00:00Jusqu'à 9h30, l'esprit de l'info, on va parler de ces classes moyennes.
00:07Sont-elles les grandes oubliées ? Sont-elles les dindons de la farce ?
00:11On en parle donc avec vous Martial You, éditorialiste à RTL.
00:14Bonjour Martial.
00:15Bonjour.
00:15Il se trouve que vous sortez un livre formidable qui s'appelle Les Dindons.
00:20Comment on vole les classes moyennes ?
00:22Avec nous également Emmanuel Rotta.
00:24Bonjour Emmanuel.
00:24Bonjour.
00:25Journaliste réalisatrice pour l'émission Capital sur M6.
00:28Et vous, à de nombreuses reprises, vous êtes immergé pour des reportages,
00:31notamment pour Capital, auprès de cette classe moyenne.
00:34On va essayer de comprendre qui ils sont, comment ils dépensent leur argent
00:36et justement pourquoi est-ce qu'ils ont l'impression que c'est toujours à eux qu'on demande le plus
00:40sans pour autant qu'ils en bénéficient beaucoup.
00:42Martial, qui sont ces classes moyennes ? Comment on les définit d'abord ?
00:46Alors on les définit d'abord avec une vision et un héritage.
00:51C'est-à-dire que les classes moyennes aujourd'hui, elles sont les héritières des 30 glorieuses
00:55de la première génération, c'est-à-dire ceux qui sont nés juste après la Seconde Guerre mondiale
00:59et qui ont fait la croissance de la France dans les années 60-70.
01:04Et puis à partir de 1980, cette classe moyenne commence à mesure qu'il y a des politiques
01:11qui se mettent en place, qui sont parfois dans l'intérêt soi-disant des classes moyennes
01:14et qui vont détricoter leurs grands piliers.
01:17Les piliers des classes moyennes, c'est la famille, c'est la citoyenneté.
01:22Ce sont des gens qui votent, ce sont des gens qui travaillent
01:25et ce sont des gens qui paient leurs impôts et qui sont propriétaires.
01:28Voilà les grands piliers des classes moyennes.
01:29Aujourd'hui, on gagne combien quand on est dans la classe moyenne ?
01:33Est-ce qu'on est propriétaire ?
01:34À quoi on ressemble ? C'est quoi la typographie, typologie d'un ménage dans la classe moyenne ?
01:39Ça, c'est la question qu'on me pose évidemment à chaque fois sur les classes moyennes.
01:42En réalité, le début de mon livre, je dis qui sont les classes moyennes ?
01:46Tout le monde et personne.
01:48Vous discutez avec tout le monde, tout le monde se sent classe moyenne,
01:50même si vous gagnez très bien votre vie.
01:52Parce que vous avez cet héritage culturel.
01:54Maintenant, j'ai fait un calcul, premier chapitre, pour dire qui gagne les classes moyennes.
02:00Et pour moi, ce qui est très important à comprendre,
02:02c'est que c'est d'abord une cellule familiale qui constitue la classe moyenne.
02:06Donc, une cellule familiale va gagner à peu près,
02:09c'est le calcul que j'ai fait, entre 2 362 euros et 5 084 euros par mois net.
02:17Voilà.
02:18Et ça, si vous lisez le livre, vous comprendrez comment j'arrive à ce calcul-là.
02:21Mais c'est un peu les bornes que j'ai fixées.
02:23Emmanuel Rotard, on a fixé ces chiffres-là.
02:27Ça ressemble à quoi pour vous ?
02:28Ces classes moyennes que vous avez rencontrées en reportage tout au long de votre travail ?
02:32Non, on a l'habitude avec Capital d'aller chez les classes moyennes,
02:36justement de prendre le pouls de leur pouvoir d'achat,
02:38de décrypter leurs dépenses.
02:39Et moi, je trouve la nouveauté sur le terrain, effectivement,
02:43et ce qui est le plus inquiétant,
02:45c'est de se rendre compte que ces classes moyennes,
02:47quand elles travaillent, y compris quand on est un couple,
02:51qu'on travaille à plein temps tous les deux,
02:53ils n'arrivent plus, en fait, à améliorer leur niveau de vie avec le travail.
02:57Le travail, aujourd'hui, ne permet plus, en fait, d'améliorer son niveau de vie.
03:01Et ça, c'est une vraie nouveauté,
03:03c'est une vraie source de détresse, en fait, chez les classes moyennes.
03:07Et des gens, comment Martial nous disait qu'il y avait une évolution dans le temps,
03:12ce sont des gens qui disent, aussi, qui ont l'impression que leur niveau de vie se dégrade,
03:16qu'une classe moyenne des années 80, ce n'est pas la classe moyenne des années, de l'année 2026.
03:21D'avoir l'impression que, malgré le travail, on s'appauvrit,
03:24on s'appauvrit de génération en génération.
03:26Et c'est vrai, pour la première fois, en fait, avec cette génération-là,
03:29l'impression que nos parents vivaient mieux que nous.
03:33Et surtout, en fait, et ça, c'est une vraie source de détresse,
03:37l'impression que, quand ils regardent leurs enfants,
03:39de se dire que, possiblement, leurs enfants vivront moins bien qu'eux.
03:43Et ça, c'est une vraie tragédie.
03:45Quand on a rempli, en fait, le pacte social de base,
03:48qu'on s'est dit, on fait des études,
03:49on travaille, on travaille à deux,
03:51on n'arrive même pas à finir la fin du mois.
03:54Ça, c'est très important.
03:55Vous le voyez aussi, Marc-Claude.
03:56C'est pour ça que j'ai appelé le livre « Les dindons »,
03:57parce que c'est un peu choquant comme terme.
03:59On se dit, c'est pas très valorisant.
04:00Mais en fait, quand j'en ai discuté, ce livre,
04:03tout le monde se reconnaît dans « Les dindons ».
04:05Ils ne le prennent pas mal, ils ont l'impression qu'on parle de...
04:08Parce que c'est un cri de colère, un cri de révolte
04:10que j'essaie de retranscrire, moi, là,
04:12au travers de ce livre-là.
04:14Parce que ces classes moyennes,
04:15ce sont des classes moyennes qui se battent
04:18au quotidien pour essayer de s'en sortir,
04:20mais qui ne parlent pas.
04:20Moi, j'ai le souvenir des Gilets jaunes.
04:22On a énormément caricaturé les Gilets jaunes
04:24en disant que c'est des gens décrocheurs
04:26qui ont que ça à faire le week-end,
04:27d'aller faire des barbecues sur les ronds-points.
04:29Ça leur donne une existence sociale.
04:30C'est pas vrai.
04:31C'était des gens qui travaillaient la semaine,
04:33qui se réunissaient le week-end,
04:34mais qui étaient aide-soignantes,
04:36qui étaient instituteurs,
04:37qui étaient des fonctionnaires.
04:38Et c'est partie d'une revendication
04:39de payer son plein d'essence, les Gilets jaunes.
04:42C'était vraiment la dépense du quotidien.
04:43Bien sûr, mais il n'y avait pas que ça.
04:45C'est-à-dire, c'était de dire
04:45pourquoi, moi, j'ai un travail,
04:48je paie mes impôts,
04:50j'ai dit à mes enfants
04:51de croire dans le système éducatif.
04:53Depuis toujours, je pense que
04:55grâce au progrès technologique
04:57et grâce aux études,
04:58mes enfants auront une vie meilleure que la mienne.
05:00Et je m'aperçois que, moi, je galère
05:02et que mes enfants risquent d'avoir
05:04une vie moins bien que la mienne.
05:05Et ça, c'est un pacte social qui est rompu.
05:07Martial, dans votre livre,
05:08donc, les dindons,
05:10vous listez une série de pièges
05:11de classe moyenne qui sont
05:13pris en tenaille
05:14par un certain nombre de dépenses
05:16incompressibles
05:16qui plombent le budget
05:17et qui augmentent petit à petit
05:19à chaque fois.
05:20C'est quoi ça ?
05:20Ça, c'est les nouvelles dépenses
05:23qui n'existaient pas
05:25dans les années 70-80, évidemment.
05:28Ce sont tous les abonnements
05:29parce que l'ensemble
05:30de la société, aujourd'hui,
05:32devient une société de l'abonnement.
05:34C'est-à-dire que vous payez
05:35pour votre box internet, évidemment,
05:37vos téléphones,
05:38mais également pour aller
05:39à la salle de gym,
05:39mais même pour votre voiture,
05:41vous payez.
05:41C'est-à-dire que maintenant,
05:42vous n'achetez pas votre voiture,
05:44vous l'avez en leasing.
05:46Et le problème,
05:47c'est que pour la classe moyenne,
05:49petit à petit,
05:49ça vous mine le moral
05:50parce qu'il y a cette notion
05:53d'être propriétaire
05:54qui est très importante
05:55pour la classe moyenne
05:55et qui, aujourd'hui,
05:57se délite.
05:57Vous avez du mal
05:58à devenir propriétaire
05:59de votre maison
05:59et vous n'êtes plus
06:00propriétaire de votre voiture.
06:02Emmanuel Rota,
06:03quand on entend ça,
06:03on a l'impression aussi
06:04si le côté
06:05on ne peut plus se faire plaisir
06:07quand on est dans la classe moyenne,
06:08est-ce qu'il y a
06:08les petites dépenses
06:10qu'on pouvait se permettre avant,
06:11non,
06:11on s'en sort
06:12tout juste,
06:14mais en tout cas,
06:15on a moins de restos,
06:16moins de choses comme ça,
06:16moins de plaisir dans la vie.
06:18On a portraitisé,
06:19il y a quelques semaines,
06:20un couple qui vit
06:21en banlieue de Rouen,
06:22qui a deux jeunes enfants,
06:23ils ont fait des études
06:24tous les deux.
06:25Elle est animatrice,
06:27il n'en est pas.
06:27Lui, il est surveillant au collège,
06:29il prépare son capesse.
06:31Quand ils vont faire
06:31les courses au supermarché,
06:33c'est un moment
06:33de stress énorme.
06:35Ils n'achètent pas de beurre,
06:36ils n'achètent pas de lait,
06:37ils n'achètent pas de café.
06:38Il faut voir,
06:39en fait,
06:40ces gens-là,
06:41qui sont des gens
06:42comme tout le monde,
06:43qui font des arbitrages,
06:45ils n'ont jamais emmené
06:46leurs enfants encore
06:47voir la mer
06:47et ils habitent en Normandie,
06:48ils n'ont pas les moyens.
06:49Si on ne peut plus
06:50s'acheter du lait, du beurre,
06:51on n'est plus dans la classe moyenne.
06:52Est-ce qu'il y a
06:52un vrai déclassement ?
06:54La classe moyenne
06:55glisse vers la classe populaire.
06:57Non, mais comme ça,
06:57dans l'esprit,
06:58quand on décrit
06:59quelqu'un qui fait
07:00de tels arbitrages
07:01sur sa liste de courses,
07:02on se dit qu'il est passé
07:03de la classe moyenne
07:04à une classe un peu plus
07:05en difficulté.
07:06C'est pour ça que moi,
07:07dans le livre,
07:08je propose ce que j'appelle
07:10le TAG,
07:10c'est-à-dire le taux
07:12d'abonnement global.
07:13C'est-à-dire qu'aujourd'hui,
07:14on parle de ces dépenses
07:16incompressibles,
07:16c'est-à-dire qu'aujourd'hui,
07:18si vous faites le cumul,
07:21et je l'avais fait aussi
07:21pour une autre émission d'M6
07:22qui s'appelle
07:23À quel prix ?
07:23Vous faites le cumul
07:24de tous les abonnements,
07:25ça vous coûte 700 à 1000 euros
07:28par famille
07:29lorsque vous cumulez tout.
07:31Donc ça veut dire
07:31que le 10 du mois,
07:33et ça,
07:33on ne vous demande aucun
07:35justificatif.
07:36Vous prenez tous les abonnements
07:37que vous voulez,
07:37il n'y aura jamais quelqu'un
07:38qui vous dit
07:38non mais attends,
07:39c'est trop pour ton budget.
07:40Donc, vous arrivez au 10 du mois,
07:42il y a eu tous les prélèvements
07:43et vous êtes dans le rouge.
07:45Et ça, c'est des choses
07:45qui sont presque invisibles
07:47et surtout sournoises.
07:48Parce que si on vous retire
07:49l'abonnement de streaming,
07:51vous avez l'impression
07:51d'être déclassé socialement.
07:53Donc, on fait des arbitrages
07:54sur la nourriture,
07:56sur l'habillement
07:58pour pouvoir se payer
07:58ces abonnements-là.
07:59Et dernière question
08:00à tous les deux.
08:01Est-ce qu'il y a une forme
08:01de ressentiment
08:02quand on voit ce déclassement ?
08:03On a l'impression d'être quoi ?
08:05Entre les très riches
08:05qui n'ont pas de difficultés
08:07et peut-être
08:07les plus défavorisés
08:09qu'il faut aider évidemment.
08:10Mais eux,
08:10ils sont entre deux.
08:11C'est-à-dire,
08:11ils sont chargés de taxes
08:13et ils ne reçoivent pas
08:13grand-chose en échange.
08:14Est-ce qu'il y a
08:15cette forme de ressentiment ?
08:16Oui, il y a ce sentiment
08:17en tout cas de dire
08:17je paie,
08:19je paie avec mes impôts,
08:20je paie en permanence,
08:21mais je n'ai pas
08:22le fruit de la redistribution.
08:24Donc, il y a cette colère.
08:25Moi, je veux
08:26qu'on comprenne cette colère
08:27pour qu'elle évite
08:28de s'exprimer finalement
08:30de façon radicale dans les...
08:31C'est très étonnant
08:32qu'il n'y ait même pas
08:32plus de révolte.
08:34Les gens sont tellement occupés
08:35à faire en sorte
08:36que leurs enfants
08:37continuent à vivre décemment
08:39qu'ils n'ont plus
08:40le temps de se révolter.
08:41Merci beaucoup.
08:42Merci Emmanuel Rota
08:43d'avoir été avec nous
08:44ce matin sur RTL,
08:45journaliste.
08:45AM6,
08:47notamment pour l'émission
08:48Capital,
08:48vous avez fait de multiples
08:49reportages sur cette fameuse
08:51classe moyenne
08:51et Martial You
08:52qu'on entend tous les jours
08:53sur RTL,
08:53ce livre qui paraît
08:54dans deux jours,
08:55Martial,
08:56les dindons,
08:56comment on vole ?
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