00:00Aïti, de nouveau au bord du gouffre. Ce samedi, le mandat du conseil présidentiel de transition sera officiellement terminé.
00:09Un mandat de 22 mois qui était censé ramener un minimum de stabilité politique dans le pays, mais qui s'achève dans le chaos.
00:16Les gangs contrôlent toujours de larges zones du pays et les violences explosent, les violences sexuelles notamment.
00:22Cette semaine, les Etats-Unis ont envoyé des navires de guerre dans la baie de Port-au-Prince.
00:26Tant l'incertitude règne sur les jours, les semaines et les mois à venir, qui pour diriger Haïti ?
00:32C'est la question que l'on va poser ce soir à notre invité, Jean-Samuel Mentor. Bonsoir.
00:36Bonsoir.
00:37Vous êtes journaliste haïtien, en exil en France depuis 2023.
00:41Alors on est à la veille de la fin officielle du mandat du conseil de transition, prévu donc ce 7 février.
00:48On est en pleine incertitude politique.
00:50Tout d'abord, est-ce qu'on peut parler d'une transition manquée, d'un échec cuisant de la part de ce conseil de transition ?
00:57Oui, les Haïtiens le voient et c'est un fait.
01:00Ils ont promis qu'il va y avoir la sécurité.
01:04On voit que les gangs sont toujours au contrôle de Port-au-Prince, surtout près de 90% de Port-au-Prince à contrôler avec des gangs.
01:10Et la mission, c'était vraiment organiser les élections et la paix, la sécurité.
01:17Et jusque-là, 2 mai, 7 février, après près d'un an, il n'y a rien.
01:22Et oui, on peut parler de transition manquée pour le conseil présidentiel de transition.
01:27On parle de gaspillage des fonds publics, de corruption, d'aggravation de l'insécurité.
01:33Est-ce que les 7 membres désignés pour diriger ce conseil n'étaient pas les plus fiables, pas les plus compétents pour rétablir la sécurité, pour faire des réformes ?
01:42Ah oui, 3 d'entre eux sont impliqués dans un rapport de l'ULCC, l'Unité de lutte contre la corruption.
01:48Oui, on peut le dire, parce que le plus dur, ces 3 membres, ces 3 conseillers n'ont pas été écartés du conseil.
01:56Et voilà, c'est ça.
01:58Après, on le savait aussi que de la politique, la corruption, ça devient une norme en Haïti.
02:04Et voilà, après plusieurs mois, les élections n'ont pas eu lieu.
02:10Et ces conseillers, ils sont toujours là.
02:12Et la corruption gangrène parmi eux.
02:15Ils dirigent aussi le pays.
02:16Par qui vous avez été choisis ?
02:18Le conseil, c'est un consortium, c'est un accord qui a été trouvé entre la société civile, les partis politiques,
02:24et des partis politiques de différents groupes, droite ou gauche, tout ça.
02:31Et c'était un accord politique, on peut le dire, après la démission du Premier ministre, Ariel Haru.
02:39Demain, ce conseil de transition prend fin.
02:42Est-ce que ça veut dire qu'il y a un vide politique total, qu'il n'y a plus personne pour diriger le pays ?
02:48Depuis 2021, toutes les institutions sont en berne.
02:51Et là, on assiste vraiment, ça, on est dans le chaos.
02:55Et on ne sait pas ce qui va se passer.
02:56Mais ce qu'on sait, c'est que le Premier ministre, il va rester au pouvoir parce qu'il a l'appui de l'ambassade américaine,
03:02qui a presque les mêmes mises en Haïti, on peut le dire, et les Haïtiens le savent aussi.
03:08Et avec Donald Trump, on le sait, c'est une ambassade qui est démesurée,
03:13qui prenne des décisions par WhatsApp, même pas de manière officieusement.
03:19Ils le font vraiment, ils le disent.
03:21Le secrétaire d'État l'a dit.
03:23Il n'est pas question que les membres et conseillers présidentiels de transition restent au pouvoir.
03:28Maintenant, ils vont partir avec le Premier ministre, Alex Didier-Fils-Aimé.
03:32Ce Premier ministre, fils aimé, dont vous parlez,
03:37effectivement, il y a des membres de la transition qui avaient exprimé leur volonté de le révoquer.
03:42Mais manifestement, les États-Unis souhaitent le maintenir au pouvoir.
03:47On va regarder ce message, ce tweet qui avait été posté par l'ambassade américaine à Port-au-Prince
03:54et qui dit, alors que le mandat du Conseil présidentiel prend fin le 7 février,
03:57« Nous soutenons le leadership du Premier ministre, fils aimé,
04:01dans la construction d'une Haïti forte, prospère et libre ».
04:04Pourquoi pensez-vous que les États-Unis tiennent tant à ce Premier ministre ?
04:08Ça, on ne le saura jamais, parce que ça reste dans le secret des dieux.
04:13Mais ce qu'on sait, c'est que tant qu'un homme politique en Haïti
04:18s'aligne avec les idéologies de l'ambassade américaine ou des États-Unis,
04:23ils vont marcher toujours avec.
04:24Et d'ailleurs, on le voit, les conseillers présidentiels qui ont voulu
04:27vraiment écarter le Premier ministre, ils sont sanctionnés par les États-Unis.
04:31Et c'est ce même États-Unis, ce sont les Américains qui ont décidé
04:35de travailler avec ce conseiller présidentiel.
04:37Maintenant, ils sont sanctionnés parce qu'ils sont impliqués
04:39dans des connivences avec des gangs.
04:42Ils ont passé près d'un an au pouvoir.
04:45Il n'y a jamais eu de sanction.
04:46C'est à l'approche du 7 février, il y a maintenant les sanctions.
04:49Parce qu'ils sont en désaccord avec le Premier ministre,
04:52ce qu'on sait, c'est que tant que les idéologies politiques,
04:56de normes politiques ou bien d'indirigeants politiques
04:58aillent avec les idéologies de l'ambassade américaine ou des États-Unis,
05:04ils vont marcher avec.
05:05La question que l'on pose ce soir, c'est qui dirige aujourd'hui Haïti ?
05:10Est-ce que c'est les gangs ?
05:11Et vous avez dit que Port-au-Prince est contrôlé à 90% par les gangs.
05:14Ou bien est-ce que ce sont les États-Unis qui, manifestement,
05:17décident de qui ils installent au pouvoir ?
05:20On peut le dire.
05:21Mais en plus des États-Unis, il y a le core group aussi.
05:23C'est un ensemble de syndicats des ambassadeurs en Haïti
05:26qui regroupe plusieurs grandes puissances,
05:28que ce soit le Canada, la France et l'Union européenne en général.
05:33Et maintenant, avec Donald Trump qui veut accaparer tout,
05:35vraiment tout le projecteur, on voit plus les États-Unis.
05:38Mais d'abord, on parle du core group en Haïti.
05:40On le sait, les Haïtiens le savent, c'est que le core group, vraiment,
05:44prenne toutes les décisions avec les politiques en Haïti.
05:47Et cette ingérence, selon vous, elle est plus néfaste que la solution ?
05:51Beaucoup plus néfaste.
05:52Et là, on le voit.
05:55Là, on est dans le chaos.
05:56Il n'y a aucune institution qui fonctionne en Haïti.
06:00Toutes les institutions sont en berne.
06:01Donc du coup, il n'y a pas de parlement.
06:03Il n'y a rien qui fonctionne en Haïti.
06:06Même s'il y avait un conseil présidentiel de transition,
06:08tout le monde le savait, ça ne marchait pas.
06:11Et cette ingérence est plus néfaste qu'apporte une solution.
06:16Des navires de guerre sont actuellement dans la baie de Port-au-Prince.
06:22Est-ce que c'est parce que les États-Unis se préparent à une intervention dans le pays, vous pensez ?
06:26Une intervention américaine, ça, tout le monde, tous les Haïtiens ressentent ça.
06:33Mais ils l'espèrent, ils le redoutent ?
06:35Le redoutent. Parce qu'une intervention américaine, on va retourner en 1995.
06:40C'est comme une occupation américaine.
06:41Avec Donald Trump, tout peut se passer.
06:44Donc du coup, parce que ce sont les mêmes Américains qui ont dit
06:48« Non, on ne peut pas vraiment envoyer des soldats américains en Haïti. »
06:53Il l'avait dit, mais maintenant, envoyer vraiment des marines et des bateaux dans la baie de Port-au-Prince,
07:02on sent que ça va être… parce qu'à l'approche du 7 février, le pays, vraiment, il va y avoir une ville institutionnelle,
07:08il ne va y avoir que le premier ministre qui va diriger.
07:11Est-ce que c'est une intervention américaine ?
07:13On sent que c'est plus… ça nous rappelle le 1995, l'occupation américaine.
07:18Et on va voir ce qui va se passer après 7 février, mais ça sent un peu mauvais, on peut le dire.
07:24Alors malgré tout, lueur d'espoir ou pas, il y a des élections générales qui sont prévues cette année en Haïti,
07:30avec un premier tour prévu le 30 août, un second le 6 décembre.
07:34Est-ce qu'on peut en attendre quelque chose ? Est-ce que vous en attendez quelque chose ?
07:38Étant journaliste, techniquement, je dirais non.
07:40Je ne sais pas s'il va y avoir un miracle, mais techniquement, non, ça ne peut pas,
07:44parce que j'ai eu plusieurs interviews avec des responsables du conseil électoral provisoire
07:50quand j'étais en Haïti, bien avant.
07:53Techniquement, pour organiser les élections en Haïti, ce n'est pas une élection,
07:57ce sont les élections parlementaires, présidentielles, aussi municipalités.
08:02Donc du coup, techniquement, ce n'est pas faisable.
08:04Mais on parle aussi de référendum de la Constitution.
08:08Tout, ce sont des élections qu'on doit organiser en Haïti, dans moins de 5 ou 6 mois.
08:13Je dirais non, ce n'est pas faisable.
08:15En plus de ça, il y a l'insécurité, les gangs, il faut les contrôler.
08:19Il faut y avoir les campagnes aussi.
08:22Et pourquoi ils ne sont pas contrôlés ?
08:23Il n'y a pas de volonté américaine notamment pour les contrôler ?
08:28Je dirais, il n'y a pas de volonté politique d'abord.
08:30Et puis, on le sait, si les États-Unis voulaient aider vraiment Haïti, ils pouvaient.
08:37Mais il n'y a pas de volonté du communauté internationale pour finir, pour contre-écarrer les gangs en Haïti.
08:43Parce que l'ambassade américaine se trouve à quelques mètres d'un groupe de gangs.
08:47Qui est recherché, on voit que sur les réseaux, on met près d'un million de dollars américains
08:51sous la tête de Jimmy Cherizier, sous la tête des chefs de gangs.
08:55Pourtant, ils sont à quelques mètres de l'ambassade américaine.
08:59Et cette volonté, on dirait non.
09:01Il n'y a pas de volonté politique, mais aussi de la communauté internationale d'éradiquer les groupes de bandits en Haïti.
09:08Vous êtes en contact avec des Haïtiens, on imagine, en Haïti.
09:12Vous avez encore de la famille sur place.
09:13Qu'est-ce qu'ils vous disent ?
09:14Quels espoirs ils nourrissent encore pour leur pays ?
09:18L'espoir, on l'a. Ça fait très longtemps. Depuis 1986, on avait l'espoir qu'on va finir avec les Duvaliers.
09:26Les Haïtiens, c'est ça. On a cette résilience. On sait que ça va marcher un jour.
09:31Mais c'est le cas. Franchement, je suis en contact avec des Haïtiens, des collègues, des confrères journalistes permanents.
09:38Qui peuvent encore exercer leur métier sur place ?
09:40Difficilement. Difficilement. Il y a des journalistes qui exercent encore leur métier.
09:44C'est très, très difficile. Exercer le journalisme en Haïti, il y a la précarité, surtout.
09:50Mais aussi, c'est difficile parce que même chez soi, on peut être victime par une balle perdue.
09:56N'en parlons pas quand un journaliste saute pour aller informer.
10:01Merci beaucoup d'être venu témoigner et surtout nous apporter votre éclairage sur la situation en Haïti.
10:08Jean-Samuel Le Mentor, je rappelle que vous êtes journaliste haïtien en exil en France.
10:13Merci à vous d'avoir suivi la question qui fâche.
10:15Restez avec nous dans quelques minutes.
10:17C'est le journal de l'Afrique présenté par Fatima Tawan.
10:19On se retrouve juste après.
10:20Sous-titrage Société Radio-Canada
10:26Sous-titrage Société Radio-Canada
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