00:00C'est une image qui fait le tour des réseaux iraniens.
00:04Un homme cagoulé, assis, prostré, sans défense, face à des policiers à moto.
00:11La vidéo se coupe sans qu'on sache ce qu'est arrivé à cet homme.
00:16A Téhéran, des manifestations initiées à l'origine par les commerçants du Grand Bazar
00:20pour protester contre la situation économique ont éclaté dimanche et se poursuivent ce mardi.
00:25La grève continue dans plusieurs centres commerciaux à Téhéran,
00:28mais aussi dans d'autres villes, sur la petite île de Rechm, qui se trouve en face d'Oman.
00:34Ça c'est pour les commerçants, donc les manifestations semblent être un peu moins importantes qu'hier,
00:39mais la grève en tout cas continue, donc pour le troisième jour consécutif.
00:42Et les étudiants ont rejoint ce mouvement de contestation.
00:46Des vidéos postées par un collectif d'étudiants de l'université, Amir Kabir le confirme.
00:51Les étudiants ont rejoint le mouvement qui a pour origine la chute vertigineuse de la valeur de la monnaie,
00:56qui a accéléré l'inflation, et à la démission du gouverneur de la banque centrale.
01:00En Iran, le salaire minimum mensuel plafonne à 65 euros et plus d'un tiers des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté.
01:07Le gouvernement a déclaré ce mardi vouloir mettre en place un mécanisme de dialogue avec les leaders de la contestation.
01:13La veille, le président appelait le ministère de l'Intérieur à écouter les revendications légitimes des manifestants
01:20et agir de manière responsable, alors que des mouvements d'ampleur, souvent très sévèrement réprimés,
01:26ont éclaté à plusieurs reprises ces dernières années dans la République islamique.
01:31Et on retrouve notre invité, David Rigouleros.
01:35Bonjour et merci d'être sur France 24.
01:37Vous êtes rédacteur en chef de la revue Orient Stratégique,
01:40chercheur spécialiste du Moyen-Orient et rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique.
01:45Je rappelle le titre de votre ouvrage paru chez l'Armatan,
01:48La République islamique d'Iran en crise systémique.
01:51Est-ce un nouveau mouvement, selon vous, de contestation et d'ampleur
01:56qui est en train de se dessiner après trois jours de contestation,
01:59quand les universités, quand les étudiants rejoignent le mouvement ?
02:02C'est souvent très sérieux.
02:04C'est très sérieux et c'est ce qui explique l'inquiétude non dissimulée d'ailleurs des autorités
02:10au regard de ce que vient déclarer le président Pézessian,
02:14qui souhaite effectivement le dialogue.
02:16Mais on a l'impression que les autorités sont dépassées par les événements.
02:22Ça ressemble à certains égards à de précédentes manifestations,
02:26notamment en novembre 2019,
02:30qui avait été appelé novembre semblant avec la hausse du prix de l'essence et de la vie chère.
02:35Mais là, il sent que quelque chose soit en train de se passer qui est assez inédit.
02:39Et il y a une forme de cristallisation qui est en train de se faire, effectivement.
02:43D'abord, il y a eu les commerçants.
02:44Ensuite, les quartiers des bazars de plusieurs villes.
02:50Et puis, les étudiants, et en général, ce qui a été craint par les autorités,
02:55c'est ce qu'on appelle le principe de la convergence des luttes.
02:58À présent, les autorités étaient parvenues à segmenter les revendications sectorielles
03:03pour éteindre les incendies.
03:05Mais manifestement, ça n'est plus le cas.
03:07Et toutes choses égales, par ailleurs, ça peut rappeler l'atmosphère
03:11qui avait précédé le renversement du char en 1979,
03:14où justement les manifestations avaient commencé par le bazar
03:18et s'était poursuivi avec les étudiants
03:21et puis plus largement l'ensemble, une grande partie de la population.
03:26C'est-à-dire que c'est le régime des Mollahs aujourd'hui qui est en jeu, là ?
03:30On ne peut pas l'exclure.
03:33On ne peut pas l'exclure.
03:34Il y a un sentiment qui est tout profond, manifestement,
03:40d'une aisante, le système iranien,
03:44qui n'a pas les moyens, justement, de répondre à la situation économique
03:49et qui se trouve dépassé par, on va dire,
03:52une synergie entre les revendications économiques initiales
03:55qui ont débuté ce week-end, parce que c'est le troisième jour,
03:58et puis des slogans qui deviennent de plus en plus politiques.
04:01On a même entendu Jalit Cha, Lung Viocha,
04:04Reza Cha repose en paix.
04:07Les étudiants ont même, curieusement, émis un slogan,
04:11justement, en disant que c'était le réveil des Lyons.
04:13Et le Lyon, c'est le symbole pré-république islamique,
04:15c'est le symbole impérial,
04:16qui renvoie à l'histoire tri-millénaire de l'Iran.
04:20Et donc, il se passe quelque chose, effectivement,
04:22que les événements semblent s'accélérer.
04:24Et il n'est pas évident que la répression qui est dans l'ADN du régime,
04:28de la réalité cristallique, soit en mesure de pouvoir circonscrire
04:31aussi aisément que précédemment ce qui est en train de se passer.
04:35Même si le président iranien, là, parle de revendications légitimes,
04:39le ton n'est pas très menaçant pour l'instant.
04:42Non, il n'est pas menaçant, parce qu'il sait très bien
04:44qu'il y a des attentes auxquelles le gouvernement n'a pas été en mesure de répondre,
04:52notamment économiques.
04:52Et il se trouve que le RIA a décroché encore.
04:55Il est à 1,4 million pour un dollar,
04:59c'est-à-dire deux fois plus que l'année dernière.
05:01Donc, il y a un effondrement, effectivement,
05:03avec une hyperinflation,
05:05un effondrement du pouvoir d'achat,
05:07une croissance économique qui s'effondre,
05:09et avec une hyperinflation qui risque de devenir une stagflation.
05:13Et la population n'en peut plus.
05:16Et donc, c'est par hasard,
05:17s'il y a une cristallisation aussi politique
05:19qui est en train de se faire jour,
05:22et ça va être extrêmement difficile pour les autorités
05:24de contrôler la situation.
05:26– Voilà, le régime, peut-être pas ébranlé,
05:30mais déstabilisé par ses manifestations intérieures.
05:34Et puis, il faut peut-être rappeler le contexte
05:37régional et international.
05:41Le régime iranien est sous très haute surveillance.
05:43On l'a vu encore hier avec cette conférence de presse
05:46entre Benyamin Netanyahou et Donald Trump.
05:48– Oui, absolument.
05:51Non seulement il y a des fractures à l'intérieur,
05:55ça craque de partout,
05:57et en plus la pression extérieure n'a jamais été aussi forte
05:59puisque le président américain,
06:01qui a reçu le premier ministre israélien,
06:04d'une certaine manière a validé le principe
06:07d'une éventuelle nouvelle frappe
06:09contre les installations militaires iraniennes,
06:11notamment balistiques, voire éclair.
06:14Et donc, ça accentue encore la pression sur le régime,
06:17qui se situe, qui aujourd'hui est dans une situation
06:21très difficile à gérer.
06:23Vous avez évoqué l'image, effectivement,
06:26devant les motos des formes de répression
06:29d'un Iranien qui rappelle le fameux Tankman
06:33sur la place Tiananmen.
06:35Mais à l'époque, la répression en Chine
06:37s'était faite de manière concomitante
06:39avec une amélioration du niveau de vie.
06:41Il n'y a jamais été le cas en Iran, au contraire.
06:43Et donc, l'option de la répression
06:45paraît une impasse, une voie scientifique,
06:48même si le régime, probablement,
06:50n'a pas d'autres solutions de son point de vue.
06:54Restez avec nous, David Rigouleros.
06:56J'aimerais évoquer avec vous un autre dossier,
07:00cette longue guerre au Yémen
07:02et ce rebondissement,
07:05puisque d'anciens alliés risquent l'affrontement indirect.
07:07Il s'agit de l'Arabie saoudite
07:08et des Émirats arabes unis.
07:09Cette dernière a soutenu un groupe séparatiste
07:12des sécessionnistes
07:13qui ambitionne de créer un nouvel État
07:15dans le sud du pays.
07:16D'abord, les explications de Florent Rodot.
07:20Sur le port d'Al-Moukala,
07:22les stigmates des bombardements
07:24sont encore bien visibles.
07:26Carcasses de voitures calcinées,
07:29bâtiments éventrés.
07:31Tôt ce mardi,
07:32l'Arabie saoudite,
07:33alliée au gouvernement yéménite,
07:35a visé ce site stratégique
07:36sous contrôle des séparatistes
07:38pour détruire des cargaisons d'armes
07:41destinées, selon elles,
07:43au Conseil de transition du Sud,
07:45le STC.
07:47Selon Riyad,
07:48ces armes auraient été acheminées
07:50par les Émirats arabes unis,
07:53accusés d'agir de façon extrêmement dangereuse.
07:57Dans la foulée,
07:58les autorités saoudiennes
07:59ont appelé les Émirats
08:00à retirer leur force du Yémen
08:02dans les 24 heures.
08:04Un ultimatum accepté par Abu Dhabi
08:06mais rejeté par les séparatistes
08:09du STC,
08:11déterminé à poursuivre la lutte.
08:13Il n'est pas question de se retirer,
08:15il est déraisonnable de demander
08:16aux propriétaires d'une terre de la quittée.
08:18La situation exige de rester
08:19et de se renforcer.
08:22Ces dernières semaines,
08:23le Conseil de transition du Sud,
08:25pourtant membre du gouvernement,
08:26s'est emparé de vastes territoires
08:28dans le sud du pays.
08:30Ses partisans appellent à rétablir
08:32un État dans le sud du Yémen
08:34où une république démocratique et populaire
08:36a été indépendante
08:37entre 1967 et 1990.
08:42Ses tensions fragilisent encore davantage
08:44le Yémen,
08:45pays ravagé par une décennie de guerre,
08:48le théâtre de l'une des pires
08:50de crise humanitaire au monde.
08:54Et donc,
08:54avec des tensions sous-jacentes,
08:58David Rigolero,
08:59entre l'Arabie Saoudite
09:00et les Émirats Arabes Unis,
09:02est-ce que ces affrontements
09:04par groupes interposés
09:06peuvent dégénérer
09:07entre ces deux puissances ?
09:11Oui, les choses deviennent
09:12de plus en plus explicites.
09:13Jusqu'à présent,
09:14comme vous soulignez,
09:15c'était relativement sous-jacent.
09:17Il s'agissait de maintenir
09:20un minimum d'apparence,
09:22mais ce n'est manifestement plus le cas
09:23puisque le bateau
09:24qui amenait des armes
09:25serait parti d'un port
09:26au Fujairah,
09:27aux Émirats Arabes Unis.
09:28Même si les Émirats démentent
09:30avoir fondu ces armes,
09:32il se trouve qu'il y a un soutien
09:33non-démentible
09:34depuis un bon moment
09:35au STC,
09:36c'est-à-dire le Conseil
09:37de transition du Sud,
09:38qui, à partir de Haden,
09:40a lancé une opération militaire
09:41d'une conquête de toute langue.
09:42En fait, l'ancien Yéven du Sud,
09:44on retrouve une fracture ancienne,
09:45mais avec des agendas géopolitiques
09:47plus récents
09:49qui se superposent.
09:51En l'occurrence,
09:52l'opération qui s'appelle
09:53Amir Prometteur
09:54et qui permettrait,
09:55justement,
09:56au Conseil de transition du Sud
09:58de prendre le contrôle
09:59de toute la côte
10:00des provinces de Hadramov
10:01jusqu'à la frontière roumanaise.
10:04Et ça, c'est l'agenda,
10:05ce serait l'agenda géopolitique,
10:06effectivement,
10:07émiratique,
10:08tel à socratique,
10:09de prise de contrôle du littoral
10:11via un proxy, finalement,
10:13qui serait le Conseil
10:14de transition du Sud,
10:16avec toute chose
10:16que les Saoudiens
10:18ne peuvent pas accepter.
10:19Ils considèrent
10:19qu'il y a clairement,
10:21directement,
10:21leurs intérêts
10:22qui sont en voie,
10:23justement,
10:23dans cette partie du Yéven,
10:25qui est aussi une partie
10:26pétrolière non négligeable,
10:28et puis qui fait voler en éclats
10:29l'ancienne alliance
10:30entre Riyad et Abu Dhabi
10:33contre les Houthis.
10:35Et donc,
10:35on voit que les agendas
10:36de Riyad et d'Abu Dhabi
10:38sont désormais,
10:40clairement,
10:40dissociés,
10:41sinon opposés.
10:43Et c'est effectivement,
10:44il y a un risque
10:45de déstabilisation
10:46du Sud
10:47de la Peninsule
10:48qui est réel.
10:50Même si les Émirats
10:51semblent un petit peu
10:52calmer le jeu ce soir.
10:56Oui,
10:57mais le contentieux
10:57ne se limite pas
10:58d'ailleurs au Yéven,
11:00parce que l'Arabie solide
11:01reproche aussi aux Émirats
11:02de soutenir
11:05un camp au Soudan,
11:07notamment des forces
11:08du général Héméti.
11:11Et donc,
11:11alors que Riyad
11:13soutient effectivement
11:14la position
11:14de l'armée
11:17officielle
11:19de Khartoum.
11:20Donc,
11:21on voit que
11:22ça se disperse
11:23au niveau régional
11:24et qu'en fait,
11:25il y a des intérêts
11:25géopolitiques
11:26qui ne sont plus
11:27du tout convergents,
11:29même s'ils ont pu
11:29l'avoir été
11:30pendant un certain temps.
11:32Ce n'est plus le cas
11:32aujourd'hui.
11:33Et il se trouve
11:34qu'il y a effectivement
11:35une autonomie géopolitique
11:38clairement assumée
11:39de la part d'Abu Dhabi
11:40qui pose un problème
11:41majeur aujourd'hui à Riyad.
11:43Voilà,
11:44la recomposition régionale
11:45toujours en cours
11:46au Moyen et Proche-Orient.
11:47Merci beaucoup
11:48David Rigoulet-Rose
11:49pour vos explications
11:50très importantes
11:51au vu des événements,
11:53rédacteur en chef
11:54de la revue
11:54Orient Stratégique.
11:55Et je rappelle
11:56le titre de votre ouvrage
11:57paru chez l'Armatan,
11:58la République islamique
11:59d'Iran
11:59en crise systémique.
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