00:00Donc c'est la dernière lecture de notre deuxième journée de la 8e édition du Festival Tournée à la Plage.
00:09Alors on entendra dans l'ordre Yoann Sarra, Sarah Kirina, Peter Hart et Francesca Caruana.
00:22Bonne écoute.
00:23J'ai appris hier que les orques pouvaient se suicider en agissant sur leur système respiratoire,
00:28en laissant leur poumon se faire attaquer par le désespoir.
00:33Ce serait peut-être ce qu'il s'est passé avec la star internationale Keiko, héros du film Sauver Willy,
00:38qui aurait difficilement accepté son retour à la vie sauvage après avoir été au contact des humains.
00:44Hier, une sorte de philosophe ringard a cru qu'il allait sauver la littérature, nous dire qu'il avait sauvé la littérature.
00:50Et comme Keiko, la littérature a eu cette réaction immédiate.
00:54Elle a agi sur son système respiratoire pour crever.
00:56Et la littérature devient l'écriture infinie et infâme de ce déclin de poumons.
01:01Nous n'avons pas sauvé Willy malgré les deux films et les deux VHS follement ingurgités.
01:07Mais nous avons encore quelque chose à sauver, peut-être, au fond de chaque poumon, un morceau de texte, ici et maintenant.
01:13Pour écrire un livre, il faut agir sur son système respiratoire, négativement, maladroitement.
01:19Il faut entacher ses poumons, il faut que le livre s'empêche de respirer même, ou bien trop mal, ou peu, ou pas assez.
01:27Je n'ai pas réussi à respirer efficacement mon livre et à sauver Willy, c'est ainsi.
01:33Les blessures ont radicalement changé la physionomie de mes orteils,
01:36qui se sont vues entachées de nouvelles couleurs étranges,
01:38comme un hématome qui passe du bleu au noir, au vert, au jaune, en quelques jours.
01:42Désormais, je ne souhaite plus d'un regard extérieur sur mes pièces, mais d'un regard intérieur.
01:56Les yeux littéralement révulsés vers les viscères, là où enfin une danse continue de s'émietter,
02:01le seul vrai solo improvisé s'y trouve enfin, un champ sémantique intériorisé,
02:05une isotopie de mots encore inconnus.
02:12Je veux que mon corps crie, faire crier mon corps, que mon corps soit un cri,
02:21que mon cri soit un corps, faire de mon corps un cri.
02:23Il faut aussi se laisser traverser par le regard de l'autre,
02:40celui ou celle que l'on appelle le « la spectatoris »,
02:43mais qui est en fait celui ou celle qui t'aide à chorégraphier,
02:46qui t'implante encore plus dans l'issier maintenant performatif,
02:49jusqu'à faire sointer des mouvements neufs de ton corps déjà suant d'autre chose,
02:52de la réalité et de ces coagulations parfois douloureuses,
02:56de l'harrassement qui n'est pas corporel,
02:59qu'il est la répercussion de la noirceur quotidienne
03:01que le spectacle vivant permet de transcender,
03:04pour travailler à faire jaillir des lumières,
03:06comme des épiphanies ici et là.
03:07Temps de pauses
03:22Revoir l'armée des ombres pour la énième fois
03:27et ne plus se souvenir de sa longueur, des dialogues,
03:31mais de l'obscurité des plans,
03:33de la violence de certaines scènes,
03:35de ma grand-mère qui parlait du regard de Simone Signoret à la fin
03:38et de ma mère qui disait « la résistance, c'était terrible ».
03:41En 1986, après Tchernobyl,
03:45la catastrophe entre dans la culture mondiale.
03:49Le rapport signale son bruit.
03:52Une femme tombe malade.
03:54Elle dépense ses économies pour se payer les services d'un gigolo.
03:58Elle guérit, mais se retrouve ruinée.
04:01Le matin, je me réveille, je pense,
04:03je n'arrive à rien,
04:05sans savoir s'il faudrait plus de choses reposantes
04:07ou plus de choses dynamisantes.
04:09La catastrophe climatique dans le cinéma hollywoodien.
04:15Le mot panique vient du dieu Pan.
04:18La ville hyper-urbaine dont le principe de morphogenèse
04:21est la séparation de notissements centrifuges
04:24et de zones périphériques.
04:26Des mégalopoles fragmentés,
04:28des temps dépareillés.
04:30Une chronologie d'avènements à venir
04:32de plus en plus difficile.
04:34Ghetto, de l'italien guettaré, jeté.
04:39Stasis est le terme par lequel les Grecs anciens désignaient
04:43une crise résultant d'un conflit interne à une cité-État,
04:48souvent entre les riches et les moins riches.
04:51Le ciel est d'un bleu parfait,
04:53la piscine immobile,
04:54été, été.
04:56Meurtre d'un prêtre dans une église.
04:58Faut-il instaurer l'anonymat des terroristes ?
05:01La purge en Turquie continue.
05:03La France bombarde.
05:04Un couloir humanitaire est réclamé pour la ville de Homs,
05:08méticuleusement détruite.
05:09Hôpitaux et dispensaires compris.
05:11Un attentat à Kaboul,
05:13un attentat à Mossoul.
05:14Été, été.
05:16Le bruit de la guerre,
05:17le sang qui glace,
05:18qui nous surprend dans nos torpeurs.
05:20La mort comme un nuage noir au milieu du beau,
05:23bleu, fixe.
05:24Le bleu, le noir, le rouge.
05:27Un album de Winnie l'ourson,
05:29avec des pastilles olfactives
05:31qui, quand on les frotte,
05:33dégagent l'odeur du chèvre-feuille,
05:35du sapin et du trèfle.
05:36Je me demande quels produits
05:38ils ont pu mettre dans ces pastilles
05:39pour que, presque 40 ans après,
05:42ça marche encore.
05:44Peut-on qualifier notre réalité de réalisme ?
05:47Peut-on parler d'une autre réalité ?
05:49Peut-on parler de nous-mêmes ?
05:50A-t-on le droit de parler de nous-mêmes ?
05:52A-t-on le droit de s'accorder le temps ?
05:55De parler de nous-mêmes ?
05:56De parler de notre situation ?
05:58De parler de notre relation ?
06:00A-t-on le droit de parler de Dieu ?
06:02A-t-on le droit de parler de notre relation avec Dieu ?
06:05A-t-on le droit de parler de notre relation
06:08avec des amis imaginaires ?
06:10A-t-on le droit de parler d'amis imaginaires ?
06:12Même si on est adulte,
06:14Dieu n'a pas dit grand-chose,
06:16mais ce qu'il a dit,
06:18ce n'était pas bien clair.
06:19Vous pouvez juste lire les livres de poésie,
06:24les textes sacrés,
06:24ce n'est jamais très clair ce qui est écrit dedans.
06:27C'est tout le temps une question de production,
06:30de vendre quelque chose,
06:32de vendre sa Bible,
06:34même si tu le donnes à quelqu'un.
06:36C'est quelque chose que tu veux vendre,
06:38tu veux le vendre, mais gratuitement,
06:41tu veux te vendre, mais gratuitement.
06:42Parce que l'histoire du Christ,
06:45c'est un peu une histoire de reproduction à la base.
06:48C'est une histoire de reproduction miraculeuse,
06:50mais une histoire de reproduction quand même.
06:53On a reproduit un homme,
06:55un homme et juste un autre homme,
06:57et c'est tout.
06:58Et ça arrive tous les jours,
07:00et on reproduit des femmes,
07:01et des gens qui sont entre les deux,
07:03et c'est très bien,
07:05mais c'est la reproduction,
07:07c'est le fait que ça tourne en rond tout le temps,
07:10on n'est jamais sûr de qui on est.
07:12Mais il est encore possible
07:14de changer de mentalité.
07:17Il est encore possible
07:18de cesser d'être un bébé,
07:21de cesser de se chier dessus,
07:24de cesser de se faire chier,
07:27avoir des pensées interrogatives,
07:34des interrogations.
07:35Si possible,
07:37de cesser d'avoir des interrogations
07:41à l'intérieur,
07:43et de tout projeter à l'extérieur,
07:47pour qu'on ne meure pas.
07:51Je vais lire deux textes
07:52qui sont extraits
07:53de ce petit recueil
07:55qui s'appelle Corrida,
07:57suivi d'un doute,
07:59aux éditions par Aulès.
08:00Mais ce n'est pas vraiment
08:04la Corrida,
08:05parce qu'il y a deux images
08:07de la Corrida,
08:09une liée à la violence du pouvoir,
08:13et où je fais parler,
08:16enfin où je mets en scène
08:17Salvador Dali,
08:19mais plutôt le côté noir
08:20de Salvador Dali,
08:22et le djihad islamique,
08:25avec une référence au Bataclan.
08:27Et la deuxième image,
08:30c'est celle
08:31de la Corrida Western.
08:34« Vive la moitié ! »
08:36ainsi criait le tueur.
08:38« À la voix de bas ! »
08:40ainsi hurla l'assassin.
08:43Dans l'immensité de l'œuvre,
08:47telle une arène,
08:49le corps des pigments danse.
08:51Salvador entre en scène
08:53dans un Paris ambitieux,
08:55fébrile,
08:55au ton irréel
08:57d'une guerre de peintres
08:59en forme de rêve.
09:01Lui, seul,
09:03arrogant,
09:05brillant,
09:06bouffe de sa canne argent
09:07les mitrailles,
09:09engorgée de la peinture restante.
09:13Salva !
09:14Alors que je vous nomme
09:16par ce petit nom
09:17qui semble si familier
09:19et que votre patronyme
09:21finit en pièce d'or,
09:22je vais vous raconter
09:24l'histoire d'un diable,
09:26un diable en vous,
09:28tant le désir unit
09:29le pouvoir et la mort,
09:31l'ombre et le soleil,
09:33le taureau et la peinture.
09:35Taureau !
09:36Jette à deux mètres
09:37ce poussin venimeux,
09:39muni d'une épée
09:40qui remplace sa puissance.
09:43Le danseur se relève,
09:44le fuit,
09:45ses pieds ne vont pas vite,
09:47les chaussons,
09:48dans son rêve,
09:49restent pendus
09:50au clou de la chambre.
09:53Mais ils sont là,
09:55embrouillés dans le sable
09:56qui le tue.
09:58Il faut fuir à nouveau,
09:59glisser avec élégance,
10:01se soustraire au sabot de plomb,
10:03plonger en cailleronne,
10:05revenir.
10:07Rien n'est fait.
10:09Les cris soulèvent
10:10le triomphe du Matador.
10:11Matar !
10:13Non,
10:14il n'est pas un tueur,
10:15c'est un torero.
10:16Il a joué,
10:17déjoué,
10:18Matador !
10:21Séquence 2,
10:23la mort par djihad.
10:25Le bruit noie les détails,
10:27les lumières clignotent,
10:28saccade l'espace,
10:29bam, bam,
10:30olé, olé,
10:32en musique toute !
10:34Soudain,
10:35clac, clac, clac, clac,
10:36une fulgurance.
10:40Salva a chef son oeuvre
10:41dans l'or du succès.
10:43Le pinceau sec a craqué
10:45dans la nuit financière.
10:47Une balle tirée
10:48depuis sa palette.
10:51Se relevant sans gêne,
10:53ils boutonnent leurs habits,
10:55lancent leur chemise
10:56sur le dos de la fille
10:57qui ne sourit plus,
10:59la poussent vers le touril
11:00et trinquent à leur victoire.
11:04Lorsqu'il revient plus tard,
11:06yeux bleus exorbités,
11:08un scalp blond dans la main,
11:09elles font un passeo
11:12en tournant dans l'arène,
11:14flanquées sur chaque taureau,
11:16assises entre leurs cornes,
11:19jouant les amazones
11:20du numéro 1
11:21au numéro cirque.
11:24Debout,
11:25couché,
11:27à la queue le le,
11:28en forme de l'assaut,
11:31un taureau miel fonce,
11:33seul,
11:34vigoureux,
11:35nerveux,
11:36la croupe libre,
11:38le cuir éclatant,
11:39le sabot sonore.
11:40Le sabot sonore.