00:00Fermez les yeux et imaginez la France.
00:03Vous volez au-dessus d'elle, de son histoire,
00:06de son patrimoine, de sa gastronomie,
00:09de plaines en forêt, de vallons en collines,
00:12jusqu'à ses zones commerciales.
00:16Et oui, la France, c'est aussi ça.
00:18Celle de l'hypermarché, du rond-point, du discoun, du caddie,
00:22des toits en tôle et du parking.
00:24De tous ces lieux à l'entrée de nos villes que l'on ne remarque même plus.
00:27Et pourtant, le nombre et le gigantisme de ces zones commerciales
00:30et l'importance du commerce de périphérie, comme on dit dans le jargon,
00:33nous démarquent en Europe.
00:35On compte aujourd'hui 1 500 de ces zones en France,
00:37couvrant une surface équivalente à 5 fois Paris.
00:40Elles draignent 72 % des dépenses en magasins des Français
00:43pour un chiffre d'affaires total annuel de 300 milliards d'euros.
00:47Récemment, le gouvernement a lancé un plan pour transformer,
00:49revitaliser ce que certains appellent la France moche,
00:52après ce constat fait en 2020.
00:54Ce choix d'un étalement continu, je crois que c'est un modèle
00:57dont nos concitoyens veulent sortir.
00:59Ils ne veulent plus de nouvelles grandes surfaces en périphérie.
01:03Ils veulent retrouver des commerces de centre-ville
01:05et de l'échange humain au plus proche.
01:07Vous préconisez d'instaurer un moratoire
01:09sur les nouvelles zones commerciales en périphérie des villes.
01:12Allons-y. Agissons.
01:14Bon, OK, mais comment en est-on arrivé là ?
01:17Est-ce que les zones commerciales ont tué nos villes
01:19et surtout nos centres-villes ?
01:20Et qu'est-ce qu'on en fait aujourd'hui ?
01:22D'abord, je vous propose un peu d'histoire.
01:24Voici comment les zones commerciales ont envahi la France.
01:36Pour commencer, il faut raconter l'histoire de la grande distribution
01:39et surtout de son temple, l'hypermarché.
01:41Depuis les années 60, c'est le poumon,
01:43voire le point de départ de la plupart des zones commerciales.
01:45Et vous allez voir, c'est une invention surtout française.
01:48Bonjour Jean-Claude Dommas.
01:49Vous êtes historien, spécialiste de la consommation.
01:52C'était comment le commerce en France dans les années 50 ?
01:55L'appareil commercial français est à la fois
01:57très archaïque et très dispersé.
01:59On a un commerce pour 54 habitants.
02:01En Allemagne, c'est un pour 83.
02:03Un commerce qui applique les méthodes de vente
02:05les plus traditionnelles.
02:07La romancière Annie Ernaud, dans son livre
02:09« Les armoires vides »
02:11décrit précisément un de ces commerces
02:13qui est l'épicerie café de ses parents
02:15à Ifto, en Normandie.
02:17Elle décrit un magasin mal abénagé,
02:20désordonné, où il n'y a aucune hygiène,
02:23où on vend des produits de qualité inférieure.
02:25Pour vous donner une idée,
02:27le premier supermarché arrive en France en 1958,
02:30alors qu'il y en a déjà des milliers aux États-Unis.
02:32Mais très vite, comme ailleurs,
02:34les trams glorieuses vont tout changer.
02:36Les salaires et le niveau de vie augmentent,
02:38la bagnole se démocratise.
02:40Bref, une société de consommation de masse émerge
02:42et elle demande que ça, des énormes magasins
02:44et des gigantesques parkings.
02:46Les premiers à le flairer, c'est évidemment
02:48les patrons qui vont d'abord aller chercher
02:50des astuces aux États-Unis.
02:52Entre 1957 et 1965,
02:542300 hommes d'affaires français
02:56vont suivre les séminaires d'un certain
02:58Bernardo Trugillo, qui enseigne
03:00les méthodes marchandes modernes
03:02pour le compte d'un fabricant de caisses enregistreuses.
03:04Trugillo, c'est le pape de la grande distribution.
03:06Il vend au français le libre-service,
03:08les grandes surfaces et des formules-chocs
03:10comme « no parking, no business »,
03:12« empiler haut, vendez au prix bas »
03:14ou pour justifier ce qu'on appelle
03:16les prix d'appel,
03:18des îlots de pertes dans des océans de profits.
03:20Parmi les apôtres de Trugillo,
03:22il y a un Haut-Savoyard qui voit très grand,
03:24il s'appelle Marcel Fournier
03:26et oui, c'est le fondateur de Carrefour.
03:28Lui, il va pousser tous ses principes
03:30jusqu'au bout.
03:32Ils vont appliquer un principe simple qui est
03:34des prix bas tous les jours sur tous les produits
03:36et il faut vendre
03:38de tout sous un même toit, donc de l'alimentaire
03:40et du non-alimentaire
03:42parce qu'il faut attirer le plus grand nombre
03:44de clients possible pour que,
03:46puisqu'on baisse les prix, ça soit rentable.
03:48Ce choix qui paraît
03:50étrange à tout le monde, que
03:52Walmart n'adoptera pas avant le milieu des années 80
03:54parce que personne n'y croit
03:56aux Etats-Unis. C'est complètement
03:58opposé à cette philosophie d'un îlot de pertes
04:00dans un océan de profits.
04:02Et donc voilà,
04:04Carrefour crée en 1963 le premier
04:06hypermarché à Sainte-Geneviève-des-Bois,
04:08en banlieue de Paris, c'est un succès.
04:10Et dernièrement, Vitrolles a été inauguré en
04:121970 sur une surface de 22 000m2.
04:14À quelques kilomètres
04:16de Marseille, au pied du rocher de Vitrolles,
04:18l'ouverture au public d'un nouveau centre commercial
04:20donne lieu de puisière à une grande
04:22fête populaire. Le gigantesque magasin
04:24est déjà, nous semble-t-il,
04:26un spectacle en soi et
04:28l'on peut même y flâner sans idée bien arrêtée.
04:30Dans les années 70, les hypermarchés
04:32vont essaimer un peu partout en France
04:34à la périphérie des villes parce que
04:36les terrains agricoles ne sont pas chers,
04:38parce qu'on peut profiter des flux
04:40d'autoroutes plombes en oeuvre et des voies de
04:42contournement des villes et parce que le rêve
04:44pavillonnaire français devient réalité.
04:46Voici comment ça se passe par la suite.
04:48On va observer une deuxième
04:50phase de développement, cette fois
04:52de boîtes, de grandes
04:54et moyennes surfaces spécialisées
04:56qui vont venir profiter
04:58de la proximité de l'hypermarché
05:00pour bénéficier
05:02effectivement des flux de fréquentation
05:04et petit à petit vont se
05:06constituer des zones commerciales
05:08ce qui explique leur grand succès
05:10finalement. Si le consommateur
05:12possède une automobile, il peut aller
05:14partout.
05:18Bonjour monsieur, je fais un reportage
05:20sur les zones commerciales, est-ce que je peux vous embêter une minute ?
05:22Qu'est-ce que vous appréciez dans une zone comme celle-ci ?
05:24La possibilité de se garer
05:26rapidement et de trouver un petit peu
05:28de tout. J'aime bien parce qu'en fait il y a tout à proximité
05:30donc on a la grande surface, on a aussi
05:32les magasins de vêtements. Qu'est-ce que vous appréciez
05:34dans une zone commerciale comme celle-ci ?
05:36C'est-à-dire qu'il y a tout sur place.
05:38J'arrive ici, je me gare sur le parking
05:40et après ma voiture, elle reste sur place.
05:42Je ne vais pas prendre la voiture
05:44pour faire chaque boutique.
05:46C'est pour ça. On a le choix
05:48des magasins,
05:50on trouve tout ce qu'on veut
05:52et après on finit nos courses chez Leclerc
05:54qu'on apprécie bien. Dans un petit centre-ville
05:56c'est plus compliqué ?
05:58Malheureusement c'est les places.
06:00Les places de parking.
06:02C'est plutôt une zone que j'essaye de fuir.
06:04C'est vraiment cas d'urgence.
06:06Pourquoi vous essayez de la fuir ?
06:08Parce que c'est atroce. Ici avant c'était que des collines et des forêts.
06:10Maintenant tout est bétonné, il y a des centres commerciaux partout.
06:12C'est dommage.
06:14Pour avoir une idée de l'étalement commercial
06:16jusqu'à aujourd'hui, il faut regarder
06:18ce graphique. Ça, ce sont
06:20les surfaces de vente autorisées par
06:22les commissions départementales
06:24d'aménagement commercial. Elles sont
06:26centrales sur ce sujet.
06:28Elles sont créées en 1973
06:30pour réguler l'installation des moyennes et grandes surfaces
06:32à partir d'un seuil généralement
06:341000m². Au départ, l'objectif
06:36c'est d'éviter l'écrasement de la
06:38petite entreprise, mais au fil du temps
06:40ces commissions seront qualifiées parfois
06:42de machines à dire oui.
06:44Les grandes surfaces commencent donc à pousser
06:46comme des champignons dans les années 80
06:48et au départ, elles peuvent compter sur le soutien
06:50des élus locaux qui siègent dans les commissions.
06:52S'ils trouvent leur compte pour deux raisons.
06:54Ça crée de l'emploi et
06:56ça apporte des recettes fiscales.
06:58Il y a un côté plus sombre.
07:00Les distributeurs, pour obtenir les autorisations,
07:02vont acheter les voies
07:04des élus en finançant
07:06des compagnies et d'autre part
07:08en finançant des équipements collectifs
07:10gymnases, piscines, collèges
07:12ou la couverture de la France entière.
07:14Les mêmes points.
07:16Edouard Leclerc avait une formule pour résumer
07:18c'est comme au Saint-Denis, on paye avant.
07:20Au début des années 90, une crise immobilière
07:22et des lois anticorruption et en matière
07:24d'urbanisme commercial vont
07:26ralentir tout ça, mais ça repart de plus
07:28belle assez rapidement pour atteindre
07:30un pic de presque 4 millions de mètres
07:32carrés par année dans les années 2000,
07:34soit 60 stades de France
07:36annuellement. En fait, à l'époque, les surfaces
07:38de vente progressent trois fois plus
07:40vite que la consommation des Français.
07:42Enfin, dernier point d'étape, en 2008,
07:44Nicolas Sarkozy libéralise
07:46le secteur sous la pression de l'Europe
07:48et supprime ce qu'on appelle le critère
07:50de densité commerciale. En gros,
07:52on construit même quand il y en a déjà assez
07:54pour tout le monde. Dans le
07:56sud de la France, j'ai rencontré une ancienne
07:58commerçante, Martine Donnet, avec
08:00son mari Claude Diot. Elle milite
08:02depuis des années contre la concurrence déloyale
08:04des grandes surfaces. Leur association
08:06a poussé la justice à retoquer de nombreux
08:08projets de construction ou d'agrandissement.
08:10Ça fait 40 ans
08:12qu'on s'aperçoit que le commerce de proximité,
08:14ils n'en ont rien à faire.
08:16D'abord, on le voit bien, puisqu'aujourd'hui,
08:18il y a 62 % de
08:20communes qui n'ont plus un seul commerce.
08:22Aujourd'hui, on est dans une sursaturation.
08:24Quand vous voyez sur Marseille le
08:26nombre de centres commerciaux qui ont été
08:28ouverts sans aucune analyse
08:30sur le commerce de proximité,
08:32donc on a privilégié toutes
08:34ces zones commerciales pour
08:36déshumaniser tous les centres-villes,
08:38tous les commerces, toutes les zones
08:40rurales, tout ça, c'est une
08:42vraie catastrophe.
08:43Voilà où on en est. Certes,
08:45ces dernières années, la construction a fortement
08:47ralenti grâce à de nouvelles lois
08:49qui ont un peu signé la fin de la récré.
08:51Mais ça ne s'arrête pas pour autant.
08:53On en reparlera. Presque en un siècle,
08:55la surface commerciale a explosé
08:57alors que la France a perdu la
08:59moitié de ses magasins. Et ça,
09:01c'est un signe que le commerce s'est aussi concentré
09:03dans les mains d'une poignée de géants qui ont fait
09:05de leur secteur le principal responsable
09:07de l'artificialisation des sols.
09:09Bref, la France est saturée de zones commerciales.
09:11Elles sont partout, bien pratiques.
09:13On y trouve de tout,
09:15y compris un modèle à bout de souffle.
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