé le cinéma, la littérature
00:32et l'oreille des français au son de certains poèmes.
00:34Auteur de paroles, recueil devenu emblématique de la poésie du XXe siècle,
00:39scénariste également des enfants du paradis, chef d'œuvre immortelle réalisée à l'époque par Marcel Carmé,
00:44un film qui n'a cessé d'inscrire la poésie dans les rues de Paris.
00:47Et cette fois-ci nous sommes en 1961, c'est dans son appartement, ce refuge intime où se mêlent les
00:52livres,
00:53les carnets, beaucoup de cigarettes, quelques bouteilles et du thé, visiblement,
00:57que la caméra de Continon sans visa, une émission de la télévision suisse l'a rencontrée.
01:01Ce qui frappe immédiatement, vous allez l'entendre, ce n'est pas seulement son rire, sa bonhomie
01:05ou sa joie presque enfantine à nommer le monde tel qu'il le voit,
01:08c'est sa lucidité, sa façon comme ça de penser la vie,
01:12comme on compose un poème avec étonnement, avec humour, avec une confiance presque insensée dans le pouvoir des mots.
01:17Il parle de Paris comme on parle d'un amour ancien, jamais perdu,
01:20de la vie comme on murmure un secret, de l'art comme on respire,
01:23de ces petites choses qui nous entourent, une chanson, un rire, une pierre de trottoir
01:27et qui, pour lui, valent largement tous les discours savants du monde.
01:31Mais surtout, vous allez l'entendre, il parle ici de la nuit,
01:35non pas de la soirée mais de la nuit, ce monde étrange où personne ne se ment,
01:38tout le monde se jauge et se juge, dans lequel certaines personnes disparaissent
01:41au détour d'un hôtel, d'une chambre, d'un bar ou d'une rue.
01:44Et vous sentez à travers sa voix la passion de ces heures où tout se fige,
01:48où la pensée vagabonde, où les rencontres ont un charme inégalé
01:50et sont inespérés pour quelques minutes.
01:52Dans cet archive, il esquisse sans dogme mais avec une évidence assez tranquille
01:56ce lien mystérieux qu'il entretient avec ce monde-là,
01:59un mélange de regards curieux, de dérision, d'humanité pure.
02:02Jacques Prévert, poète des choses simples, des choses belles,
02:05des choses que l'on nomme mais qu'on ne le dit pas toujours,
02:071961 dans son appartement parisien, face au vieux Paris.
02:10Et comme toujours, la poésie en liberté, avec une passion, la nuit.
02:16Les gens connaissent la soirée mais ne connaissent pas la nuit.
02:19Et pour connaître la nuit, il faut la connaître toute entière.
02:21Alors, j'entrais à l'hôtel, vous avez une chambre,
02:25vous attendez quelqu'un ?
02:27Et non.
02:27Ah, vous avez des bagages ?
02:29Non.
02:30Pour quoi faire ?
02:31C'est pour dormir, je disais.
02:33Il n'y a pas de chambre.
02:34Parce que les hôteliers croyaient encore
02:37que quelqu'un qui prend une chambre pour dormir,
02:38des heures indues, si on peut dire, mettons, à 7h du soir,
02:42ce n'est pas possible.
02:44Il va faire une connerie, mettons,
02:45il va ou se droguer ou se tuer.
02:47Alors moi, qui aimais beaucoup dormir avant
02:50pour assister à la nuit toute entière,
02:52alors je disais,
02:54il était 7h, mettons, dans une chambre.
02:55Vous attendez quelqu'un ?
02:56Je dis oui, une petite blonde.
02:58Alors bon, je donne une serviette, un saut.
03:01Et puis j'allais dormir.
03:03J'ai dit, vous me réveillez à minuit ?
03:04Si personne n'est venu.
03:05Et à minuit, on frappait à ma porte,
03:08on disait, il est minuit.
03:09Alors je sortais, on disait, personne n'est venu.
03:12Je disais, non, c'est triste.
03:13Et je sortais à minuit,
03:15j'étais frais et dispo,
03:16toute la nuit était avec moi et pour moi.
03:17Et je rencontrais tous les gens de la nuit,
03:20les gens du petit matin,
03:21c'est des gens très agréables.
03:23Et oui, ils sont très agréables,
03:24les gens du petit matin.
03:25On aurait aimé traverser Paris, la capitale,
03:28dormir comme ça un peu tard le soir
03:29pour se réveiller en plein milieu de la nuit
03:30et tomber sur Jacques Prévert.
03:32C'est tout un programme.
03:33C'était l'archive Sudra.
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