00:00Le 13 novembre 2015, j'étais au Bataclan et j'ai été blessée de balles dans la jambe ce soir-là.
00:06Je pense que c'était l'une des premières fois où je voyais vraiment un public comme ça,
00:09qui était joyeux, avec mon ami, on s'est placé dans le fond du Bataclan
00:13et puis le concert a commencé et le concert était même plutôt cool.
00:19Tout à coup, on entend des cris, les lumières se rallument
00:21et c'est là où on se rend compte qu'en fait, ça a dégénéré.
00:25Quand je les entends crier, on fait ça pour la Syrie et pour l'Irak,
00:29je me dis que c'est peut-être un attentat, surtout qu'on n'est pas très très loin,
00:33on est toujours en 2015.
00:34En janvier, il y a eu Charlie, il y a eu l'hypercachère
00:38et la connexion se fait très vite dans mon cerveau en fait.
00:40Très vite, je suis blessée, donc j'ai l'impression de recevoir un coup de marteau dans le mollet.
00:44Je me relève un petit peu, c'est là où je vois ma jambe et où je comprends que j'ai été blessée.
00:49Un garçon avec qui je rigolais pendant le concert en fait,
00:53parce que j'ai failli lui tomber dessus et lui en fait, il est tombé à côté de nous
00:56et en fait, il meurt sur nous et très vite, on l'utilise pour nous protéger
01:04si jamais il y a des tirs de balles encore.
01:06La façon dont je suis placée, je suis en face des escaliers qui montent au balcon.
01:11Il y en a un qui monte, l'autre le suit et en fait, il redescend.
01:16Il tire une balle dans la tête du garçon qui était en face de moi et là, il remonte.
01:20Et c'est ce moment-là où on comprend que ça va être notre chance et qu'on n'en aura pas d'autre si on veut sortir.
01:25Donc il y a une espèce de mouvement de foule en fait.
01:28On est sortis par le passage à Melot et en fait, on s'est retrouvés sur le boulevard Voltaire.
01:31Mon amie m'a mise dans un hall d'immeuble pour pouvoir trouver quelqu'un qui pourra m'emmener à l'hôpital
01:38parce que les secours ne sont pas forcément arrivés encore.
01:41Elle va trouver quelqu'un qui est en pleine course dans un Uber.
01:45Ils sont au quai et ils m'ont emmenée à l'hôpital Saint-Antoine.
01:48Quand on arrive, on est prise en charge rapidement parce que les gens n'arrivent pas encore forcément des terrasses ou du Bataclan.
01:56On essaye un petit peu de voir quelle est la gravité.
01:59J'étais montée dans ce qu'ils appellent un bunker et je voyais les médecins qui passaient avec des brancards,
02:04avec des radios qui disaient celle-là, on ne pourra pas la sauver.
02:07Là, il va peut-être falloir couper quelque chose.
02:09C'est un moment qui est assez traumatisant.
02:12Vers 8h, on me dit, vous êtes la prochaine à être opérée.
02:15La première opération, c'est ce qu'ils ont appelé une opération de parage.
02:18Je ne sais pas trop ce que c'est, mais je pense que c'était vraiment pour parer aux plus urgents.
02:23On pense que j'ai pris qu'une seule balle, qu'elle m'a arraché la moitié du mollet.
02:28Je suis opérée et je me réveille dans cette salle où j'entends des gens qui gémissent un petit peu.
02:34J'entends un peu tout et n'importe quoi.
02:37C'est une salle de réveil d'hôpital.
02:38La première chose que je dis, c'est que je veux voir mon amie.
02:42On m'emmène dans une chambre et je pense que c'est là où je la regarde et je lui dis,
02:48qu'est-ce qui s'est passé ? Est-ce que c'est vraiment arrivé ?
02:50Puis je vois ma jambe et c'est là où je me rends compte que ça n'a pas été un mauvais rêve,
02:56que ça n'a pas été quelque chose que j'ai inventé dans ma tête et que ça s'est vraiment passé.
02:59On me réopère deux jours après le lundi.
03:01Et là, ils se rendent compte que j'ai toujours une balle dans le bassin, du pubis jusqu'à la cheville.
03:06J'ai des énormes pansements.
03:08Je ne sais pas trop dans quel état elle est et je ne l'ai jamais vraiment vue
03:12parce que je n'ai jamais vraiment réussi à regarder ma jambe avant qu'on m'enlève tous les pansements
03:17et que je commence le kiné.
03:20Dix ans après, j'ai 80 cm de cicatrices sur la jambe.
03:24Donc ça, c'est des séquelles qui ne partiront pas.
03:26Je dois aller voir une ostéo pour qu'on me remette un petit peu droite
03:30parce que sinon, j'ai tendance à être un peu trop penchée.
03:33Donc on me remet un peu le bassin.
03:34Mais les plus grosses séquelles, c'est des séquelles psychologiques.
03:37Ma vie avant le 13 novembre 2015, c'était sortir quasiment tous les soirs,
03:43aller au ciné, aller dans des bars, aller dans des concerts.
03:47J'étais quelqu'un de plutôt joyeux et insouciant, on va dire.
03:50L'après, c'est le jour et la nuit.
03:54Je suis maintenant quelqu'un qui est toujours en hypervigilance.
03:58C'est qu'elle sort dans la rue.
03:59Je suis quelqu'un qui ne va quasiment plus à des concerts.
04:03J'ai dû en faire cinq en dix ans, même pas.
04:06J'évite le plus possible de manger ou de boire en terrasse.
04:08Quand je vais au cinéma, je demande toujours aux gens
04:12s'ils ont vu le film avant moi pour savoir si, oui ou non,
04:15il y aura des armes à feu, s'il y aura des tirs, s'il y aura des explosions.
04:18Quand arrive l'automne et le mois d'octobre,
04:22ça commence à devenir compliqué jusqu'au moment du 13 novembre.
04:26J'ai l'impression qu'il y a un compte à rebours qui s'est enclenché.
04:29J'évite de prévoir des trucs après le 13 novembre
04:32parce que j'ai toujours cette sensation
04:35que peut-être je ne passerai pas le 13 novembre.
04:38J'ai été accompagnée par des psychologues professionnels,
04:42ça je ne sais pas,
04:43mais disons que mon parcours psychologique a été assez chaotique.
04:48J'ai tout de suite eu ce besoin de parler,
04:51sauf que je n'ai pas vraiment eu de chance au niveau des psychologues,
04:54entre celui qui s'est endormi pendant que je lui parlais,
04:57celui qui m'a dit que je devais m'estimer heureuse d'être vivante,
05:02que tout le monde n'avait pas eu cette chance
05:03et que je devrais regarder des films de Charlie Chaplin pour aller mieux.
05:06Après, j'ai eu celle qui m'a sauvée en faisant de l'EMDR
05:09et qui a dû partir à la retraite après.
05:12C'est une technique de psychologie qui a été inventée aux États-Unis
05:15après la guerre du Vietnam.
05:16C'est basé sur les mouvements du doigt de la personne qui le fait
05:19et qui nous fait un peu comme ça.
05:21Et puis nous, on doit suivre son doigt
05:22et qui permet un petit peu d'estomper des souvenirs
05:25qui sont trop compliqués à garder.
05:28Après, j'ai voulu continuer de l'EMDR,
05:30sauf que celui que j'ai trouvé a essayé de me tripoter pendant la séance.
05:33J'ai eu celle que j'ai dû consoler.
05:34J'ai parlé pendant 10 minutes
05:35et j'ai passé les 50 minutes qui suivaient à la consoler
05:37et à lui dire que j'étais désolée.
05:39J'étais désolée de lui infliger ça, en fait,
05:42de lui parler de ça.
05:43Et la culpabilité, c'est quelque chose
05:45qui accompagne beaucoup les survivants, en fait,
05:47parce qu'on est désolée pour nous,
05:51on est désolée pour nos proches
05:52de leur avoir infligé une peur pareille.
05:55On est désolée d'avoir survécu.
05:58Désolée par rapport à la famille de Pierre Innocenti,
06:02ce garçon qui m'avait retenue et qui est mort sur moi.
06:06On est désolée par rapport aux gens qui sont morts.
06:08Pourquoi eux et pas nous ?
06:09Donc, c'est une culpabilité qui est très prenante,
06:13même 10 ans après, et qui reste beaucoup.
06:17Comparé à il y a 10 ans, je dirais que ça va mieux.
06:20J'ai eu cette chance de pouvoir tomber enceinte,
06:22même si là aussi, ce n'était pas gagné,
06:23parce que quand avec mon conjoint,
06:25on a voulu avoir un enfant,
06:28je n'arrivais pas à tomber enceinte.
06:29On ne comprenait pas pourquoi.
06:30Et puis, en fait, on s'est vite rendu compte
06:31que les séquelles du Bataclan étaient toujours là
06:34et que je ne pourrais pas tomber enceinte naturellement.
06:37On est passé par fécondation in vitro,
06:39qui a pris du premier coup.
06:41Et ma fille Apolline est arrivée au bout de 9 mois.
06:47Ça m'a aidée, oui et non, en fait.
06:48Parce que quand on devient parent,
06:50déjà, on a toutes ces angoisses qui sont liées
06:51à devoir protéger son enfant,
06:53à devoir y faire attention.
06:55Et je pense que moi,
06:56c'est vraiment une vigilance qui a été accrue
06:58parce que j'ai tout le temps peur pour elle,
07:01en fait, mais je pense encore plus.
07:04Parce que quand elle est à l'école,
07:05maintenant, j'ai peur qu'un de ses profs,
07:08enfin, sa maîtresse se fasse attaquer.
07:10Quand elle est en sortie,
07:11j'ai peur qu'il se passe quelque chose.
07:12Quand on va au cinéma,
07:13j'ai toujours peur qu'il nous arrive quelque chose
07:16et que je m'en veux.
07:17Je me dis que ce sera de ma faute
07:18s'il se passe quelque chose.
07:19Puis voilà, quand elle me dit
07:21j'aimerais bien aller à un concert,
07:23enfin voilà, un jour, j'irai à un concert.
07:26Moi, mon premier effet, c'est de dire
07:28non, tu n'iras pas à un concert,
07:29c'est hors de question,
07:29je refuse que tu ailles à un concert
07:31et qu'il t'arrive ce qui m'est arrivé.
07:34Donc, c'est un immense bonheur,
07:36mais c'est vrai que c'est énormément
07:37de peur aussi irrationnelle.
07:41Mon hypervigilance, c'est ma meilleure amie.
07:43On se tient par l'épaule,
07:44on s'accompagne au quotidien
07:46parce qu'elle est toujours là
07:49dès que je sors, dès qu'il y a quelque chose.
07:53elle se manifeste presque physiquement.
07:57au revoir.
07:58Sous-titrage Société Radio-Canada
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