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  • il y a 5 mois

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00:00Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Bellemare, un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:30Elle est légèrement baissée. C'est une gosse. Elle a à peine 13 ans. En 1893, voilà plus de 80 ans, on ne se penchait guère sur l'état d'âme des enfants, surtout s'ils avaient le malheur de venir au monde dans une famille pauvre.
00:53Et la famille de Blanche était pauvre, très pauvre. Sa mère était tisseuse à domicile. Son père, elle n'en avait pas. Elle ne l'avait jamais connue.
01:07Le compagnon de sa mère l'avait bien reconnu à la mairie sur le papier, mais c'était pour la forme, pour que la morale soit sauve et que les voisines du petit village qu'ils habitaient dans l'Isère ne fassent pas trop marcher leur mauvaise langue.
01:201893, rappelez-vous, c'est l'année où Zola a publié le dernier tome des Rougons-Macquart. C'est le plein essor industriel, c'est la misère ouvrière, l'exploitation à peine tempérée par les premières lois sociales, les gosses à l'usine dès leur plus jeune âge.
01:39Blanche n'échappe pas à la règle.
01:45Elle travaille dans une filature d'isron, à cinq heures de marche de chez elle, une usine d'enfants.
01:53Seules les contre-maîtresses ont atteint l'âge adulte.
01:55Une usine d'ortoirs.
01:58Les gosses couchent sur place, deux par lit, afin qu'elles soient plus tôt à l'atelier et qu'elles ne manquent pas un seul jour de travail.
02:05Et c'est à l'ombre de cette usine que le drame se noue un samedi, le samedi 14 janvier.
02:17Alors que Blanche Deschamps vient de quitter l'atelier avec sa paix en poche, sa paix qu'elle doit remettre à sa mère, une paix ridicule, cinq francs.
02:30Au moment où l'usine ferme ses portes, où les petites ouvrières s'échappent joyeuses pour deux jours de repos dans leur famille,
02:37Blanche Deschamps et sa camarade d'atelier, Philomène Lambert, celles avec qui au dortoir elles partagent le même lit,
02:43demandent à la contre-maîtresse l'autorisation de partir plus tôt.
02:47Elles ont des courses à faire à Saint-Marcelin, disent-elles.
02:50Elles préfèrent rentrer chez elles à pied et ne pas attendre les voitures qui, à midi, les ramènent d'habitude dans leur village.
02:56La contre-maîtresse est un peu surprise, elle proteste.
02:59Elle proteste d'autant plus qu'il y a un an à peine, une fillette a été assassinée par un sadique sur le chemin qu'elles doivent suivre.
03:06On a retrouvé son corps dans la rivière voisine, la Cumane.
03:10Mais Blanche Deschamps, généralement si renfermée, si peu bavarde, insiste avec véhémence.
03:15Elles ont bien travaillé, dit-elle, on peut bien leur faire pour une fois ce petit plaisir.
03:19Et puis, elles sont deux et pas manchottes, que craignent-elles ?
03:24Avec mauvaise humeur, la contre-maîtresse finit par leur donner l'autorisation de quitter l'atelier.
03:29Il est 9h du matin et les deux fillettes s'en vont bras dessus, bras dessous, donner tête baissée, dans un dossier vraiment extraordinaire.
03:40C'est à 14h que nous retrouvons Blanche Deschamps, seul, marchant d'un bon pas sur une petite route campagnarde.
04:08La gamine a ramené les pans de sa longue robe de coutille à hauteur des genoux.
04:13Ses doigts bleus par le froid serrent une écharpe noire qui lui cache le bas du visage.
04:19Des bouffées de buée s'échappent de ses lèvres gercées.
04:23Ses grosses galoches, ses bas de laine grise sont trempées, maculées de boue.
04:27Ses semelles de bois claquent sur le sol durci par le gel.
04:31Ses yeux bleus pétillent de malice.
04:33Un grand sourire fait très sauter d'aise ses bonnes joues rougies par le froid.
04:38Blanche n'est qu'une enfant espiègle qui semble avoir fait une bonne farce.
04:43Elle zigzague sur la route, gambade d'une flaque d'eau à l'autre en riant.
04:50Il est 14h30.
04:52Elle frappe à la porte d'une maison basse aux vitres couvertes de givre.
04:55La maman de Philomène, une grosse femme à la figure rose, vient lui ouvrir.
05:01Elle essuie ses mains à son tablier à carreaux, regarde un instant étonnée la fillette,
05:05toute maculée de boue qui se tient peunaude sur le pas de la porte,
05:09puis elle l'attire vers elle sans un mot et l'embrasse sur le front.
05:14Du fond de la salle basse aux poutres noircies par la fumée, une voix joyeuse tonne.
05:19« Mais c'est la petite Blanche ! Entre ma fille, entre ! »
05:23Le papa de Philomène, qui s'approche est grand, taillé en athlète avec de longues moustaches grises.
05:28Il saisit la fillette par la taille et la fait sauter dans ses bras comme une petite enfant.
05:32« Mais alors quel état es-tu ? »
05:34« Mais je vois la tremper comme un chien qui a couru la campagne. »
05:38« Mais d'où sors-tu donc ? »
05:40Blanche Deschamps baisse la tête.
05:43« Oh ! On s'est amusé à sauter dans les flaques d'eau avec la Philomène, M. Lambert. »
05:49« Faut dire qu'on a bu un petit coup en passant à Saint-Marcelin. »
05:53« Même que Philomène est un peu grise. »
05:57Le père Lambert éclate de rire et dépose Blanche dans un fauteuil près du feu.
06:00« Bon, voilà des manières. »
06:02« Mais ce n'est pas de votre âge, mes enfants. »
06:04« Mais qu'as-tu fait de la Philomène ? »
06:07Blanche détonde son regard et répond d'une voix pleurnicharde.
06:09« Ben justement, M. Lambert, comme la Philomène était fin saoule et qu'elle traînait en route,
06:14moi j'ai couru devant pour vous avertir, pour pas que vous soyez inquiet.
06:18« On ne faudra pas la gronder, M. Lambert. »
06:21« La semaine a été dure à l'usine. »
06:23« Quelle brave petite, cette blanche des champs. »
06:26« Bonne camarade et courageuse au travail avec ça. »
06:29Le père Lambert prend sa grosse voix bougonne pour cacher son émotion.
06:32« Allons, allons assez discuter. »
06:35« Nous allons te frictionner, faire sécher tes affaires. »
06:38« Pas question que tu repartes chez toi dans cet état. »
06:40« Par le franc qui fait, c'est un coup attraper la mort. »
06:44Ce dernier mot fait tressaillir Blanche.
06:46Mais le père Lambert n'y prête pas attention.
06:49Il met ça sur le compte de la fatigue et du froid
06:50et s'empresse de verser un verre de goutte à la fillette.
06:56À 16h, Blanche des champs est en fin de retour chez elle.
06:59Propre, sèche, ragaillardie.
07:01Elle tourne en sautillant autour de sa mère, penchée sur son métier attissé.
07:05« Tiens, maman, voilà ma paix. Cinq francs tourons.
07:09Cette fois, je n'ai rien dépensé en route. J'ai tout rapporté. »
07:14Madame Deschamps enlève la tête.
07:16Ses yeux fatigués se posent distraitement sur sa fille.
07:18Elle l'embrasse du bout des lèvres,
07:20empoche les cinq francs et se remet à l'ouvrage.
07:24Blanche, reste un long moment à la regarder sans rien dire.
07:28Ses mâchoires se serrent nerveusement.
07:30Son petit menton tremble, comme si elle allait pleurer.
07:33Mais que se passe-t-il donc dans la tête de cet enfant ?
07:38C'est le lendemain matin vers dix heures que la nouvelle éclate.
07:45Philomène Lambert a été assassiné.
07:49Son père, inquiet de ne pas l'avoir rentrée, l'a cherché toute la nuit.
07:52Ce matin, aidé par les gendarmes de Saint-Marcelin,
07:54il a retrouvé son corps raidit par le froid recouvert par une épaisse couche de neige
07:59dans le lit de la rivière voisine, la Cumane.
08:03Le pauvre homme est effondré.
08:07Sa femme ne cesse de crier, de pleurer, les yeux écarquillés par l'horreur.
08:11Faut dire qu'il y a de quoi.
08:13Le corps de Philomène est méconnaissable.
08:15Son assassin l'a véritablement massacré.
08:19Il s'est particulièrement acharné sur la tête de la malheureuse.
08:23À coups de pied.
08:25Écoutez un extrait du rapport du médecin légiste.
08:28J'ai relevé des traces de blessures sur tout le corps,
08:31occasionnées par une chute.
08:33Philomène a dû être poussé dans la rivière du haut d'un pont.
08:36Aucune blessure n'était mortelle.
08:39Son assassin l'a rejoint dans l'eau pour l'achever.
08:42Avec une rage effroyable, il lui a plusieurs fois plongé la tête dans la rivière.
08:47À mesure que Philomène l'a relevé pour tenter de respirer et de crier,
08:50il l'a enfoncé dans un trou d'eau de plus en plus violemment.
08:53Ce qui explique les multiples lésions de la face.
08:57La langue est coupée et broyée, douze plaies profondes défigurent la victime.
09:01Au bout d'un temps assez long, que j'évalue à cinq minutes,
09:05Philomène a succombé à l'asphyxie.
09:09L'assassin a alors ramassé dans le lit du torrent une grosse pierre roulée et coupante
09:12et en a porté cinq coups vigoureux sur le crâne du cadavre.
09:17Aussitôt la peur s'installe dans le pays.
09:22On se souvient qu'il y a un peu plus d'un an, une fillette de dix ans a été violée et assassinée.
09:26Son corps a été retrouvé au même endroit, dans un trou de la cumane,
09:30et jamais son assassin n'a été arrêté.
09:33Pour tous les habitants de la région, il n'y a pas de doute possible.
09:36Le tueur d'enfants est revenu.
09:38La mort rôde à nouveau autour des maisons et sitôt la nuit tombée,
09:40les portes des fermes sont barricadées.
09:42Et avant le dîner, on ne demande pas aux gosses, comme à l'accoutumée,
09:45d'aller tirer de l'eau au puits ou d'aller chercher un fagot dans la remise voisine.
09:49Les gosses, le soir, on les enferme, on les cache.
09:52Et avant de les coucher, les hommes posent le fusil, chargés de gros plombs, à côté de leur lit.
09:59Chez les Deschamps aussi, on a fermé les volets et verrouillé la porte.
10:04En apprenant la nouvelle de l'assassinat de Philomène,
10:05Blanche s'est jetée dans les bras de sa mère en criant
10:07« Je l'ai échappée, belle ! Si j'étais restée avec elle, moi aussi ce soir, je serais morte. »
10:12Et pour une fois,
10:15Madame Deschamps n'embrasse pas sa fille distraitement
10:17au travers d'un brouillard de lassitude et de fatigue.
10:19Non, pour une fois, il y a de la tendresse, de l'amour dans ce baiser.
10:24Mais, il est déjà trop tard.
10:29Beaucoup trop tard.
10:30Les récits extraordinaires de Pierre Belmar, un podcast européen
10:41Pour tous les habitants de la région,
10:44l'assassinat de Philomène est un crime de sadique,
10:47pour tout sauf pour le brigadier Chasselot,
10:50chargé de mener l'enquête.
10:52Oh, Chasselot n'est pas un fin limier,
10:54il n'est pas doué d'un flair extraordinaire,
10:55mais c'est un homme de bon sens qui a les pieds sur terre.
10:58Pour lui, l'assassin de Philomène
11:01ne peut pas être le même
11:02qui a violé et tué une fillette un an auparavant.
11:05Pourquoi ? Parce que Philomène n'a pas été violée, justement.
11:09Là-dessus, le médecin légiste est formel.
11:12Le 16 janvier,
11:13Chasselot convoque Blanche Deschamps à la gendarmerie de Vinay.
11:19Interrogatoire de routine.
11:21Blanche répète mot pour mot
11:22ce qu'elle a déjà dit au père Lambert le jour du crime,
11:26qu'elle a quitté l'usine le samedi à 9h en compagnie de Philomène,
11:29qu'elles se sont arrêtées à Saint-Marcelin,
11:31qu'elles ont un peu bu, plus qu'il ne fallait,
11:33qu'elles se sont alors amusées sur la route à sauter dans les flaques d'eau,
11:36puis qu'elle a abandonné Philomène
11:38pour courir prévenir son père,
11:40qu'elle était un peu grise
11:41et qu'elle ne tarderait pas à rentrer.
11:46Le gendarme cherche à en savoir plus.
11:50Blanche s'exprime très naturellement,
11:52elle ne semble nullement impressionnée,
11:53pourtant, le brigadier sent que quelque chose ne colle pas.
11:57Il y a une barrière entre cet enfant et lui.
12:01Mais le policier lui demande quand même
12:02« Pourquoi avez-vous quitté l'usine plutôt que d'habitude ? »
12:07Blanche ne répond pas franchement,
12:09elle reste évasive,
12:10elle ne sait plus très bien pourquoi.
12:13Mais laquelle de vous deux a entraîné l'autre au café ?
12:17Qui a payé ?
12:18Cette fois, Blanche répond sans détour.
12:20« C'est Philomène ! »
12:21« C'est elle qui a insisté pour qu'on boive un coup,
12:23et c'est elle qui a payé. »
12:25« Vous n'avez qu'à demander à maman. »
12:26« Quand je suis rentré, je lui ai remis toute ma paix, 5 francs. »
12:29« Je n'y avais pas touché. »
12:31« Quand tu es arrivé chez M. Lambert,
12:33tu étais toute trempée. »
12:36« Tu ne serais pas descendu dans la cumane
12:38avec Philomène, par hasard ? »
12:40Blanche se rebiffe, elle crie presque.
12:41« Mais non ! Je vous l'ai dit !
12:43On était un peu saoules !
12:45On a sauté dans les flaques d'eau !
12:47C'est pour ça que j'étais trempée ! »
12:50Le brigadier ne poursuit pas l'interrogatoire.
12:53Oh, il n'a aucune raison de pousser à bout cette petite.
12:56Elle est déjà assez secouée par la mort de sa camarade.
12:58Inutile d'ajouter à sa peine.
13:02Il se dit simplement qu'il fera vérifier la véracité de ses déclarations
13:05quand il aura le temps.
13:07Deux jours plus tard, le 18 janvier à 8 heures du matin,
13:11Blanche-des-Champs est arrêtée à la fabrique d'Isron.
13:15Le brigadier ne donne aucune explication
13:18et emmène la fillette directement chez le juge d'instruction de Saint-Marcelin.
13:22« C'est un tollé général ! Les villages de Varacieux et de Chasselet sont en ébullition.
13:28Le père Lambert n'est pas le moins acharné.
13:31C'est une honte ! » s'écrit-il.
13:32« On arrête une honnête fille, une pauvre gosse qui n'a jamais fait de mal à personne
13:36et on laisse courir l'assassin de mon enfant ?
13:40Ça ne se passera pas comme ça ! »
13:42Quelques heures plus tard, au gendarme, venu interroger la mère de Blanche,
13:45il menace « Si vous n'êtes pas capables de nous défendre,
13:48on fera notre police nous-mêmes, on prendra les fusils,
13:50on fera une battue pour retrouver le salopard qui a fait le coup ! »
13:55Le pauvre père Lambert n'aura pas le temps de rassembler ses fusils.
14:00Déjà, le bruit court qu'il y a du nouveau dans l'enquête menée par Chasselot
14:03et que la petite Blanche n'a pas dit toute la vérité, en effet.
14:10« Il y a du nouveau, oui, malheureusement, il y a du nouveau. »
14:16Blanche a menti sur un tout petit détail.
14:18À Saint-Marcelin, le propriétaire du café où les deux fillettes s'étaient arrêtées pour boire,
14:24se rappelle très bien que les consommations ont été payées par Blanche et non par Philomène.
14:30Oh ! Cela n'aurait pas eu une grande importance si les gendarmes n'avaient appris autre chose
14:36par les commerçants de Saint-Marcelin.
14:38Blanche, tous les mêmes jours, achetait du café, de l'huile, du sucre.
14:41Bref, elle a dépensé presque toute sa paix.
14:46Or, elle a remis cinq francs à sa mère.
14:49D'où venait cet argent ?
14:51Mais il y a plus grave.
14:53La contre-maîtresse de l'usine a révélé au gendarme que Blanche
14:55avait volé le porte-monnaie de Philomène à l'atelier deux jours avant le crime.
15:00Le vol ayant été découvert, la contre-maîtresse a fait rendre le porte-monnaie à sa propriétaire.
15:05L'incident s'est passé assez discrètement, mais à ce niveau de l'enquête,
15:09la conviction du brigadier Chaselot est presque faite.
15:12Il y a un mobile pour expliquer l'assassinat de Philomène.
15:17Le vol.
15:18Oh ! Un vol ridicule, un vol de cinq francs.
15:21Un larcin d'enfants.
15:23Seulement, il n'arrive pas à accepter l'idée qu'une enfant puisse tuer, surtout aussi sauvagement.
15:29Non, il n'arrive pas à se décider.
15:32Mais, sans doute, n'aurait-il pas donné suite à cette monstrueuse hypothèse
15:36si brusquement un témoin n'était venu spontanément à la gendarmerie raconter
15:41ce qu'il avait vu et entendu le jour du crime sur la route de Saint-Marcelin.
15:48Oh ! Je suppose que ça n'a pas grande importance, disait l'homme,
15:52mais le 14 janvier vers midi, j'ai croisé sur la route la Blanche et la Philomène.
15:57Elles se disputaient. Philomène était en colère.
15:59Elle criait bien fort « T'as voulu voler mon porte-monnaie encore une fois ?
16:02Je le dirai à ta mère, t'es une voleuse ! »
16:06C'est à cause de ce dernier témoignage que Blanche se trouve dans le cabinet du juge d'instruction.
16:11Lui aussi a du mal à admettre que cet enfant ait pu commettre un crime aussi sauvage.
16:16Il espère une simple coïncidence.
16:18Oh ! Tous les enfants sont chapardeurs.
16:19Mais de là, à tuer, pour cinq francs !
16:23Le brave juge en veut presque au brigadier de l'avoir entraîné sur cette piste douteuse
16:27qui va l'obliger à s'acharner sur une enfant, à la martyriser,
16:31à lui faire peut-être la plus grande peur de sa vie.
16:33C'est une situation impossible.
16:35Comment se comporter devant une gosse affolée qui va sangloter, crier, peut-être ?
16:38Comment s'y prendre ?
16:39Mais l'aplomb, l'air décidé, presque arrogant de la fillette, déconcerte le magistrat.
16:48Elle s'assoit très posément, croit ses mains sur ses genoux et baisse ses yeux bleus
16:52sans manifester la moindre curiosité ni lui prêter la moindre attention.
16:57« Mon enfant, on vous accuse d'un crime affreux. »
17:02« Ah non, monsieur le juge, pas ce mot-là ! C'est pas un crime ! Tout juste un accident ! »
17:09La voix est bien timbrée, le ton agressif.
17:13Le juge sent sa gorge de se nouer.
17:16Plus d'hésitation, cette gosse est coupable.
17:18C'est une certitude immédiate, une évidence intolérable, un cauchemar.
17:23Blanche se défend avec force, elle nie tout.
17:26Elle la dispute avec Philomène, le vol, le meurtre, elle nie trop.
17:29Elle s'enferme dans le mensonge et le juge en a le souffle coupé.
17:33Il ne sait plus quoi dire, quelle attitude prendre ?
17:36Il met fin à l'interrogatoire pour réfléchir.
17:40Il a l'impression très nette qu'il va devenir fou s'il continue.
17:42Pourtant, son rôle est de confondre le criminel, de fournir au tribunal et au juré
17:46un dossier suffisant pour qu'il puisse condamner, punir, sanctionner.
17:53Quand il reprend son interrogatoire, il a l'impression de participer à une œuvre théâtrale absurde,
17:57une pièce du non-sens dont le dénouement a déjà eu lieu.
18:00Mais finalement, Blanche se comporte comme tous les enfants qui se sentent coincés par un gros mensonge.
18:07Elle cède peu à peu, bêtement, maladroitement, sans même s'en apercevoir.
18:11« Vous prétendez que Philomène est tombée accidentellement du pont.
18:16Comment ça s'est passé ? »
18:18« Ben, elle a fait un faux pas, monsieur le juge.
18:21Un simple faux pas.
18:23Alors je suis vite descendu près d'elle.
18:24Quand j'ai vu qu'elle ne bougeait plus,
18:26je l'ai frappé plusieurs fois derrière la tête avec une grosse pierre.
18:29« Mais elle était morte quand je l'ai frappé, hein, je vous le jure ! »
18:32« Mais si elle était morte, pourquoi avez-vous frappé ? »
18:39« Ben, c'était pour voir si elle pouvait encore remuer. »
18:44Le juge est consterné.
18:46Tout cela est tellement saut.
18:49Blanche manque à ce point d'intelligence qu'il a pitié, mais...
18:53Il faut continuer la comédie, il faut coûte que coûte lui faire dire qu'elle a tué,
18:56c'est la règle du jeu.
18:57Le lendemain, il marque un nouveau point.
19:00Blanche avoue, sans la moindre émotion,
19:02qu'elle a poussé sa camarade par mégarde dans la rivière
19:04et qu'elle l'a en effet un peu bousculée.
19:08Ce sont là ses propres termes.
19:10Je me suis approché d'elle.
19:11Je l'ai trouvée étendue sur le côté.
19:14Elle avait un peu la bouche dans l'eau.
19:16Elle vivait encore à ce moment-là.
19:18J'étais en colère.
19:19Alors je lui ai plongé deux fois la tête dans l'eau.
19:21J'ai pris une pierre dans la rivière
19:22et je l'ai frappée trois fois à la tête.
19:26Il ne bougeait plus.
19:27Le juge ne supporte pas ce ton détaché, précis, cynique.
19:32Il essaie de lui arracher quelques larmes,
19:33un semblant de remords ou même un simple regret,
19:35mais rien, rien ne vient.
19:38Cette gosse a la froideur des plus grands criminels
19:39ou l'inconscience de l'enfance à les savoir.
19:42Mais enfin, pourquoi avez-vous joué cette comédie sinistre
19:44chez les parents de Philomène ?
19:45Pourquoi être allé les embrasser juste après avoir massacré leur fille ?
19:49La réponse est logique.
19:51M. le juge, pour pas qu'on me soupçonne ?
19:58C'est le 20 février 1893
20:00que le procès a lieu devant la cour d'assises de l'Isère.
20:04La salle est comble.
20:05Tant l'étrangeté odieuse de ce crime
20:07a retenti dans toute la région.
20:10Blanche Deschamps cache son visage
20:12sous un grand chapeau et un châle épais
20:14qu'il faut lui arracher
20:15pour que les jurés puissent la regarder.
20:17Elle semble très intimidée.
20:20Oui, intimidée, mais sans plus.
20:23Une timidité d'ailleurs toute passagère
20:25au bout d'une heure ou deux.
20:27Elle retrouve son calme
20:28et cet air de désintérêt profond
20:29qui a tant exaspéré le juge d'instruction.
20:32Pourtant, le décor austère de la salle d'audience
20:34semble lui produire un peu d'effet.
20:35Pour la première fois,
20:37elle avoue qu'elle a bien poussé Philomène dans la cumane,
20:40qu'elle a eu peur de se faire gronder par sa mère
20:42pour avoir dépensé toute sa paix
20:44en achetant du sucre et du café.
20:46Elle avoue qu'elle est gourmande
20:47et c'est le seul moment
20:49où elle a honte.
20:52La salle gronde.
20:54Les journalistes s'agitent sur leur banc.
20:56Ils ont tous en mémoire
20:57la description minutieuse
20:58faite par le procureur
21:00de l'assassinat de Philomène.
21:03Le président explose.
21:04Mais enfin, petite malheureuse,
21:05vous regrettez votre gourmandise ?
21:07Il s'agit bien de ça.
21:09Vous avez assassiné votre camarade.
21:11Votre curé ne vous a jamais dit
21:13qu'il ne fallait pas tuer ?
21:15Non, monsieur le président.
21:15Non, monsieur le curé disait pas ça.
21:18Monsieur le curé faisait que nous réciter le catéchisme.
21:22Ou cela devenait insupportable
21:24et il valait mieux arrêter cette comédie
21:25d'un goût douteux.
21:26Car les spectateurs un peu intelligents
21:29et sensibles se posaient une question évidente.
21:31Pourquoi une enfant de 13 ans
21:33en arrive-t-elle à tuer une autre enfant ?
21:35Voici à l'époque la réponse du procureur.
21:38Il est probable que la détermination criminelle
21:42de cet enfant à deux mobiles,
21:43la gourmandise et le besoin d'argent.
21:46C'est pour éviter les reproches de la mère
21:48que l'idée de l'assassinat a germé à la fois
21:51pour faire disparaître le dénonciateur du vol
21:54et pour reproduire l'assassinat de l'autre petite fille
21:57dans ce même ruisseau 15 mois auparavant.
22:00Bravo, monsieur le procureur, c'est bien tourné
22:03et c'est satisfaisant pour un jury de 1893.
22:07La morale est sauve puisque Blanche Deschamps
22:09est étiquetée.
22:10C'est une petite fille gourmande et voleuse
22:12au point d'être criminelle.
22:15Point à la ligne.
22:17Pourtant, nous ne pouvons passer sous silence
22:19à un fait qui se situe en marge
22:21de cette terrible affaire
22:23qui ne fut pas citée au procès
22:25et qui pourtant en donne la clé.
22:29Peu avant les assises,
22:30la mère de l'accusé, la maman de Blanche
22:33et les parents de la victime,
22:36les parents de Philomède
22:37avaient passé un traité.
22:41Les parents de Philomède
22:42s'engageaient à renoncer
22:45à toute action civile
22:46pour le meurtre de leur enfant
22:48moyennant 2 hectolitres de blé
22:51évalué à 36 francs
22:54plus la somme de 50 francs.
22:57Voilà le monde dans lequel
23:00vivait Blanche Deschamps.
23:01Un monde dans lequel
23:02on pouvait oublier un crime
23:04pour 86 francs.
23:08Dans ces conditions,
23:09on peut s'étonner de l'absence
23:10des véritables responsables
23:12dans le box des accusés.
23:14Les parents,
23:15ceux de Blanche et ceux de Philomède,
23:17la contre-maîtresse et le patron
23:18et bien d'autres
23:19qui n'étaient là que pour voir
23:20et se faire peur.
23:21Tous ceux qui avaient entretenu
23:23la petite criminelle
23:24dans l'idée que la valeur suprême,
23:25la finalité de la vie,
23:27c'était l'argent.
23:28L'argent
23:29qui avait pris dans cette affaire
23:30autant d'importance que le crime.
23:32L'argent symbolisé,
23:33on pourrait dire ridiculisé,
23:35par la minceur du larcin.
23:375 francs.
23:39Le verdict est tombé
23:40aussi dérisoire,
23:41aussi inutile
23:42que toute la pompe judiciaire
23:43déployée autour de cet enfant.
23:4510 ans de réclusion
23:46dans une maison de correction.
23:47« Ah, notre époque a bien changé
23:51tout ça, pensez-vous ? »
23:54En êtes-vous bien sûr.
24:13Vous venez d'écouter
24:14les récits extraordinaires
24:16de Pierre Bellemare.
24:17Un podcast
24:18issu des archives d'Europe 1.
24:21Réalisation et composition musicale
24:23Julien Tarot.
24:25Production
24:25Estelle Laffont.
24:27Patrimoine sonore
24:28Sylvaine Denis,
24:30Laetitia Casanova,
24:31Antoine Reclut.
24:33Remerciements à Roselyne Bellemare.
24:35Les récits extraordinaires
24:37sont disponibles sur le site
24:38et l'appli Europe 1.
24:40Écoutez aussi le prochain épisode
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