00:00Il est frappant de constater à quel point la parole médiatique des économistes en
00:13France est monopolisée par les représentants du courant néoclassique.
00:16Ces derniers, partisans de l'individualisme méthodologique, considèrent que l'individu
00:23et ses préférences innées sont la clé de toute construction sociale.
00:27Cette hégémonie intellectuelle inverse la causalité entre société et individu, rendant
00:33la première incompréhensible si l'on considère que l'individu la précède nécessairement.
00:39Pourtant, la crise sanitaire de la Covid-19 a révélé avec force combien l'absence
00:46des liens sociaux affecte directement les individus.
00:49Le confinement, en brisant ces liens, a démontré que l'individu, loin d'être une entité
00:56autonome, dépend profondément d'un cadre social préexistant pour exister pleinement.
01:02L'angle adopté par ces économistes a une conséquence majeure.
01:07Il attribue la responsabilité des crises actuelles, qu'elles soient climatiques ou
01:12sanitaires, au comportement individuel jugé inadapté.
01:16La solution consisterait donc à convaincre les citoyens de changer, plutôt qu'à remettre
01:23en question des politiques publiques et des modèles de production et de consommation.
01:27Cette vision, qui englobe tous les individus dans un « nous indifférencié », occulte
01:35les disparités sociales et les inégalités réelles d'action.
01:39Elle place ainsi sur un pied d'égalité le sans-abri et le milliardaire, ou encore
01:44l'infirmière qui manifeste sans réponse et le décideur politique qui l'ignore.
01:50En refusant de prendre en compte ces distinctions fondamentales, on se condamne à une incompréhension
01:56des causes profondes de la crise, et par conséquent à l'incapacité d'y remédier.
02:01Cette posture, qui prétend éduquer le peuple plutôt que de modifier les choix politiques,
02:08repose sur une vision paternaliste du citoyen, supposée immature et incapable de discernement.
02:14Cette approche est notamment défendue par les économistes de la théorie des incitations,
02:20qui s'appuient sur l'hypothèse de l'individu rationnel et calculateur.
02:24Leur principal objectif, en matière de politique publique ou de management, est de minimiser
02:31les rentes de situations liées aux asymétries d'informations, afin de tendre vers un modèle
02:37de marché parfait.
02:38Ils se présentent ainsi comme les architectes de mécanismes incitatifs censés aligner
02:45les comportements individuels sur les prédictions théoriques.
02:48Or, ce faisant, ils s'octroient eux-mêmes une rente de situation, en se positionnant
02:55comme les seuls détenteurs de la vérité économique dans l'espace médiatique.
03:00Ce phénomène n'est pas isolé.
03:03Comme le souligne Paola Subacci, professeure à la London's Queen Mary Global Policy Institute,
03:09au niveau hiérarchique où se prennent les décisions, les débats sur la politique économique
03:15restent dominés par un petit groupe d'hommes blancs issus des universités et think tanks
03:21américains majoritairement fidèles à l'orthodoxie.
03:24Il est donc urgent que les médias prennent conscience de leur biais en faveur d'un
03:31courant qui, loin d'avoir prouvé son efficacité, a failli à plusieurs reprises.
03:36Rappelons-nous qu'avant la crise des subprimes, ces figures les plus éminentes affirmaient
03:41que tout allait pour le mieux.
03:43Robert Lucas, prix Nobel d'économie, déclarait même en 2003 que « la prévention des dépressions
03:52a pour ainsi dire été résolue pour plusieurs décennies ».
03:55L'histoire a tristement prouvé le contraire.
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