00:00Sur Europe 1, Dimitri Pavlenko vous recevait ce matin l'ancien procureur national antiterroriste Jean-François Ricard.
00:06Bonjour Jean-François Ricard, bienvenue sur Europe 1, vous êtes magistrat, vous avez été le premier procureur de la République antiterroriste
00:12puisque l'institution, on l'a entendu il y a quelques minutes sur Europe 1, elle a été créée en 2019, vous l'avez dirigée jusqu'à l'année dernière,
00:20patron du PNAT, parquet national antiterroriste, c'est l'équivalent pour cette matière particulière qu'est le terrorisme du parquet national financier,
00:28donc à compétence nationale, c'est-à-dire que le PNAT, c'est vous qui décidiez de prendre la main sur telle ou telle affaire,
00:36n'importe où sur le territoire national, et affaire que vous estimiez à caractère terroriste.
00:41Alors vous signez avec Gilles Kepel, je le montre à l'image sur le site et l'appli d'Europe 1, un livre qui vient de parler de chez Plon,
00:47Antiterrorisme, la traque des djihadistes, c'est 50 ans d'histoire du terrorisme djihadiste, de la fin des années 70 jusqu'à aujourd'hui.
00:54Jusqu'à aujourd'hui, j'insiste parce qu'on en parle moins, mais on n'en a pas fini avec la menace djihadiste en France et en Europe.
01:01C'est le message que vous nous portez ce matin, Jean-François Ricard.
01:03Tout à fait, et l'intérêt de ce livre, c'est de réfléchir sur plusieurs dizaines d'années d'implantation du terrorisme djihadiste en France,
01:12pour comprendre ce qui s'est passé, approcher au plus près, et permettre de mieux saisir ce que nous vivons aujourd'hui,
01:19si possible même ce que nous allons vivre dans les années qui viennent.
01:21Alors, vous remarquez qu'on a eu en l'espace d'un mois, depuis début octobre, 5 actions terroristes d'inspiration djihadiste en Europe,
01:29Berlin, Manchester, Anvers, Lyon, Paris, et la question que vous vous posez, c'est est-ce que c'est le hasard,
01:35ou est-ce qu'on est au début d'une campagne ? Quel est votre point de vue sur ce qui s'est passé ?
01:38C'est toujours très difficile de faire des pronostics, et je me garderais bien de partir sur cette piste-là.
01:45En revanche, on peut essayer, au regard du passé, de comprendre ce qui se passe.
01:51Première chose, il y a toujours eu une intensité, une intensification des actions terroristes,
01:57lorsqu'il y avait quelque part dans le monde, une situation très tendue, à caractère djihadiste.
02:02On peut penser à l'Irak, autrefois, en 2003, à la Syrie, plus près de nous.
02:06L'Afghanistan aussi.
02:07L'Afghanistan, encore plus ou moins, ou même l'Algérie, avec le GIA, au milieu des années 90.
02:11Aujourd'hui, est-ce qu'il en est de même avec Gaza ?
02:15Je dirais oui et non.
02:17Oui, parce qu'il y a massivement une guerre extrêmement violente,
02:23et qui peut servir de fondement à des jeunes musulmans pour se mobiliser, et puis...
02:28Oui, c'est un tel ressort de la guerre en Syrie, notamment, en djihadiste en Syrie.
02:31Mais il y a une différence, c'est qu'il a un caractère nationaliste,
02:35dans cette activité, notamment du Hamas,
02:38ce que d'ailleurs Daesh reproche au Hamas.
02:40dans un communiqué qu'il a appris récemment.
02:44Donc, c'est à la fois un facteur de mobilisation,
02:46mais en même temps, on ne peut pas l'assimiler à ce qu'on a connu dans le passé.
02:49Oui.
02:50Alors, Daesh, Al-Qaïda, justement, parlons-en,
02:52ces organisations existent toujours, Jean-François Ricard.
02:56Quel est l'état de leurs forces ?
02:57Est-ce qu'on parvient à le savoir ?
02:58Est-ce que quand vous étiez aux commandes du parquet national antiterroriste,
03:01vous aviez les moyens de mesurer les forces de l'adversaire ?
03:04Les services de renseignement en France,
03:07notamment la DGSI et la DGSE pour l'extérieur,
03:11ont une analyse tout à fait fine de ce qui se passe.
03:14Daesh, aujourd'hui, le Daesh central,
03:17qui est basé dans la région irako-syrienne,
03:20n'a plus du tout les mêmes capacités militaires
03:22qu'il avait dix ans auparavant.
03:24En revanche, il y a, par exemple,
03:27l'État islamique au Khorassan,
03:28c'est-à-dire dans la zone afghane,
03:31qui a développé des capacités d'opération extérieure,
03:35par exemple en Iran.
03:36Et qui sont des adversaires des talibans, il faut le dire.
03:37Qui sont des adversaires des talibans
03:39et qui sont capables de mener des opérations extérieures.
03:42Vous avez vu qu'il y a quelques jours,
03:44en France, un individu, un afghan,
03:47considéré comme étant lié à cette organisation,
03:50a été arrêté et mis en examen.
03:51Est-ce que c'est ainsi ?
03:52Il y en avait déjà eu en 2022.
03:55Est-ce que vous pensez, Jean-François Récard,
03:56à quelques jours maintenant,
03:57des commémorations des dix années des attentats de Paris,
04:01le Bataclan, les terrasses, le Stade de France,
04:02je prends toujours la peine de les citer
04:03parce que le Bataclan, dans la mémoire collective,
04:06a pris le pas sur le reste.
04:07Il y a eu ces trois scènes d'attentats.
04:09Vous pensez que ce genre d'opération de grande ampleur,
04:12la France y est encore exposée ?
04:14Ou bien on est en mesure, aujourd'hui,
04:16on a un appareil sécuritaire
04:18qui est suffisamment puissant pour empêcher
04:20que ça ne se renouvelle ?
04:21Il y a les deux.
04:23Nous avons effectivement un appareil
04:25tout à fait articulant antiterroriste
04:27qui est beaucoup plus important
04:28qu'il n'était il y a une quinzaine d'années.
04:30C'est une réalité beaucoup plus efficace
04:32pour prévenir des opérations de grande ampleur.
04:34Et en même temps,
04:35il ne faut pas oublier
04:36qu'une opération comme celle-là
04:38est relativement simple dans son exécution.
04:41Il s'agit d'avoir quelques armes
04:42et des gens décidés prêts à mourir.
04:44Ce n'est pas extraordinairement sophistiqué.
04:46Et des gens décidés, il y en a pas mal dans le pays.
04:48Votre successeur au PNAT, Olivier Christin,
04:50vient de dire
04:51qu'on a de plus en plus de gamins,
04:53parfois moins de 15 ans,
04:55qui spontanément passent à l'acte.
04:56Spontanément, je le dis,
04:57parce que ce ne sont pas forcément
04:58des gens pilotés depuis l'étranger.
05:00Ils s'auto-radicalisent,
05:02ils s'auto-forment,
05:03ils trouvent tout seuls
05:04comment faire, finalement,
05:06et leurs objectifs.
05:07Vous avez connu ça,
05:08vous, Jean-François Ricard ?
05:09Tout à fait.
05:10Il s'agit de ce qu'on a pu appeler
05:12le djihadisme d'atmosphère,
05:14c'est-à-dire des gens
05:14qui ne sont pas téléguidés.
05:16C'est la formule de Gilles Capelle.
05:17C'est une formule,
05:18mais que j'assume tout à fait le reprendre.
05:20Ils ne sont pas téléguidés,
05:22ils vont agir de leur propre chef
05:25à partir de mots d'ordre généraux.
05:27Ils vont se former également seuls,
05:29et ils peuvent agir de manière presque individuelle,
05:32ce qui est très difficile à détecter.
05:33On parle beaucoup des sortants de prison aussi,
05:35ceux qui ont été condamnés pour terrorisme
05:36il y a quelques années,
05:3770 parents en moyenne qui sortent de prison.
05:40Est-ce qu'on a les moyens
05:41de tous les suivre aujourd'hui,
05:42Jean-François Ricard ?
05:43C'est véritablement
05:44une des plus grandes difficultés
05:46auxquelles il faut faire face.
05:47Le suivi judiciaire,
05:48le suivi administratif,
05:49le suivi en renseignement,
05:51je dois le dire,
05:52en matière judiciaire,
05:54les textes dont nous disposons
05:56sont insuffisants.
05:57Les textes ou les moyens ?
05:58Les textes.
05:59Une loi avait été votée.
06:01Le droit vous empêche
06:02de mêler la mission de sécurité ?
06:03Elle était en partie invalidée,
06:04en très grande partie,
06:05invalidée par le Conseil constitutionnel.
06:07Et vous le déplorez ?
06:08Je le déplore profondément.
06:10Est-ce que vous pensez aussi,
06:12question un peu plus diplomatique,
06:13mais il faut faire de la diplomatie
06:14quand on est à la tête
06:14du parquet national antiterroriste,
06:16les difficultés avec l'Algérie,
06:18en ce moment,
06:19est-ce que vous pensez
06:20que ça entrave,
06:22la lutte antiterroriste ?
06:23Je vais vous répondre très franchement,
06:25oui.
06:27Les services de renseignement
06:29ont besoin d'une fluidité
06:31dans les échanges,
06:32dans ce qu'on appelle
06:32la communauté du renseignement.
06:34des crispations
06:36entre différents pays
06:38et notamment
06:39des deux bords
06:40de la Méditerranée
06:41peuvent avoir des conséquences
06:43dans la fluidité
06:44de ces échanges.
06:45Merci beaucoup,
06:45Jean-François Ricard,
06:46d'être venu nous parler ce matin
06:47et je renvoie vers votre ouvrage
06:49co-écrit avec Gilles Queppel.
06:50Donc,
06:50antiterrorisme,
06:51la traque des djihadistes.
06:52Alors,
06:52la couverture est extrêmement
06:53percutante,
06:54vous ne pouvez pas le manquer
06:55en librairie,
06:56c'est pareil,
06:56c'est plomb.
06:57Bonne journée à vous.
06:58Merci à vous.
06:58Il est 7h19 sur...
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