00:00Vous avez été élu donc récemment grand maître du Grand Orient de France.
00:04C'est quoi le Grand Orient de France et c'est quoi être grand maître aussi ?
00:07Alors le Grand Orient de France, c'est la principale obédience maçonnique,
00:12c'est-à-dire organisation maçonnique de France et dans la forme du Grand Orient de France au niveau mondial.
00:20Nous sommes 56 000 membres, dont 7 000 femmes qu'on appelle des sœurs.
00:27Et le Grand Maître, c'est d'abord le président du Conseil de l'Ordre,
00:31parce que le Grand Orient de France est une association, comme toute association,
00:35elle a un conseil d'administration que nous appelons le Conseil de l'Ordre,
00:39et elle a un président qui est donc également le Grand Maître.
00:43Vous avez annoncé mettre la laïcité et la défense de la République comme fil rouge de votre mandat.
00:50Souvent, la franc-maçonnerie est comparée, alors par certains, à une sorte de religion.
00:55Vous parlez vous-même de recherche spirituelle ?
00:58Il faut d'abord redéfinir ce qu'est le Grand Orient de France.
01:01Le Grand Orient de France a des valeurs.
01:03Ces valeurs, liberté, égalité, fraternité et laïcité.
01:08Le Grand Orient de France applique des principes.
01:11Ces principes, c'est le respect de l'autre et de soi-même,
01:13la tolérance mutuelle, la liberté absolue de conscience.
01:17Et dans le Temple, en loge, le Grand Orient de France applique une méthode,
01:23une méthode qui est assez simple, qui consiste tout simplement à s'écouter,
01:28à s'enrichir du propos de l'autre.
01:31Et le Grand Orient de France a une particularité par rapport à d'autres organisations maçonniques,
01:37c'est que le Grand Orient de France marche sur ses deux jambes.
01:40On va dire une jambe individuelle, c'est d'abord un travail introspectif sur soi-même,
01:45de réflexion personnelle, sur son destin.
01:50Et là, c'est la première jambe.
01:51La deuxième jambe, c'est la jambe sociétale.
01:55C'est-à-dire que le Grand Orient de France, si je résume sa vocation,
01:59c'est changer l'homme pour changer la société.
02:02Donc, ce que nous apprenons à titre individuel, personnel, dans le Temple,
02:07nous voulons le faire partager par la société, au-delà du Temple.
02:12Et nous cherchons effectivement à mettre en œuvre nos valeurs, nos principes, avec notre méthode.
02:20Alors, vous avez été initié à Metz, ici, à peu près à 50 ans,
02:25contrairement aux anciens grands maîtres qui ont été initiés un peu plus tôt,
02:28dans une trentaine d'années en général.
02:30Est-ce que ça change la façon dont on gère le Grand Orient,
02:32peut-être en ayant un peu plus d'expérience du monde profane ?
02:35En tous les cas, l'âge auquel on frappe à la porte du Temple,
02:42c'est souvent dans la quarantaine, en moyenne.
02:44Et pourquoi, à ce moment-là ?
02:46C'est un peu le mi-temps de la vie.
02:48Et donc, on s'interroge sur ce qu'on a fait, sur ce qu'on fait,
02:52et sur ce qu'on pourrait faire.
02:53Et c'est vrai que la maçonnerie offre cette possibilité,
02:57c'est-à-dire qu'on peut échanger, on peut s'enrichir du propos de l'autre,
03:03mais sans qu'aucun jugement ne soit prononcé.
03:07La liberté de parole est totale.
03:10D'ailleurs, la parole circule, comme on dit.
03:14Et ça permet mieux de faire ce travail sur soi-même.
03:20Alors, est-ce que prendre le premier maillet,
03:24comme on dit, à un âge plus élevé que mes deux prédécesseurs,
03:33immédiat, je ne sais pas.
03:35Je ne sais pas.
03:36Il n'y a pas de règle.
03:38Quand on regarde l'histoire, il n'y a pas un âge pour devenir grand maître.
03:42Je dirais chacun, à sa manière, en fonction de sa personnalité
03:46et du contexte va exercer la fonction.
03:49Alors, on reste sur la ville de Metz, où on est aujourd'hui.
03:52Vous avez fait la majeure partie de votre carrière ici, à Metz.
03:55Vous avez aussi été initié, donc je l'ai dit tout à l'heure.
03:58Vous enseignez encore à Centrale Supélec, à l'Université de Lorraine.
04:01C'est possible de concilier les deux ?
04:03Alors, sur le plan maçonnique, effectivement, j'ai été initié à Metz
04:09et donc c'est là où j'ai fait mon parcours initiatique pour l'essentiel.
04:13Sur le plan professionnel, j'ai été fonctionnaire au ministère des Finances,
04:17donc c'est plutôt du côté de Bercy que j'exerçais.
04:21Je me partageais donc entre Metz et Paris.
04:25Et j'ai toujours effectivement donné des cours, des cours en activité secondaire,
04:29et notamment ici à Metz, à l'Université et à Centrale Supélec.
04:33Alors, c'est vrai, depuis que je suis conseiller de Lorraine,
04:35j'ai sérieusement réduit la voilure et j'ai divisé par cinq mes heures de cours
04:41parce qu'on ne peut pas faire correctement les deux fonctions.
04:45Alors ici, nous sommes sous la statue de Lafayette,
04:48qui reste dans l'histoire après le fameux souper de Metz en 1775,
04:54juste avant de partir, libérer, participer au combat, en tout cas,
04:56à l'indépendance de l'Amérique.
04:58C'est un des grands noms de la maçonnerie.
05:01Certainement que Lafayette est le plus connu,
05:03puisqu'il a donc été initié en 1775,
05:07dans une loge, certainement une loge militaire.
05:10Sa pratique a été assez faible,
05:15mais le fait qu'il ait été initié en 1776,
05:20donc il part libérer les colonies américaines de l'Angleterre,
05:26et ça lui a certainement facilité les contacts avec George Washington et Benjamin Franklin.
05:33Après la révolution de 1830, il a été reconnu comme étant une personnalité de la franc-maçonnerie.
05:41Les pratiques de l'époque ne sont pas celles d'aujourd'hui,
05:43mais surtout en illustrant ces valeurs de, je dirais, de l'émancipation.
05:51Et je pense que Lafayette, quand même, et s'il a une statue à Metz,
05:54reste le plus célèbre des Messins et des Mosellans en maçonnerie.
05:59La Moselle, c'est une terre de maçonnerie ?
06:01Oui, La Moselle est une terre de maçonnerie, historiquement,
06:04puisque nous avons été souvent un lieu de séjour, de cantonnement, de casernes,
06:11et les premières, beaucoup de loges se sont créées au XVIIIe siècle autour des armées.
06:19Alors, on va revenir un petit peu sur votre parcours à Metz.
06:21Justement, en 2008, vous aviez candidaté au municipal à Metz.
06:26C'est Dominique Gros qui avait été choisi par la primaire PS de trois voix seulement,
06:31avec le destin qu'on lui connaît après.
06:32Ensuite, vous aviez rejoint le camp de Jean-Marie Roche, son opposant ?
06:35Je pense que les choix que j'ai faits à l'époque étaient des choix personnels,
06:40davantage personnels que politiques.
06:43Sur le plan politique, Dominique Gros a été élu maire de Metz,
06:48il a fait deux mandats, et comme je l'ai souvent dit,
06:52pour l'essentiel de ce qu'il a fait, si j'avais été élu,
06:56j'aurais pour l'essentiel fait la même façon,
06:59je dirais la même chose, peut-être pas de la même façon,
07:02parce que les personnalités sont différentes.
07:04Quant à mon rapprochement à l'époque avec Jean-Marie Roche,
07:08en fait, Jean-Marie Roche, je le connaissais de très très longue date,
07:12puisque mon père avait été un de ses premiers soutiens,
07:14et en 1971, et surtout, j'ai retrouvé Jean-Marie Roche,
07:19lui, ministre d'ouverture dans les gouvernements Rocard, Cresson, Bérégovoy,
07:25et moi, conseiller de Pierre-Bérégovoy.
07:28Vous disiez même à l'époque, avoir quitté définitivement la vie politique
07:32juste après cette municipale, vous en êtes resté écarté ?
07:35Alors, sur le plan, disons, activité politique,
07:39oui, je me suis retiré de la vie politique active,
07:44mais la vie politique, c'est quelque chose qu'on ne quitte pas,
07:47et effectivement, ça reste toujours un centre d'intérêt.
07:51Les fonctions de grands maîtres du Grand Orient de France,
07:54il n'y a pas de participation partisan, de participation à la vie politique,
07:59mais il y a une volonté de participer au débat public
08:03sur les grandes questions d'aujourd'hui.
08:05La vie politique, on ne quitte jamais.
08:06En ce moment, il y a les municipales à Metz, à Thillonville.
08:08Quel conseil vous donneriez aux candidats pour ces municipales
08:15qui sont sur les thématiques que le Grand Orient développe ?
08:20En tous les cas, il y a une consigne, si je puis dire.
08:24Ce que je souhaite, c'est que nos concitoyens s'engagent.
08:29L'engagement dans la vie de la cité,
08:32c'est ce que nous devons au collectif.
08:34Nous devons chacun, à notre façon, prendre un peu de son temps
08:39pour participer à la vie collective.
08:42Et le fait de voter, de choisir ceux qui vont gérer le bien commun,
08:49qui vont gérer l'espace public,
08:51eh bien, ça fait partie de l'engagement que chacun doit respecter.
08:56Quant à ceux qui sont candidats,
08:57on garderaient bien de leur donner le moindre conseil.
09:00Simplement, soyez à l'écoute,
09:03soyez fidèles à vos engagements
09:07dans cette période où, effectivement,
09:10la parole politique est suspecte.
09:12Ce qui manque aujourd'hui dans le champ politique,
09:16c'est de la fidélité ?
09:17Ce qui manque aujourd'hui à la sérénité du débat politique,
09:21c'est la confiance.
09:22Nos concitoyens n'ont plus confiance dans leurs élus,
09:26un peu plus dans les élus locaux et notamment dans les maires.
09:30Pourquoi ? Parce qu'ils les connaissent,
09:32parce qu'ils les fréquentent.
09:33Mais lorsqu'on regarde les sondages
09:36à propos des élus nationaux,
09:39notamment des parlementaires, des ministres,
09:42c'est vrai qu'il y a un soupçon,
09:46une méfiance qui nuit à la qualité du débat démocratique
09:51et qui nuit au bon fonctionnement de notre démocratie.
09:54Vous l'avez dit tout à l'heure,
09:56vous aviez été haut fonctionnaire au ministère des Finances.
09:59Comment vous évaluez la situation
10:01dans laquelle la France se trouve actuellement
10:02avec ce budget bloqué et cette crise politique ?
10:06La situation économique, globalement, est bonne.
10:10Quand on regarde la croissance économique,
10:13quand on prend uniquement ce critère
10:15de la situation économique,
10:19il y a effectivement un déficit public
10:22qu'il faut traiter parce que le déficit,
10:25c'est de l'endettement.
10:27Pour le financer, il faut s'endetter.
10:29Et l'endettement, à un moment donné,
10:32lorsqu'il devient trop important,
10:34eh bien celui qui vous prête
10:36considère que ça devient risqué
10:38et il vous fait payer plus cher.
10:39Donc on voit bien que la dette en soi
10:42n'est pas nécessairement mauvaise,
10:44mais le coût de la dette doit être pris en compte
10:46et on est certainement arrivé à un moment
10:48où il faut se préoccuper du coût de la dette.
10:51Mais ce qui m'apparaît le plus important,
10:53ce n'est pas la manière aujourd'hui
10:55dont la richesse se crée,
10:57c'est la manière dont la richesse se répartit.
10:59Et il y a incontestablement une question
11:02sur la justice sociale,
11:07sur la justice fiscale
11:08et sur la répartition de la richesse créée.
11:11Aujourd'hui, effectivement,
11:12il y a des inégalités
11:14qui sont devenues inacceptables,
11:16source de tensions sociales évidentes
11:19et dont nuisent ces tensions sociales,
11:23nuisent à la vie économique.
11:25Et donc la première priorité aujourd'hui,
11:28c'est de rétablir une forme d'égalité sociale.
11:32Ce que vous dites, la justice sociale,
11:33les thèmes que vous abordez,
11:34est-ce que finalement être franc-maçon,
11:36c'est être de gauche ?
11:36Avant cela, je dirais que le fil rouge
11:40du travail du Grand Orient de France cette année,
11:43ce sera la refondation du pacte social.
11:46Le pacte social aujourd'hui est remis en cause
11:49à propos des inégalités sociales,
11:54à propos de l'état de droit
11:56et de la situation de notre démocratie,
11:58à propos des nouvelles technologiques
12:01et du numérique,
12:02de l'intelligence artificielle générative
12:04qui bouleverse complètement
12:06l'accès à la connaissance,
12:09la nécessité aujourd'hui de,
12:12pour faire face notamment à ce bouleversement,
12:15à développer l'esprit critique,
12:17à développer l'esprit critique,
12:18sur le pacte social,
12:21on voit également les atteintes
12:23à la dignité humaine tous les jours.
12:26Hélas, l'actualité nous en donne quelques exemples.
12:29Donc, autour de ces quatre thèmes,
12:31autour de ces quatre thèmes,
12:32le numérique et son impact sociétal,
12:35la remise en cause de l'état de droit,
12:37les solidarités,
12:38la remise en cause de l'état de providence
12:40et les atteintes à la dignité humaine,
12:42le Grand Orient de France va organiser
12:44quatre tables rondes
12:46pour permettre à tous les acteurs
12:48d'arriver à une sorte de constat commun.
12:51Je ne dis pas de solution commune,
12:53mais déjà de constat commun.
12:55Or, la méthode maçonnique,
12:56c'est celle qui permet effectivement
12:58d'écouter l'autre
12:59et de s'enrichir de son propos.
13:01Si on met autour d'une table
13:03tous ceux qui sont concernés
13:05par ces différents sujets,
13:07et si on les oblige à s'écouter,
13:10on aura nécessairement,
13:11comme production,
13:13un constat commun.
13:14Et cette volonté de montrer
13:17en quoi aujourd'hui la maçonnerie est utile ?
13:20Car c'est ça fondamentalement la question.
13:22À quoi nous servons ?
13:24Eh bien, nous servons à chacun d'entre nous
13:27par un travail introspectif sur soi-même,
13:29mais nous servons aussi à la société
13:31par la méthode que nous mettons en œuvre,
13:34qui est, je le répète,
13:35fondée sur l'écoute,
13:37sur l'écoute et sur l'enrichissement mutuel.
13:39Pour arriver à des constats communs,
13:41on va prendre un exemple,
13:42les réseaux sociaux.
13:43Les réseaux sociaux,
13:45c'est l'anti-démocratie,
13:48c'est l'anti-débat démocratique,
13:50puisque les réseaux sociaux fonctionnent
13:52de manière à ce qui est le maximum
13:55de polarisation du débat.
13:57En polarisant le débat,
13:59il n'y a plus de débat
14:00et il n'y a plus de démocratie.
14:02Si la franc-maçonnerie,
14:03elle a vocation à faire vivre la démocratie,
14:06et le Grand Orient de France,
14:08comme vous le savez,
14:09profondément républicain
14:11et en faveur de la démocratie.
14:13Alors vous l'avez dit,
14:14le Grand Orient,
14:14c'est adogmatique,
14:16mais de ce que vous dites,
14:17ce n'est pas pour autant apolitique,
14:19politique dans le sens grec du terme.
14:21Alors le Grand Orient de France
14:24participe au débat public,
14:26participe à l'organisation
14:29et le fonctionnement
14:30de la chose publique.
14:32Quand on regarde au XIXe siècle,
14:34les francs-maçons étaient fondamentalement
14:36républicains.
14:37Et l'avènement de la République
14:39s'est fait avec l'aide de la maçonnerie
14:43et notamment du Grand Orient de France.
14:45Mais nous ne sommes pas politiques
14:47au sens partisan du terme.
14:48Dans nos loges,
14:50toutes les sensibilités politiques
14:52sont présentes.
14:53C'est vrai que pour être franc-maçon,
14:57il y a dans notre règlement général
14:59des critères,
15:02notamment ne pas être membre d'associations
15:06qui prônent la discrimination,
15:09qui prônent le racisme.
15:11Mais toutes les sensibilités politiques
15:13sont dans nos loges.
15:15Et c'est ça le miracle de la franc-maçonnerie,
15:19si je puis employer ce terme.
15:20Eh bien, c'est de permettre
15:22à ceux qui,
15:23justement dans le monde profond,
15:25dans le monde politique,
15:26ont des sensibilités différentes,
15:28de participer à une œuvre commune
15:31qui est, pour la franc-maçonnerie,
15:33nos valeurs,
15:35nos principes
15:36et de faire vivre notre méthode.
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