00:00France Inter
00:01Mathilde Munoz
00:05Le 5-7
00:08Il est 6h21, il s'appelait Mani Safarpour, il avait 18 ans,
00:12Omin Norouzi, 35 ans,
00:14Sina Lavassani, 17 ans,
00:15Melika Dastyab, 21 ans.
00:18Quelques noms seulement parmi toutes les victimes
00:20de l'abominable répression qui s'est abattue sur les manifestants en Iran il y a 15 jours.
00:25Combien ont été tués ?
00:266 000, 20 000, 30 000, beaucoup de chiffres circulent.
00:29Bonjour Armin Arefi.
00:30Bonjour.
00:31Vous êtes journaliste au point, spécialiste du Proche et du Moyen-Orient,
00:34vous avez la double nationalité franco-iranienne.
00:37Aujourd'hui encore, malgré la timide réouverture des réseaux sociaux,
00:42on a du mal à mesurer l'ampleur de cette urille,
00:44il est difficile d'avoir un bilan fiable.
00:47Oui, effectivement, maintenant, ce qui est clair,
00:49c'est que, comme vous l'avez dit, le bilan est terrible,
00:51et surtout que ce bilan terrible, on peut aujourd'hui parler de massacre,
00:53ça fait plusieurs jours que l'on parle de massacre,
00:56on parle de massacre de plusieurs milliers de personnes,
00:58et surtout de plusieurs milliers de personnes,
00:59tuées en l'espace de deux jours, c'est-à-dire au pic des manifestations en Iran
01:03qui ont eu lieu le jeudi 8, exactement, et vendredi 9 janvier,
01:06où des dizaines de milliers de personnes,
01:08près d'un million et demi à travers le pays,
01:11d'après les témoignages que l'on peut avoir,
01:13sont descendues dans la rue contre la République islamique,
01:16et ils ont été massacrés dans le sang à l'arme de guerre.
01:19Et effectivement, ces derniers jours,
01:21on parle désormais de plusieurs dizaines de milliers,
01:23selon les mots de la rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'Iran,
01:27Maïs Sato,
01:28et même de 35 000 morts,
01:30ce sont les termes du prix Nobel de la paix 2003,
01:33l'avocate iranienne Shirineva dit donc,
01:35c'est un massacre, un massacre à huis clos,
01:38il y a une peur du régime,
01:39vu l'ampleur des manifestations,
01:41qui a décidé de tirer sur sa propre population,
01:43et aujourd'hui, les témoignages que l'on peut avoir en Iran,
01:45c'est l'effroi, c'est la sidération,
01:47c'est ce, nous sommes des morts vivants,
01:49c'est ce que me disait hier un manifestant que j'ai pu contacter.
01:51Oui, il y a encore beaucoup de peur,
01:53même de la part de soignants,
01:54qui hésitent à aller dans les hôpitaux,
01:56de peur d'être identifiés,
01:57il y a des parents qui ont enterré leurs enfants en Katimini,
02:00justement, pour pas qu'on sache que leurs enfants avaient manifesté,
02:03il y a encore aujourd'hui une répression sur ce qui reste ?
02:05Effectivement, aujourd'hui,
02:06on assiste à la seconde vague de la répression,
02:08ce qui est habituel de la part de la République islamique,
02:10à savoir que, officiellement,
02:12les autorités à la télévision d'État conseillent
02:15aux blessés de se faire soigner,
02:16et de revenir dans les hôpitaux afin d'être soignés correctement,
02:20mais dans les faits,
02:21on a des témoignages sur le fait que
02:23les blessés sont identifiés
02:26et ensuite emprisonnés.
02:28Il faut également ajouter qu'on a des témoignages
02:31sur le fait que des blessés,
02:32au premier jour de la répression,
02:34ont été enlevés dans les hôpitaux
02:36avec leurs tubes,
02:38avec leurs pansements,
02:41et qu'ils ont été tués,
02:42manu militari,
02:43exécutés de balles dans la tête.
02:44Donc, c'est une répression à une échelle immense.
02:47On n'a pas vu ça,
02:48en ce qui concerne la répression de manifestations,
02:50depuis peut-être les massacres de Hamas,
02:52en Syrie, en 1982.
02:53En tout cas, le bilan est bien plus lourd
02:54que la répression de la place Tienamène,
02:58en 1989.
02:59Oui, ça fait très longtemps
03:00que le peuple combat dans la russe régime,
03:0117 ans,
03:02qu'il manifeste de manière régulière.
03:04Est-ce que vous, vous y avez cru ?
03:05Est-ce que vous vous êtes dit,
03:06cette fois, c'est la bonne ?
03:07Alors, il faut dire que,
03:09d'un côté,
03:10on a, pour la première fois,
03:11différentes revendications
03:12qui convergent,
03:14à savoir des revendications,
03:14tout d'abord, économiques,
03:16un pays qui est écrasé
03:16par le poids des sanctions
03:17et la gabegie des autorités,
03:19mais surtout,
03:20une absence totale de réformes
03:21depuis maintenant 47 ans
03:22qui existe la République islamique.
03:24D'après les témoignages
03:24que l'on a pu avoir,
03:25les gens sont descendus dans la rue,
03:26les gens de tous âges,
03:27de toutes classes sociales,
03:28que ce soit les riches
03:29du nord de Téhéran
03:30ou les populations
03:32beaucoup plus pauvres
03:33et les couches populaires
03:35du sud et de la capitale
03:36et de nombreuses petites villes
03:38à l'ouest du pays.
03:39Donc, on avait,
03:40d'après les témoignages
03:41qu'on a reçus,
03:41jamais vu ça en Iran,
03:4247 ans de République islamique.
03:44Mais le problème,
03:45c'est qu'encore une fois,
03:46l'équation reste la même.
03:47L'apanage de l'appareil répressif
03:49est aux mains des forces du régime.
03:51Le peuple n'est pas armé
03:53et il s'est à nouveau fait massacrer.
03:56Il n'y a aucune défection
03:57au sein du régime,
03:57il n'y a aucune division
03:58au sein des forces de l'ordre ?
03:59Pour l'instant,
04:00mis à part quelques villes
04:02où les forces de police
04:03anti-émeutes se sont rendues,
04:05on n'a pas assisté
04:06à des défections importantes,
04:08notamment de la part
04:09de l'appareil répressif iranien
04:10et notamment du corps
04:11des gardiens
04:12de la révolution islamique,
04:13l'armée idéologique du régime.
04:14C'est elle qui a tiré
04:16la mitrailleuse
04:17à la Douchka,
04:18à la Kalachnikov
04:19sur sa propre population.
04:20Parmi les rares témoignages
04:21d'Iraniens
04:22qu'on a pu avoir,
04:23on a entendu
04:23ceux qui nous disent
04:24« On est tout seul,
04:25venez-nous en aide ».
04:26Comment leur venir en aide ?
04:27Est-ce que le fait
04:29que les Etats-Unis
04:30mobilisent un porte-avions américain
04:31qui vient d'arriver
04:32là au Moyen-Orient,
04:33ça fait partie de la solution ?
04:35Je ne sais pas
04:35si ça fait partie de la solution.
04:39C'est abandonné de tous.
04:40Depuis 47 ans,
04:41il ne voit que
04:42la République islamique
04:43et sa main de fer,
04:45celle du guide suprême
04:45l'ayatola Ali Khamenei.
04:47Il ne voit pas
04:47ce qui se passe ailleurs
04:48dans la région.
04:48Ce n'est pas ce qui est important
04:50pour une jeunesse
04:50qui est éduquée,
04:51qui est relativement pro-occidentale
04:53et qui est d'ailleurs
04:53en train de se désislamiser.
04:55C'est ça qui est très très fort
04:55et frappant en Iran.
04:56C'est une société
04:57qui se sécularise par le bas,
04:58contrairement à son régime
04:59qui est l'un des plus rétrogrades
05:00de la région.
05:01Et donc, il voit
05:02quand pour la première fois
05:03un président américain,
05:04c'est-à-dire Donald Trump
05:05se portait publiquement
05:07aux côtés des manifestants,
05:07il le voit comme une possibilité
05:09d'un recours,
05:10un espoir.
05:12Même s'ils ne se font pas d'idées,
05:13même si je ne peux pas
05:14parler à leur place,
05:15mais sur la volonté
05:16et l'ambition de Donald Trump,
05:17notamment en ce qui concerne
05:18le nucléaire,
05:19peut-être le pétrole iranien.
05:21Mais aujourd'hui,
05:21c'est vraiment une population...
05:22Oui, Trump, ce n'est pas
05:22la population qui l'intéresse.
05:23Pardon ?
05:23Trump, ce n'est pas la population,
05:24ce n'est pas les civils
05:25qui l'intéressent.
05:25Je ne sais pas.
05:26En tout cas,
05:26ils ont très mal vécu,
05:28les Iraniens se sont sentis trahis
05:30par le revirement spectaculaire
05:32de Donald Trump
05:33il y a maintenant deux semaines
05:33qui avait promis de frapper.
05:34Il annonçait que l'aide
05:35était en route
05:36avant de reculer.
05:37Il se vante aujourd'hui
05:38d'avoir permis
05:39la suspension
05:40de 800 exécutions.
05:41On ne voit pas aujourd'hui
05:42en Iran de traces
05:43de ces 800 exécutions,
05:44même s'il faut aussi avouer
05:45qu'un certain nombre,
05:46peut-être des dizaines iraniens
05:47ont été exécutés
05:48de façon extrajudiciaire
05:50et qu'ils sont comptabilisés
05:51dans les morts
05:51des manifestations
05:52et non pas dans les exécutions
05:53liées par le régime
05:55à des procès iniques
05:56après les manifestations.
05:59Donc effectivement,
06:00il y a un espoir fou
06:00qui est fondé dans le fait
06:02que, comme vous l'avez dit,
06:03un des plus grands
06:04porte-avions américains,
06:05l'USS Abraham Lincoln,
06:06se trouve aujourd'hui
06:07dans les eaux
06:08du Moyen-Orient
06:10et pourrait envoyer,
06:11comme le menace Donald Trump,
06:12un message fort
06:12au régime des monarchies.
06:13Le problème,
06:14encore une fois,
06:14c'est que sans troupes au sol,
06:16et ça c'est une réalité,
06:17on ne peut pas renverser
06:19un tel régime
06:19et que pour l'instant,
06:21pour Donald Trump,
06:22il en est hors de question.
06:23Et l'Italie ?
06:24Parce que j'ai vu
06:24que l'Italie proposait
06:26d'ajouter les gardiens
06:27de la révolution iranienne
06:28sur la liste européenne
06:30des organisations terroristes.
06:31Ça changerait vraiment
06:32quelque chose ?
06:33C'est ce que réclament
06:34beaucoup de manifestants iraniens,
06:35à savoir des gestes forts
06:37pour maintenir la pression
06:38sur le régime
06:39et lui montrer
06:39qu'il y a un prix à payer,
06:41un, pour faire cesser
06:43la répression,
06:44même s'il n'y a pas
06:44de manifestation maintenant
06:45depuis deux semaines
06:46en raison de la répression,
06:47et deux, pour pousser
06:48des éléments du régime
06:49à faire défection.
06:50Effectivement,
06:50le classement de l'organisation
06:52des gardiens de la révolution
06:53sur la liste
06:53des organisations terroristes
06:54de l'Union Européenne
06:55pourrait être une solution.
06:56Le problème,
06:57c'est qu'il y reste encore
06:58des pays réfractaires,
06:59dont la France,
07:00qui a deux otages en Iran
07:01et qui se veut
07:02avant tout pragmatique,
07:02c'est-à-dire qu'elle voit
07:03que le régime est en train
07:04de rester,
07:05alors que ça fait des années
07:06qu'elle a renoué avec lui
07:07et qu'elle ne veut pas
07:07tout sacrifier,
07:09alors que, pour l'instant,
07:10en tout cas,
07:11les manifestants sont rentrés
07:13chez eux
07:13au prix d'un énorme bain de sang.
07:14Merci beaucoup,
07:15Armin Arefi,
07:16d'être venue ce matin
07:16en direct sur France Inter.
07:18Vous êtes journaliste au point.
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