00:00Elisabeth, vous êtes une businesswoman et puis présente sur tous les continents.
00:10Donc on va parler des différences de culture lors de ces différentes expériences et vous basculez dans la politique
00:19alors que rien ne vous y prépare et que vous recevez un coup de fil un jour et vous pensez que c'est une blague carrément ou une erreur.
00:26D'abord, j'aimerais avoir votre vision des autres pays que la France, des autres continents.
00:33Qu'est-ce qu'il y a de différent fondamentalement quand on est une femme manager ?
00:38Je vais évidemment répondre à votre question mais je vais commencer par une vision globale.
00:46D'abord, ce qui m'attriste, c'est que je crois qu'il y a un peu plus de 180 États dans le monde
00:52et il n'y a pas un seul pays dans le monde aujourd'hui, en 2024, qui peut se vanter de donner à ses filles et à ses femmes
01:04les mêmes chances de réussir dans la vie qu'à ses garçons ou à ses hommes.
01:09C'est terrible ce que vous êtes en train de dire.
01:12Il n'y a pas un seul pays dans le monde qui traite ses filles et ses femmes comme il traite ses garçons et ses hommes.
01:20C'est une réalité, c'est factuel.
01:26Alors, partant de ce postulat, partant du fait que les femmes, évidemment, ne sont pas moins capables,
01:35moins compétentes, moins motivées, moins ambitieuses que les hommes,
01:41j'ai presque envie de vous dire que le management, ce n'est pas une question de genre, c'est une question de caractère.
01:48Après, bien sûr, vous avez tous les aspects culturels qui viennent entrer en jeu.
01:53Le patriarcat est beaucoup plus prononcé sur un continent comme l'Afrique qu'il ne l'est, par exemple, en Europe.
02:04Mais il n'y a pas un pays où, quand même, on avance un peu plus vite qu'ailleurs ?
02:08Il n'y a pas un seul pays dans le monde aujourd'hui où il n'y ait pas de féminicide,
02:13où un conjoint ou un ex-conjoint considère qu'il peut tuer sa partenaire parce qu'il a la domination sur elle.
02:22Il n'y en a pas un.
02:23C'est faux.
02:24Il n'y a pas un pays où on ne pleure pas une de nos sœurs assassinée par un membre de sa famille,
02:31un père, un frère, une mère, un conjoint ou un ex-conjoint et parfois même un fils. Il n'y en a pas.
02:41Alors justement, ça me permet de rebondir sur le parti politique.
02:47Là, vous avez dit, fort de ce constat, vous avez dû vous dire, je vais pouvoir faire bouger les lignes,
02:53en tant que ministre en plus, des droits des femmes, des hommes, de la diversité et de l'égalité des chances.
02:58Donc là, vous aviez les cartes en main.
03:02C'est intéressant la manière dont vous le dites parce que c'est la seule manière.
03:06C'était la seule raison pour moi de rentrer en politique.
03:10C'est votre motivation.
03:11C'était ma motivation principale.
03:14Moi, je ne suis pas allée en politique pour faire carrière en politique.
03:17Je ne suis pas allée en politique parce que j'avais besoin d'un job.
03:19Je ne suis pas allée en politique pour me faire voir.
03:21Je suis allée en politique parce que je pensais que c'était là qu'on pouvait faire changer les lignes.
03:28Je crois que la politique, c'est ce pouvoir, cette capacité de rendre possible ce qui est souhaitable.
03:37Je suis convaincue que la politique, finalement, elle est faite pour ceux qui sont les plus vulnérables.
03:43Vous prenez la période de la Covid.
03:45Ceux qui ont le plus souffert, ce sont les personnes qui sont les plus vulnérables.
03:50Et donc mettre en place des politiques publiques pour aider et accompagner ceux qui sont les plus vulnérables,
03:56c'est mon seul leitmotiv.
03:59Vous prenez l'éducation.
04:00L'éducation est fondamentale.
04:03L'éducation publique est fondamentale pour les enfants qui sont issus des quartiers populaires,
04:08qui sont issus des zones rurales.
04:11Ceux dont les parents sont argentés peuvent aller dans l'éducation privée.
04:16Vous voyez ce que je veux dire ?
04:17Donc pour moi, la politique, c'est ça.
04:19C'est rendre possible ce qui est souhaitable dans une société de plus en plus inégalitaire.
04:25Et quand Jean Castex m'appelle alors que je vis en Afrique du Sud avec ma famille,
04:29que je dirige le groupe Hewlett-Packard pour un continent de 54 pays,
04:32où j'ai la tête, mais dans une période en plus extrêmement compliquée,
04:36parce que c'était pendant la période de la Covid,
04:39où tout le monde était complètement bouleversé par la situation
04:43et qui me propose de rejoindre le gouvernement.
04:46Ma première réaction, c'est d'éclater de rire parce que je pense que c'est une plaisanterie.
04:51Et il me dit non, non, ça n'est pas une plaisanterie.
04:53Je lui dis mais vous devez vous tromper de personne,
04:55parce que moi je m'appelle Elisabeth Moreno, je vis en Afrique du Sud,
04:59je n'ai jamais fait de politique et je n'ai pas l'intention de faire de la politique.
05:04Comment ça s'est fait que votre nom est arrivé ?
05:07Oui, j'ai fini par apprendre comment ça s'était fait.
05:11Il se trouve, comme je vous le disais tout à l'heure,
05:13que moi je suis arrivée au gouvernement en juillet 2021.
05:18Et il y a eu un événement colossal dans cette année 2021, c'est la Covid.
05:24Et pendant cette période de la Covid, moi je travaillais pour HP,
05:28HP vend évidemment des matériels informatiques, des systèmes d'impression, entre autres.
05:34Et tout le monde cherchait du matériel pour pouvoir travailler à domicile.
05:39Ah ben oui, bien sûr, c'était l'émerveillescence.
05:41Et donc il y a eu une pénurie mondiale de matériel, puisque toutes les frontières étaient fermées
05:47et que la plupart des constructeurs informatiques aujourd'hui travaillent sur le continent chinois.
05:51Et donc voilà, ça a été une période extrêmement compliquée.
05:54Et avec les responsabilités qui étaient les miennes,
05:58j'avais contacté l'ambassadeur de France en Afrique du Sud de l'époque.
06:02Et je lui ai dit, je sais que cette période va être particulièrement difficile
06:07pour les familles qui sont éloignées de leurs proches.
06:11Et par conséquent, je vais mettre de côté un certain nombre de matériels
06:17pour permettre aux Français qui sont expatriés ici et qui ne peuvent pas retourner en France
06:21de pouvoir communiquer avec leurs familles, d'être connectés, etc.
06:25Et donc l'ambassadeur m'a découvert à ce moment-là.
06:29Il a vu les actions que je menais sur les quartiers populaires, auprès des femmes.
06:35Mais il ne me le dit pas.
06:38Et il en a parlé.
06:39Et il en a parlé.
06:41Et au moment où il y a eu ce changement de gouvernement,
06:47je pense qu'il cherchait des visages nouveaux, des personnes issues de la société civile.
06:51Il a dû glisser mon nom comme on peut proposer des noms au canteur.
06:56Et c'est comme ça que j'ai été contacté.
06:58Quelle belle expérience.
06:59Et alors, ça a duré deux ans cette expérience.
07:02On n'a pas le temps malheureusement aujourd'hui de rentrer dans le détail de ce que vous avez fait.
07:06Mais ce qui est intéressant, c'est après.
07:09Qu'est-ce que vous avez dit ?
07:10Je vais retourner dans un grand groupe.
07:12Je vais faire quoi ?
07:13Je vais aller dans une start-up.
07:15Je vais retourner à l'international.
07:17C'est bien dommage qu'on n'ait pas le temps de parler de ce que j'ai fait.
07:20Parce que quand on dit que la politique, c'est rendre possible ce qui est souhaitable.
07:24J'ai travaillé sur le congé paternité.
07:26J'ai travaillé sur le quota des femmes dans les conseils d'administration, dans les COMEX.
07:30J'ai travaillé sur les lois pour lutter contre les thérapies de conversion.
07:35Donner l'accès aux femmes à la PMA.
07:38La pilule gratuite jusqu'à 25 ans.
07:41J'ai adoré cette expérience.
07:43Vous avez eu le temps de faire tout ça en deux ans.
07:45Mais parce que je viens du monde de l'entreprise.
07:47Et s'il y a une chose que je sais faire, c'est faire.
07:52Quand je sors du gouvernement, d'abord c'est un grand vide.
07:56Je crois qu'il ne faut pas sous-estimer la puissance d'une expérience comme celle-là humainement.
08:05Pendant deux ans, j'ai travaillé 7 jours sur 7, quasiment 24 heures sur 24.
08:10Et tout d'un coup, tout s'arrête.
08:13Et vous n'êtes pas préparé.
08:15De la même manière que vous n'êtes pas préparé à entrer, vous n'êtes pas préparé à sortir.
08:20J'ai eu la carrière que j'ai eue.
08:23Et ça faisait dix ans que ma carrière se déroulait quasiment toute seule, naturellement, spontanément.
08:30Du jour au lendemain, non seulement je ne sais pas ce que je vais faire.
08:35Je vous raconte cette anecdote parce qu'elle est très drôle.
08:37Je disais à ma sœur l'autre jour ce qui est terrible quand on est ministre.
08:41Alors, vous êtes connue.
08:43Et comme vous êtes connue, tout le monde s'intéresse à ce que vous faites et même à ce que vous ne faites pas.
08:48Quand vous êtes dans une entreprise et que vous vous faites licencier,
08:51seuls vos amis et votre famille savent que vous avez été licenciée.
08:55Et de temps en temps, ils vous passent un coup de fil pour vous dire,
08:58« Alors, ça va ? Qu'est-ce que tu deviens ? Qu'est-ce que tu vas faire ? »
09:01Là, vous avez des centaines et des centaines de personnes qui vous demandent tous les jours,
09:05« Qu'est-ce que tu vas faire ? »
09:07Certains avec bienveillance, d'autres avec malice.
09:11Et donc, vous avez cette pression qui vous tombe sur les épaules
09:14parce que vous, vous ne savez pas ce que vous allez faire.
09:17Donc, ça a été un moment de ma vie, personnel et professionnel, extrêmement compliqué.
09:23Et une fois que vous avez atterri, vous savez ce que vous avez envie de faire
09:28et ce que vous n'avez plus envie de faire.
09:30Parce que cette expérience, elle vous transforme.
09:33Parce qu'en deux ans, je crois que j'ai tout vu, mais vraiment tout vu.
09:39Quand vous êtes chef d'entreprise, vous êtes dans un cadre.
09:42Vous avez un produit, vous avez des services, vous avez des équipes, vous avez un écosystème.
09:47Quand vous êtes ministre, cet écosystème est démultiplié par cent, par mille.
09:51J'imagine.
09:52Et donc, j'ai eu un regard sur le monde comme je n'en avais jamais eu.
09:56Et donc, je ne pouvais pas, après cette expérience, revenir dans ce que je faisais avant
10:03comme si rien ne s'était passé.
10:04Vous avez fait un tel bond de vision des choses, de l'humanité, de tout.
10:10On va faire une petite pause, Elisabeth, et on va parler,
10:13on va continuer à parler ensemble de choses passionnantes.
10:16À tout de suite.
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