00:0015 minutes de plus et ce matin j'ai le bonheur de recevoir une icône française du design.
00:14Elle a conçu de nombreux objets, des objets du quotidien mais pas seulement, elle a collaboré
00:19avec des marques de très grande consommation et elle a aussi travaillé avec des artistes
00:26et des créateurs très exigeants à l'imaginer des objets que l'on expose dans les plus
00:31grands musées et certains de ces objets se trouvent même dans le mobilier de l'Elysée
00:36aujourd'hui.
00:37Bonjour Nathalie Crasset !
00:38Bonjour !
00:39Et bienvenue, ravie de vous rencontrer, vous savez qu'on commence toujours l'émission
00:43avec une expérience de pensée, c'est une expérience qui est quasiment universelle.
00:48On est assis affalé dans son canapé, les américains ont même un mot pour qualifier
00:53ça, couch potato, on devient une patate de canapé.
00:57Vous, vous avez conçu votre premier sofa il y a 25 ans, de quoi est-ce qu'on fait
01:01l'expérience quand on est à votre place ? Non pas du côté de la patate mais du côté
01:08de celle qui dessine, conçoit, imagine, quand on fait l'expérience du canapé ?
01:13Oui, alors notre métier en tant que designer, enfin la façon dont je le vis, c'est d'être
01:17un peu un anthropologue appliqué, donc on va regarder la situation et puis on va trouver
01:23une intention particulière, ce n'est pas du tout l'idée de choisir une forme ou un
01:27confort mais c'est aussi prendre position par rapport à ce qu'on dessine et en regardant
01:32l'évolution du canapé, je me suis aperçue qu'en fait c'est un objet qui a été dévoyé.
01:36On a mis la télé devant, avant c'était un objet de salon en fait, pour discuter ensemble,
01:43être ensemble et puis d'un seul coup la télé est arrivée et donc je me suis dit
01:46que c'était quand même quelque chose d'assez intéressant de voir ce phénomène et en
01:50plus c'est un objet qui devient un objet de statue, donc on essaie d'avoir un canapé
01:54en cuir pour montrer à son voisin qu'on a un peu les moyens en quelque sorte et on
01:59va interdire finalement aux enfants de jouer dessus.
02:01Donc vous voyez, c'est un objet qui a complètement vrillé dans mon sens, donc c'est pour ça
02:05qu'au début j'ai refusé de dessiner des canapés et que j'ai proposé un canapé
02:09qui était constitué de modules, de poufs, dans l'idée de dire s'il y a des copains
02:13qui arrivent à la maison, je vais pouvoir avoir plus de place et je crée un confort,
02:17je dessine un espace.
02:18Il avait un drôle de nom d'ailleurs ce canapé ?
02:20Oui, il s'appelait Digestion parce que le premier canapé, c'était l'idée aussi
02:25d'utiliser les sacs qu'on appelle tati ou barbès en fait et de mettre de la mousse
02:29dedans parce qu'il y avait ces poignées en fait qui nous permettaient, qui nous invitaient
02:33en fait à bouger, à aller déplacer dans l'espace.
02:36Faire d'un canapé, un canapé pour les adultes mais aussi un espace de jeu pour les
02:40enfants.
02:41C'est assez fascinant votre manière d'aborder votre travail parce que vous revendiquez une
02:45conception quasiment ludique du design, qu'est-ce que ça veut dire ?
02:49Oui, ludique en fait.
02:50Tout le monde me disait à un moment donné « mais ton design il est ludique » et je
02:53n'aimais pas trop cette appellation puis j'ai une amie qui m'a dit « mais de quoi
02:58tu te plains, ludique ça veut dire expérimenter le monde en fait ». Alors là, j'ai dit
03:02oui, ok, c'est ce que je propose en fait.
03:03Quand on joue ?
03:04Voilà.
03:05Et donc ce canapé qui s'appelle « permis de construire » et c'est pas anodin, c'est
03:09le fait de dire qu'on peut s'en servir du canapé mais quand on ne s'en sert pas
03:13de canapé, les enfants vont pouvoir le disloquer et c'est constitué de frites pour donner
03:18une image à chacun et on les empile mais ça va être un jeu de construction à échelon
03:23pour les enfants quand on n'a pas besoin du canapé.
03:27Et voilà, cette idée de dire que l'espace à la maison il est rare, on l'a vu pendant
03:32le Covid et en fait de pouvoir dégager l'espace du canapé ça donne beaucoup de place pour
03:38faire d'autres choses.
03:39Derrière votre travail, il y a toute une philosophie.
03:42Vos objets, on a l'impression qu'ils ne sont pas figés, ce ne sont pas justement
03:45des objets, des choses réifiées, définitivement faites de telle manière.
03:51Les canapés par exemple peuvent se démonter pour devenir des poufs et vous dites que c'est
03:55l'utilisateur qui doit avoir le choix de l'usage final d'un objet.
03:59C'est curieux de vous en remettre à celui qui va acheter ou utiliser ce que vous avez
04:05créé en lui laissant une totale liberté ?
04:08Alors ce n'est pas total en fait, c'est un potentiel que je donne, je travaille plutôt
04:13avec ce que j'appelle des scénarii de vie, donc ce n'est pas l'idée de travailler
04:17sur une fonction bien particulière mais plutôt proposer un potentiel à un moment donné
04:21dans la journée, on va s'asseoir et à partir de cette situation-là, comment on peut ouvrir
04:30et proposer un système, une structure qui va permettre à chacun d'inventer le quotidien.
04:37Et ce qui est assez génial, Mathalie Crasset, c'est que vous réinventez justement les
04:41objets du quotidien, il y a des objets accessibles au plus grand nombre, tenez, écoutez ce son.
04:47C'est un jingle qu'on a tous entendu, vous avez imaginé une lampe pour la marque suédoise,
04:56pourquoi est-ce que cette collaboration, pour vous, elle avait du sens, au-delà de
05:00rendre le design accessible et non pas réservé au happy few ?
05:05Alors c'était un programme un peu particulier, Ikea a des designers intégrés et là ils
05:11invitaient d'autres designers et le projet c'était d'aller visiter les entreprises
05:18où étaient fabriqués les objets, donc je suis allée en Chine une semaine et j'ai
05:22visité, j'ai choisi l'entreprise avec qui je voulais collaborer, donc ça c'était
05:25un peu particulier et j'ai décidé de faire une lampe, pourquoi ? Parce qu'en fait
05:28la lampe on pouvait la faire portable, on pouvait la faire aussi autonome en rendant
05:35tout ça accessible et surtout je me disais, les composants sont réduits maintenant très
05:40très fort, donc on n'a presque plus rien en main et en fait nous on est habitués
05:44à avoir un objet, donc est-ce qu'on ne peut pas faire en fait une lampe qui est
05:48intermédiaire, qui est en train de disparaître mais quand même qui va signifier, et je me
05:53suis dit c'est quelle est la lampe qu'on porte dans l'imaginaire collectif et c'est
06:01la lampe du cheminot, c'est la lampe du cheminot, donc en fait la lampe est toute petite au
06:06centre mais elle est entourée d'une trace en fait d'un objet qui est la lampe de cheminot
06:11qui va nous permettre de la porter et de la recharger etc.
06:15Et vous avez travaillé je le disais donc avec une ambition toute simple mais complètement
06:21folle quand on y réfléchit quand l'un des plus grands pâtissiers au monde, Pierre
06:25Hermé, vous demande de réinventer le couteau à dessert, comment est-ce qu'on peut réinventer
06:31un objet aussi commun que le couteau qui doit être aussi vieux que l'humanité ou en
06:36tout cas l'un des objets les plus anciens au monde ?
06:37Oui en effet c'est un des premiers outils de l'homme, là encore l'idée est de dire
06:43certes ce couteau il doit couper le gâteau mais moi ce qui m'importe plus c'est pas
06:47de le couper mais c'est de le partager donc en fait ce couteau on fait un quart de tour
06:52de la main il devient la pelle à tarte tout simplement donc vous voyez c'est bien un
06:55scénario d'usage je travaille sur ça sur les scénarios de vie et les scénarios d'usage
06:59ça c'est l'exemple concret en fait aujourd'hui on a deux objets on peut en avoir qu'un
07:04on travaille sur une fluidité d'action donc les objets ils sont là pour accompagner et
07:10surtout réinstaller des intentions voilà le partage, l'hospitalité, toutes ces notions
07:16là qui sont importantes. Même pour des marques qui sont installées et qui ont une
07:20histoire et qui ont une identité comme l'Aïeul par exemple. C'était l'apport de l'Aïeul
07:23en effet. C'était dans le domaine des couteaux. Mathalie Crasset il y a une oeuvre qui vous
07:27a fait connaître à travers le monde et pour le coup c'est vraiment une oeuvre qui parle
07:31de l'hospitalité c'est... elle a un nom quand Jim monte à Paris alors on ne sait
07:36pas qui est Jim mais on a tous un Jim qui pourrait venir un jour ou l'autre passer
07:41la nuit chez soi. C'est une oeuvre qui a été exposée à Milan, la capitale du design
07:47mondial. Quand un ami débarque chez vous et qu'on veut l'héberger, vous avez une
07:51solution qui est loin, très loin du lit d'appoint ou en tout cas du lit convertible, du canapé
07:58convertible ? Le fameux clic-clac. Pourquoi ? Parce qu'en fait on n'a pas forcément...
08:03Je voulais créer une structure spécifique. Le clic-clac on l'utilise comme canapé puis
08:08après on va ouvrir et je trouvais que ce n'était pas assez dans le geste de générosité
08:13et d'hospitalité. Donc je fais une colonne assez simple qui fait 35 sur 35 de largeur
08:19sur 2 mètres de haut et on va la basculer, on ouvre, ça devient le sommier et dedans
08:24il y a un matelas roulé et ça va donner avec une petite lampe, un petit réveil matin,
08:30la capacité de créer un espace même si on n'a pas une chambre d'amis, on va faire
08:35ce geste de générosité. C'est le premier mobilier que j'ai dessiné parce qu'en fait
08:40je me disais comment je peux trouver quelque chose qui fait sens et qui va apporter quand
08:44même à la vie de tous les jours. Et qui va permettre d'habiter un lieu. Quand j'y
08:50monte à Paris, c'était justement le début du scénario puisque quand on regarde l'objet
08:55on a du mal à comprendre de quoi il s'agit, il faut le voir ouvert. Donc c'est aussi cette
09:02idée d'inviter à continuer l'histoire. Et j'invite les auditeurs à aller sur votre
09:05site parce que justement ça permet de découvrir et de voir ce que vous imaginez, ce que vous
09:12créez. Écoutez ce son-là, c'est le son d'une femme qui a marqué l'histoire du design.
09:17Elle en a été une pionnière et elle a produit des chefs-d'oeuvre. Charlotte Perriand.
09:22Mais il n'y a rien de plus difficile à faire qu'un siège. Les fauteuils jusque-là étaient
09:26faits de satures de bois, de craintes, de sangles, etc. Grâce aux techniques nouvelles,
09:32on a pu faire des choses nouvelles. Qu'est-ce qui peut amener des choses nouvelles ? C'est
09:37des matériaux nouveaux, c'est des techniques, ce sont des nombres aussi. Et puis c'est notre
09:43comportement. Charlotte Perriand, il n'y a rien de plus difficile à faire qu'un siège.
09:49C'est quelque chose que vous pourriez dire ? Oui, mais en fait moi je ne travaille pas
09:53avec les contraintes, ce n'est pas l'idée de les dépasser. Il y a encore cette idée
09:56de dire que le siège, qu'est-ce qu'on apporte aux gens, aux personnes, dans l'usage, dans
10:04la vie quotidienne. Par exemple, un siège que j'ai dessiné, c'est de dire qu'on va
10:10être assis normalement, puis à un moment donné, on va pouvoir écrire, on va pouvoir
10:14poser son ordinateur. Le dossier se bascule, on se retourne et on a une assise et un plan
10:19pour poser. C'est un peu l'idée de dire de pouvoir changer d'attitude. Ou un autre,
10:26par exemple, j'ai remis en question le fauteuil, parce que je me suis dit, ces accoudoirs,
10:31à quoi ils servent ? J'ai eu cette intuition que ce n'était pas bon pour le dos non plus.
10:36Donc plutôt que de faire des accoudoirs, je m'enfonce dans le confort et je donne un siège
10:41vraiment pour lâcher prise. Et les accoudoirs, ils sont apparus comment ? Ils sont apparus
10:46dans l'histoire pour faire la différence entre ceux qui en ont et ceux qui n'en ont
10:50pas. C'était le maître qui avait une chaise avec accoudoir. Il y a aussi ces constructions
10:57qu'il faut quelque part questionner quelquefois.
10:59Le 15 minutes de plus se termine toujours avec la morale de l'histoire. J'ouvre les
11:03guillemets, le design n'est pas seulement ce à quoi ça ressemble, le design est comment
11:08ça marche. Je ferme les guillemets, c'est de Steve Jobs ?
11:12Oui, peut-être.
11:13Vous êtes d'accord avec lui ?
11:14Non, pas du tout. Le design, c'est un dû en fait. On doit aller beaucoup plus loin
11:18que ça. Et aujourd'hui, le design, c'est peut-être aider à retomber amoureux de notre
11:23monde abîmé. C'est un grand programme, mais c'est vraiment ce dont il s'agit. Et peut-être
11:28une deuxième notion, c'est une idée, une pensée, elle devient une idée quand elle
11:33propose une secousse. Donc moi, j'aimerais être designereuse de secousse.
11:37Designereuse de secousse, c'est une très belle définition de votre métier. Merci
11:42infiniment Mathélie Crasset d'avoir été l'invité d'Inter et du 15 minutes de plus.
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