00:00Et notez que le fameux conseil de la Pécré est de toute pièce par le président américain, Donald Trump, annonce
00:04une réunion à Washington le 19 février prochain.
00:08On en vient à Cuba où tant presse l'île aux 9 millions d'habitants va bientôt épuiser ses réserves
00:14en énergie.
00:14Plus une goutte de pétrole n'est importée du Venezuela, les Américains ont mis la pression.
00:18La crise est telle que l'île a dû renoncer ce week-end à son célèbre festival du cigare.
00:23C'est impossible de l'organiser en l'état, impossible d'organiser cet événement qui rapporte pourtant chaque année au
00:28gouvernement plusieurs millions d'euros grâce à une prestigieuse vente aux enchères.
00:33Notre invitée sur ce plateau c'est vous, Maylis Kider. Bonjour à vous.
00:36Merci d'avoir accepté notre invitation et d'être présente aujourd'hui.
00:39Vous êtes journaliste indépendante, spécialiste de Cuba, vous êtes allée à plusieurs reprises sur l'île.
00:45Les Nations Unies, Maylis Kider, ont parlé d'un risque d'effondrement humanitaire.
00:49Le temps presse, les Nations Unies l'ont dit. Est-ce que c'est aussi le constat que vous avez
00:53fait lors de votre dernier voyage à l'automne dernier ?
00:56Oui, j'ai voyagé à plusieurs reprises à Cuba l'année dernière.
01:01On percevait déjà cette crise dont on parle tant aujourd'hui au vu de ce qui se passe depuis le
01:073 janvier.
01:08Les pénuries s'aggravent, mais ces pénuries étaient déjà bien présentes l'année dernière, l'année d'avant et depuis
01:16plusieurs décennies.
01:18Pénuries de pétrole, il y a eu des pénuries de nourriture et de médicaments, les pharmacies sont vides.
01:25Moi, c'est ce que j'ai constaté déjà l'année dernière.
01:27Là, les remontées de terrain que j'ai, c'est que la situation s'aggrave, mais qu'on n'a
01:34pas encore touché le fond.
01:36On n'est pas encore passé de l'autre côté, c'est-à-dire ce moment où il n'y
01:41a plus de pétrole.
01:43Il reste quelques jours de réserve de pétrole et c'est vraiment après ça qu'on ne sait pas ce
01:48qui va se passer.
01:49La Russie a annoncé qu'elle enverrait du pétrole, mais on ne sait pas en quelle quantité.
01:53Ça sera sûrement très insuffisant pour combler les besoins.
01:56Ça veut dire que là, pour l'instant, les Cubains ont une sorte de sursis devant eux.
02:00Vous parliez d'un délai de quelques jours et c'est vrai que ce sont les alertes qui sont émises.
02:03C'est que dans quelques jours, il n'y aura plus de réserve.
02:05On sait par ailleurs qu'il y a eu aussi un incendie dans une raffinerie à la Havane.
02:09Ça, c'est venu porter un coup aussi à ces maigres réserves de pétrole.
02:13Comment est-ce que les Cubains, ces femmes et ces hommes que vous avez rencontrés,
02:18comment est-ce qu'ils vivent ce qui est en train de se passer ? Qu'est-ce qu'ils
02:20vous disent ?
02:22Ils sont éreintés par la situation, comme on peut l'imaginer,
02:26surtout par les coupures de courant qui sont longues de plusieurs heures.
02:32À la Havane, elles s'aggravent.
02:33Elles étaient déjà de 5-6 heures par jour l'année dernière.
02:39Là, apparemment, ça atteint plus les 10-11 heures, voire plus.
02:44En province, c'était déjà 20 heures de coupure de courant.
02:47Donc, la situation est à peu près similaire.
02:51Les gens...
02:52Qu'est-ce qu'ils font aujourd'hui, les Cubains ?
02:54Ils arrivent à aller travailler, on va bosser dans ces conditions ?
02:58Ou alors, l'urgence, c'est de pouvoir trouver de la nourriture ?
03:01Alors, le carburant, c'est plus compliqué, mais de manière très concrète,
03:04quand vous avez un réfrigérateur que vous ne pouvez plus activer,
03:07tout ce qui est l'intérieur finit complètement périmé.
03:09Donc, à quoi ça ressemble aujourd'hui, le quotidien des Cubains ?
03:12C'est quoi l'urgence pour eux ?
03:15L'urgence, il y a beaucoup d'urgence.
03:17L'urgence, c'est de trouver de la nourriture.
03:20Il y a de la nourriture.
03:21Alors, on n'est pas dans une situation de pénurie totale ou de famine loin de là.
03:27Ou de tension encore ?
03:28Parce que les entreprises privées ont été autorisées, ce qu'on appelle la MIPMS,
03:32et elles importent en réalité une quantité assez importante de produits
03:36qui sont très chers, mais qui sont là.
03:39Il y a des magasins avec des denrées.
03:41On peut les acheter, mais à des prix qui sont parfois prohibitifs.
03:43Ensuite, pour le pétrole, bien sûr, pour le transport public et même pour les taxis privés,
03:50c'est compliqué parce que non seulement c'est très dur de se fournir un pétrole,
03:54il faut faire la queue pendant parfois plusieurs jours, voire semaines.
03:58Et en plus, les prix se répercutent sur les clients.
04:02Donc là, je crois que le prix des transports en taxis collectifs a augmenté.
04:07Enfin voilà, tout ça va se répercuter aussi sur le coût de la vie et l'inflation.
04:12Est-ce que vous avez pu aussi visiter des hôpitaux ?
04:14On sait qu'il y a une crise sanitaire, qu'il y a plusieurs épidémies,
04:18chikungunya, dingue, des médecins qui se retrouvent à accueillir des patients,
04:22mais qui ne peuvent pas parce que matériellement, ils ne peuvent pas les soigner.
04:25Est-ce que vous en avez visité des hôpitaux sur l'île ?
04:27Et dans quel état sont-ils ?
04:28Les hôpitaux sont dans un état déplorable, ils n'arrivent plus à soigner.
04:34En octobre, quand j'étais là-bas, on était en pleine épidémie de chikungunya,
04:39d'olopoutchée et d'autres maladies liées aux piqûres de moustiques.
04:44Tout mon entourage a été atteint, en fait tout le monde l'avait, c'est simple.
04:49Tous mes amis, la famille de mes amis, etc. l'avaient.
04:53Et on voyait bien que les gens n'allaient même pas chez le médecin,
04:57puisqu'ils se disaient qu'est-ce qu'on va bien pouvoir nous donner.
05:00Ils restaient chez eux, ils buvaient de l'eau, ils essayaient de bien se nourrir,
05:03ils prenaient quand ils en avaient du doliprane, enfin du paracétamol.
05:08Et voilà, mais les gens, ce que ça provoque, c'est que les gens vont de moins en moins à
05:12l'hôpital,
05:13donc il y a un évitement des soins.
05:16Les médecins manquent de tout, des seringues, des gants, des masques, des scanners,
05:23les opérations sont reportées, les gens qui sont atteints de cancer ne peuvent plus être soignés correctement.
05:30Enfin, c'est une catastrophe humanitaire.
05:32Et ça, pour être clair, cette catastrophe humanitaire,
05:34elle n'est pas du seul fait de ce que font les Américains depuis 2020.
05:39Déjà, la situation s'est aggravée dans le pays.
05:42Il y a une part de responsabilité aussi qui incombe à ce gouvernement en place ?
05:47Les explications, elles sont forcément multiples.
05:50C'est bien sûr l'embargo qui crée des pénuries.
05:53Les pénuries alimentaires, elles sont aussi créées parce que l'État n'investit pas du tout assez dans l'agriculture
06:00et que les agriculteurs se retrouvent non seulement sans pétrole pour travailler,
06:04mais en plus avec un manque d'investissement qui ne leur permet pas de développer leur production.
06:10Il y a beaucoup de bureaucratie, il y a un centralisme du pouvoir qui fait que les décisions sont parfois
06:17bloquées.
06:18Des réformes qui ont échoué aussi, qui ont été faites, notamment en ce qui concerne la monnaie ?
06:22Oui. La réforme monétaire en 2021 a créé beaucoup d'inflation.
06:27Et les prix ont été, je ne sais même plus les chiffres, mais je crois qu'on parlait de 70
06:34% d'inflation à l'époque.
06:36Et un confrère ici à la rédaction cubain nous expliquait qu'il fallait compter 1 euro pour 500 pesos.
06:41C'est énorme pour la population locale.
06:42Oui. L'année dernière, c'était 1 euro pour 380 pesos.
06:46Là, on est à 500 et ça risque de se creuser.
06:49Est-ce que parole s'est libérée ? Est-ce qu'il y a des critiques aussi qui ont été
06:53formulées ?
06:54Vous, la journaliste que vous êtes, est-ce que vous avez recueilli cette parole sur place ?
06:57Ou est-ce que les Cubains n'envisagent même pas de manifester contre ce gouvernement, celui du président juste derrière
07:02vous ?
07:03Bien sûr qu'il y a des critiques.
07:05Enfin, je veux dire, sur l'île, les gens...
07:08Mais discrètement ou publiquement ? On ose investir la rue pour le dire ?
07:11Ça dépend. Il y a les deux.
07:16De façon privée, les gens critiquent le gouvernement, parlent de la situation, des relations avec les Etats-Unis, etc.
07:24De façon publique, il y a, avec l'arrivée d'Internet et les réseaux sociaux, des gens qui essaient de
07:31s'exprimer,
07:33il y a eu le 11 juillet 2021, les fameuses manifestations qui sont les plus importantes depuis l'avènement de
07:40la Révolution.
07:41Il y a eu beaucoup d'arrestations après ça.
07:44Et donc les gens, bien sûr, restent discrets sur ces critiques.
07:49Le 24 janvier dernier, il y a eu une démonstration de force dans les rues de la Havane.
07:53Vous avez sans doute cette image en tête. On va peut-être la voir.
07:56Mais voir des chars déployés dans la rue et cette manifestation militaire,
08:00c'était quoi, d'après vous, le message envoyé par le président aux Américains,
08:05aux Cubains eux-mêmes, pour dissuader la moindre contestation ?
08:09Est-ce que vous avez senti une espèce de tension au sein du pouvoir
08:13qui fait qu'il peut y avoir aussi une prise de panique
08:15quand on voit que la population peut aussi se retourner contre ce pouvoir en place ?
08:19Mais bien sûr que le pouvoir cubain est tendu.
08:22Enfin, comment ne pas l'être dans un moment historique comme ça ?
08:25Je pense que ces démonstrations en janvier dernier,
08:29c'était une manière de s'affirmer sur la scène médiatique,
08:35de dire que Cuba résisterait, d'amener une réponse, en fait,
08:39à ce qui s'était passé au Venezuela.
08:42C'était une manière d'essayer de dire que l'État était toujours bien en place
08:48et prêt à résister.
08:51Bon, c'est difficile de résister face aux États-Unis
08:54et à l'armée des États-Unis, je pense, pour n'importe quelle armée au monde.
08:59Est-ce que c'était un message à la population ?
09:02Je ne sais pas.
09:04En tout cas, ce qui est sûr, c'est que les gens n'osent pas manifester.
09:08Enfin, ça, c'était une certitude.
09:10Et comment est-ce qu'ils regardent cette pression mise par les Américains à Cuba ?
09:13Est-ce qu'ils souhaiteraient une intervention ou pas ?
09:16Comment est-ce qu'ils regardent ça ? Est-ce qu'ils vous en ont parlé ?
09:18Ça dépend qui.
09:20Parce que c'est une société plurielle.
09:23Et moi, ces derniers temps, j'ai recueilli absolument tous les avis.
09:26Il y a des gens qui disent que les États-Unis n'ont rien à faire à Cuba.
09:32Il y a ceux qui disent que peu importe qui les libère, alors ça sera bien et puis ça sera
09:38un changement.
09:39Il y a ceux qui disent qu'ils ne sont ni pour le gouvernement ni pour les États-Unis.
09:45Enfin, vraiment, on trouve de tout.
09:46Il y a ceux qui ne s'intéressent même pas à la situation.
09:49Ça m'a beaucoup surprise.
09:50Mais vraiment, j'ai parlé avec des gens qui m'ont dit qu'on va voir.
09:55En fait, les gens sont tellement fatigués de tout ça qu'ils vivent au jour le jour.
10:00Ils vont au travail, ils essayent d'acheter à manger et puis voilà.
10:04C'est plus une usure, une lassitude que de la résilience, même si ce mot peut être galvaudé parfois.
10:09Mais c'est ce que vous avez pensé.
10:10C'est une lassitude et je dirais même aussi que c'est de la dépolitisation.
10:14À force d'assister à tout ça, les gens sont très fatigués et n'ont aucune envie de se mêler
10:21de politique.
10:22Et donc, se sont complètement désintéressés de tout ça et attendent simplement de voir ce qui va se passer.
10:28Puisque la situation est déjà difficile, ils disent bon, on n'a pas vraiment de perspective, on ne sait pas
10:32ce qui va se passer.
10:33Attendons, mais encore une fois, il y a vraiment toutes les opinions qui s'expriment.
10:38Et puis, il y a tout de même 2 millions de personnes qui ont quitté le pays.
10:41Oui, un exode.
10:44Merci beaucoup, Maëlys Kider.
10:45Merci d'être passée par le plateau de France 24.
10:48Merci à vous.
10:49Partons maintenant.
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