Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Mercredi 22 octobre 2025, l'écrivain Jean-Christophe Grangé. Il publie "Je suis né du diable", aux éditions Albin Michel.
00:02Vous êtes cet auteur qui s'est offert, grâce à ses écrits, d'avoir toute sa vie le vent en pourpre.
00:06Et pour cause, la majorité de vos ouvrages sont des best-sellers, avec à chaque fois des lecteurs conquis.
00:11Depuis le vol des cigognes en 1994, vous êtes considéré comme l'un des rares auteurs français devenus maîtres du thriller,
00:16adapté au cinéma et traduit dans plus de 30 langues, donc dans le monde entier.
00:20Vous réviez enfin de devenir écrivain et forcez de constater qu'aujourd'hui vous jouez dans la cour des grands,
00:24armé de votre solide expérience acquise en tant que journaliste, tout d'abord reporter,
00:27aux côtés de Pierre Perrin, c'est d'ailleurs sans doute ce qui vous a permis d'affûter votre plume et votre œil de fin observateur.
00:33Depuis vos débuts, beaucoup de lecteurs sont sensibles et parfois interpellés par la précision presque chirurgicale,
00:39donc cinématographique, en tout cas étonnante, des scènes de crime et des procédures utilisées par vos différents personnages.
00:45Ils se demandent souvent d'où vient cette écriture et cette imagination si glauque et sanglante.
00:51Aujourd'hui, vous venez non pas nous présenter un nouveau thriller,
00:54« Quoique, vous sortez, je suis née du diable », c'est une histoire d'autant plus terrifiante que vous le précisez dans le bandeau apposé sur la couverture,
01:02« Tout y est vrai » et vous avez pris la peine de rajouter « C'est la mienne ».
01:05Ce livre est né du besoin finalement de répondre à cette question, mais le mieux du monde,
01:11cette fameuse question que tout le monde vous pose, d'où vient cette imagination ?
01:15Absolument, depuis que j'écris et depuis que j'ai publié mon premier roman, c'est la question qui revient le plus souvent,
01:22mais d'où te viennent des idées pareilles ?
01:25J'ai été obligé d'y réfléchir et de me creuser un peu le cerveau pour dire,
01:29oui quand même j'ai une imagination très très noire.
01:32J'ai eu une enfance heureuse, je suis un petit garçon normal,
01:36ado, bon difficile comme tous les ados,
01:39mais il fallait que je cherche quand même et j'ai quand même creusé du côté de mes origines
01:44parce que c'est quand même là que ça se passe, c'est là où votre personnalité se forge
01:49et j'ai commencé à poser des questions et j'ai découvert qu'en fait, oui, ma naissance
01:55et mes premières années abritent un véritable cauchemar, mais un cauchemar digne de mes livres.
02:01Donc tout d'un coup j'ai compris que ce cauchemar m'avait marqué au niveau inconscient
02:05et que c'est lui qui nourrit la machine, qui nourrit mon imaginaire
02:09et c'est ça que je ne cesse de raconter dans mes thrillers,
02:12c'est-à-dire l'histoire d'un père super maléfique,
02:16vraiment un super méchant jaillit de je ne sais pas quelle bande dessinée
02:19et qui a donc persécuté ma mère et moi tout bébé.
02:24En 1963, alors que vous n'aviez que deux ans,
02:26dans un endroit dans lequel vous avez vécu jusqu'à vos neuf ans,
02:29situé Boulevard Soult, dans le douzième arrondissement,
02:32les immeubles de la régie immobilière de la ville de Paris,
02:34des forteresses de briques, des mureilles rouges, comme vous le dites,
02:38sang qui vous obsèdent depuis votre enfance.
02:40Et pour cause, votre mère a été enlevée le 18 juillet 1963
02:44par des hommes cagoulés dans une sorte de vanne.
02:47Elle a été emmenée dans un cimetière pour y être enterrée vivante.
02:51Elle a réussi à s'échapper et à aller retrouver finalement des passants qui l'ont protégée.
02:58On a effectivement l'impression que cette histoire n'a pas existé tellement,
03:01en tout cas qu'elle est née dans votre imaginaire.
03:05Ça fait froid dans le dos.
03:07C'est effectivement l'écriture d'une lettre,
03:09enfin la lecture d'une lettre envoyée par votre tante
03:12qui vous a mis finalement un peu la puce à l'oreille.
03:16En réalité, toute mon enfance, toute mon adolescence,
03:19toute ma jeunesse et puis ensuite,
03:21j'ai un peu repoussé toute cette histoire
03:24parce que j'avais un petit peu peur de la découvrir.
03:26Et j'étais grandement aidé par ma mère qui refusait de dire un mot de toute façon.
03:30Donc on était dans le silence total, le tabou.
03:33Et voilà.
03:33Sauf que c'est ce que je raconte dans mon livre.
03:35Autour de 45 ans, j'ai fait une dépression.
03:38Et évidemment, ma psychiatre m'a dit
03:40« Bon ben, on va vous soigner chimiquement avec des médicaments.
03:43On va aussi creuser quand même où est la faille. »
03:47Et là, elle m'a exhorté à demander à ma mère de me raconter bien toute cette histoire
03:51qui, si vous voulez, c'est une poche noire dans mon enfance.
03:53On ne m'en a jamais parlé, mais vous ne parlez pas de quelque chose à un enfant.
03:56C'est le meilleur moyen pour que son imagination galope.
03:59Et encore une fois, ma mère a dit
04:01« Désolée, 50 ans après, je ne peux toujours pas, etc. »
04:03Votre question, c'était « Est-ce que tu peux me raconter pourquoi je n'ai jamais connu mon père ? »
04:07Dans les premières années de mes origines,
04:09qu'est-ce qui s'est passé avant ma naissance,
04:11pendant ma naissance, juste après ma naissance ?
04:14Parce que mes parents ont divorcé après ma naissance
04:16et mon père a eu l'interdiction absolue de me voir à ce moment-là.
04:20Donc, c'était un secret vraiment bien gardé.
04:23Et tout ce que ma mère m'a dit, c'est
04:24« Je vais te donner, moi je ne peux pas parler,
04:27mais je vais te donner le dossier du divorce
04:28où il y a plein de témoignages. »
04:30Et quand j'ai ouvert ce dossier, donc pendant ma dépression,
04:33le premier document, c'était un article de presse
04:35qui racontait cette histoire de cimetière
04:37où on avait tenté de l'enterrer vivante.
04:39J'étais déjà pas en forme.
04:41J'ai dit « Bon, je vais fermer le dossier,
04:44on lira ça un peu plus tard,
04:46quand je serai quand même plus d'aplomb. »
04:48Et donc, une nouvelle fois,
04:50j'ai eu un épisode terrifiant
04:52de ce moment de ma petite vie,
04:55parce que j'avais deux ans à l'époque,
04:57et n'en parlons plus.
05:00Et puis, au moment où j'ai décidé quand même
05:02de creuser et de reconstruire l'histoire
05:03et d'aller voir ma tante,
05:05dans l'avion qui m'emmenait à Washington,
05:06j'avais emmené ce dossier.
05:08Et donc, pendant tout le vol, j'ai lu le dossier.
05:11Je peux vous dire, j'étais un passager
05:12qui avait une drôle de tête.
05:14Parce que j'étais abasourdi
05:15de ce que je lisais, les témoignages.
05:18Et là, j'ai compris, j'ai dit « Ok,
05:19Granger, ton père, c'était pas un mauvais mari
05:21ou un compagnon violent. »
05:24C'était le diable.
05:25Vous êtes toujours positif,
05:26mais il y a quand même beaucoup de tristesse
05:27dans certains mots.
05:30Ça heurte.
05:30Par exemple, vous dites que tous les gamins
05:32autour de vous craignaient le noir,
05:33alors que pour vous, le noir,
05:35vous habitez en permanence,
05:37avec des cauchemars permanents,
05:38vous l'avez raconté,
05:40en guise de rêve.
05:41Vous n'avez, à ce jour d'ailleurs,
05:42aucun souvenir de rêve serein
05:44durant votre enfance.
05:45C'est terrible.
05:47Et jusqu'à aujourd'hui,
05:48je crois que cette nuit,
05:49je m'en suis farci encore un.
05:51Alors moi, je suis un monsieur cauchemar.
05:53Vraiment, c'est pour ça,
05:54les gens se sont étonnés.
05:55Je me lève à 3h du matin en pleine forme.
05:57C'est un soulagement de me réveiller à chaque fois
05:58parce que j'ai fait des tels cauchemars
06:00que le sommeil, pour moi,
06:02c'est pas du tout synonyme
06:03de quelque chose d'apaisant.
06:04Pas du tout, plus du tout.
06:05Mais si on parle de tristesse,
06:06il faut surtout parler de ma mère
06:07parce que moi, encore une fois,
06:09j'ai été protégé,
06:10j'ai été entouré par l'amour de ma grand-mère
06:11qui m'a alors vraiment mis dans une alcove
06:14vraiment de coton.
06:16Mais ma mère,
06:17ces trois années qu'elle a partagées avec mon père,
06:20à son âge, comme ça, si jeune,
06:21ça a été un cauchemar absolu.
06:23C'est pour ça qu'elle a fait ce choix
06:25de ne plus jamais en parler.
06:27Et alors, je me permets une anecdote,
06:29c'est que quand je lui ai expliqué
06:30que moi, j'allais écrire cette histoire,
06:33elle m'a dit, pas question,
06:34elle m'a dit, c'est un secret que j'ai gardé
06:36pendant 50 ans
06:36et tu vas le mettre sur la place publique.
06:39Alors, j'ai fait ce pari,
06:40je lui ai dit, écoute, maman,
06:40j'écris le livre,
06:42tu le lis, tu me dis oui, tu me dis non.
06:44Et j'ai pris ce risque d'écrire un livre,
06:46peut-être bon pour la broyeuse,
06:48parce que si elle me disait non,
06:49j'aurais jamais, comment dire,
06:52pris le risque de me bagarrer avec ma mère,
06:54ni rien.
06:56Coup de chance,
06:58elle l'a lu, elle l'a apprécié,
06:59elle a surtout trouvé que j'avais bien réussi
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