00:01Bienvenue à l'heure des livres, Georges-Marc Benhamou.
00:03Bonsoir Anne Fulter.
00:04On vous connaît, vous êtes écrivain, vous êtes producteur de films, journaliste.
00:10Et là nous vous recevons pour la publication d'un livre qui s'appelle Dans le secret de Mitterrand,
00:14un livre qui est paru chez Plon et un livre qui paraît en marge du 30e anniversaire de la mort de François Mitterrand
00:20et qui réunit en fait trois ouvrages que vous avez écrits dans le temps, dans cette même maison d'édition.
00:26Il y a le dernier Mitterrand, jeune homme vous ne savez pas de quoi vous parlez et dites-leur que je ne suis pas le diable.
00:32Alors on peut le dire dans votre vie de journaliste comme d'écrivain, François Mitterrand a été un personnage central.
00:38D'ailleurs vous avez aussi écrit avec lui ses mémoires interrompues par chez Odile Jacob.
00:44Est-ce qu'il n'y aurait pas de votre part une forme de fascination pour le personnage ?
00:49C'est singulier à environ 30 ans de devenir le dernier confident de ce vieux président que moi je n'ai pas connu dans sa gloire.
00:59Je l'ai connu dans la maladie, dans le cancer, dans les affaires lâchées par les socialistes, redoutées par les baladuriens qui voulaient qu'ils dégagent assez vite,
01:08Adouban, Chirac, j'ai connu le dernier Mitterrand.
01:13Et je compare ça sans mégalomanie à ce grand mémorialiste qui a accompagné Napoléon et qui est Lascaz.
01:23J'ai choisi jeune homme de passer trois ans de ma vie à écouter ce vieux combattant, ce Casanova aussi au fond, il faut aussi dire les choses.
01:31Ce n'est pas que l'homme politique, je ne suis pas un adorateur inconditionnel, c'est ce Casanova en action, c'est cet homme complexe, c'est ce génial tacticien de la politique.
01:47Et c'est tout ça aussi qui fait du relief avec ce qui se passe aujourd'hui.
01:51Enfin, pardon, je ne veux pas dire que c'était mieux avant comme mon ami Gisbert, mais enfin c'était de notre niveau.
01:57Vous le dites quand même.
01:59Je le dis quand même, mais j'assume de le dire, j'assume de dire que ce qu'il avait dit et qui a été repris dans ce formidable film de Guédillange,
02:06« Je suis le dernier des grands présidents », c'était vrai.
02:09Voilà, justement, j'allais vous intéresser là-dessus, lors de ce déjeuner que vous avez eu le 3 mai 1995,
02:14qui était le jour du dernier Conseil des ministres de son deuxième mandat.
02:18Il sort cette phrase qui est un mélange de mégalomanie et de préscience, qui est « En fait, je suis le dernier des grands présidents,
02:25je veux dire dans la lignée de De Gaulle », ce qui est assez savoureux aussi,
02:29« Après moi, il n'y en aura plus d'autres en France, à cause de l'Europe, à cause de la mondialisation,
02:33à cause de l'évolution nécessaire des institutions.
02:35Dans le futur, ce régime pourra s'appeler 5e République, mais rien ne sera plus pareil. »
02:44pour une forme de forte estime de lui-même qu'il avait également.
02:49Il avait compris, et c'est là où il théorise dans ce même jour, il me dit « Écoutez, ça va finir un jour,
02:55ce régime de la 5e République, si on ne sait pas le manier avec douceur,
02:59il le dit comme ça, opprime tellement les députés qu'un jour ils se révolteront.
03:04Ce jour-là, c'est le lendemain de la dissolution.
03:07Aujourd'hui, Macron, de la dernière, n'arrive plus à faire entrer les députés dans l'enclos,
03:14et nous sommes dans la 4e République.
03:16Donc, ce n'est pas qu'il avait une science ou de la magie noire,
03:19mais il avait une culture politique telle qu'il a vu venir les choses telles qu'elles sont, en effet.
03:24Oui, il pensait qu'effectivement, il y aurait peut-être une forme de retour de la 4e République.
03:30Il se place néanmoins dans cette phrase et dans cet échange que vous avez avec lui,
03:33dans la lignée de De Gaulle, ce qui est quand même assez savoureux,
03:38lorsqu'on sait qu'il a écrit, évidemment, le coup d'État permanent,
03:40et qu'il s'est glissé avec délectation dans ces institutions.
03:43C'est le grand match métaphysique, c'est De Gaulle et lui, d'ailleurs.
03:46C'est les deux grandes figures de cette partie du 20e siècle.
03:49Évidemment, et il le dit aussi dans « Je ne sais pas de quoi vous parlez ».
03:53Il me dit « Évidemment, il a un avantage sur moi, je ne pourrais jamais lutter ».
03:55Il le dit un peu mieux que ça.
03:57Lui, il a le 18 juin 1940.
04:00Mais Mitterrand se vengeant en disant « Mais moi, je n'ai pas eu de mai 68 ».
04:03Vous savez, les vieux chefs gaulois qu'on ne connaît pas,
04:07parce qu'ils doivent être dans une sorte d'Olympe païen,
04:11doivent se calculer ainsi.
04:14« Moi, je n'ai pas eu de mai 68, même si toi, tu as eu le 18 juin 1940 ».
04:18Évidemment que le génie, la stature du général de Gaulle est bien supérieure,
04:23ne serait-ce que pour ces raisons.
04:24On peut dire aussi, d'ailleurs, au fond, avec le recul,
04:28que Mitterrand, que j'ai beaucoup aimé,
04:30était peut-être un peu conservateur, un peu plus conservateur que de Gaulle,
04:34qui était un grand réformateur.
04:36Et un jour, je lui ai posé cette question, il m'a dit « Écoutez,
04:40j'ai été élu à l'âge où l'on ne peut plus rêver, à 65 ans ».
04:43Manière de dire, si j'avais été élu contre Giscard, peut-être que j'aurais fait mieux.
04:47Cela dit, de Gaulle n'était pas si jeune que ça quand il était arrivé au pouvoir.
04:50Oui, mais il faisait vieux.
04:51Alors, effectivement, vous faites 30 ans après un bilan peu amène
04:58de la France, d'une France qui a beaucoup changé.
05:01Vous écrivez « Effondrement de la République »,
05:02« Déclassement économique vertigineux », « Père d'influence en Europe et dans le monde »,
05:05« Trions des partis », « Même des groupus tuls », « L'extrême droite aux portes du pouvoir »,
05:09« Les socialistes de 2025, plus médiocres encore que ceux de la SFIO conquise par le jeune Mitterrand ».
05:14Alors, cette situation, en partie, il en est aussi un peu responsable.
05:19Parce qu'à son époque, la gauche, il n'a pas franchement favorisé,
05:24ni mis sur orbite ou favorisé la mise sur orbite d'un dauphin.
05:27Et l'extrême droite, il a un peu favorisé son avènement, à l'époque du Front National.
05:32– Oui, on peut lui faire plein de reproches,
05:36mais chaque génération, aussi responsable de son propre destin,
05:40a avoué que les socialistes d'aujourd'hui sont des petits personnages
05:45par rapport à des sens idolâtrés, la génération dont on parlait,
05:48les Jospins, les Fabius, les Chevènements, les Rocard.
05:51C'est quand même autre chose que les petites combinaisons
05:54pour savoir si M. Mélenchon va être gentil avec moi pour être réélu.
05:57Ce qui est à peu près ça, le niveau du Parti Socialiste aujourd'hui.
05:59– Chaque génération est responsable, chaque génération est un nouveau peuple,
06:06disait je ne sais quel grand écrivain, et c'est la vérité.
06:12Mitterrand a été quand même une figure unique dans la mesure où
06:15la France étant un pays de droite, il a réussi à la conquérir
06:18par le suffrage universel, et c'est tout à fait exceptionnel
06:22sur les deux siècles de République, tout à fait exceptionnel,
06:26pour des bonnes et pour des mauvaises raisons.
06:28Qu'on aime ou pas Mitterrand, c'est un artiste de la politique.
06:32– Avec aussi cette phrase, ce jugement un peu hâtif,
06:35qu'on en a beaucoup répété, qui était que finalement,
06:38François Mitterrand était de droite des sens,
06:42comme Cheikh Chirac était de gauche.
06:43– On ne peut jamais être complètement un grand chef gaulois,
06:49un grand président, sans être un alliage en effet de la gauche et de la droite,
06:54De Gaulle l'a dit dans ce fameux discours de 68, Mitterrand venait de la droite,
06:59et même de l'extrême droite, il dit je préfère faire le chemin vers la gauche
07:02que le contraire, et pourquoi pas ?
07:04On ne peut pas être roi de France si on n'est pas un peu de gauche,
07:07un peu de droite, et si on n'a pas un zoo idéologique avec soi.
07:12– Alors ce que vous racontez dans la préface, c'est que finalement,
07:15cette proximité avec ce vieux président, finalement,
07:19être son dernier confident ne vous a pas rendu vraiment service
07:22pendant les années qui ont suivi.
07:24– Oui, quand on se retourne sur son passé, oui, oui,
07:27on dit aujourd'hui avec beaucoup de gourmandises,
07:30vous avez été l'ami, le dernier confident, etc.
07:32Non, sur le moment, ça a été dur, sur le moment,
07:35j'ai été un jeune homme, il s'est bien raconté dans le film de Guédigian,
07:38totalement fasciné par cet être, ce scorpion qui était Mitterrand,
07:43ma fiancée s'est lassée de moi, a fini par me quitter,
07:46j'ai perdu mon travail, j'ai perdu mes amis intellectuels de gauche
07:49qui disaient, ça pue Mitterrand, il ne faut pas le fréquenter, rappelez-vous,
07:52Mitterrand n'était pas à la mode, j'ai traversé une forme de solitude,
07:55mais qui a marqué ma vie, qui m'a obligé de devenir écrivain, en vérité,
08:02ce que me prédisaient Mitterrand et mon ami Albert Cohen.
08:06– Oui, et parce que finalement, le destin et l'essence même de François Mitterrand
08:11étaient très romanesques et littéraires.
08:13– Oui, c'est une période sombre, comme une sorte de Sainte-Hélène,
08:18mais au fond, qui a marqué l'histoire et qui m'a profondément marqué,
08:21et qui a fait littérature.
08:22Moi, je ne fais pas du journalisme, je pense,
08:24et c'est ce que pense Plon, qui a réédité ses livres,
08:27que ça fait partie de la littérature politique,
08:31au sens le plus exigeant, j'espère.
08:34– Très bien, en tout cas, je vous conseille de lire,
08:39pour vous faire le jugement,
08:40dans Le secret de Mitterrand, c'est paru chez Plon,
08:42et c'est vrai que c'est un délice de lecture.
08:45Merci.
08:45– Merci, Anne.
08:46– Sous-titrage Société Radio-Canada
08:49– Sous-titrage Société Radio-Canada
08:52– Sous-titrage Société Radio-Canada
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