00:00RTL Matin, avec Amandine Bégaud et Thomas Soto.
00:05Il est 8h17, c'est l'heure de l'interview d'Amandine Bégaud.
00:07On se croirait dans un film d'espionnage hallucinant depuis deux jours au Liban,
00:11sur fond de guerre larvée entre Israël et le Hezbollah.
00:13Pour en parler et pour y comprendre quelque chose, Amandine,
00:16vous avez choisi ce matin de recevoir Vincent Nouzille.
00:18C'est l'un des tout meilleurs spécialistes des questions d'espionnage.
00:21Bonjour et bienvenue à vous.
00:22Bonjour Vincent Nouzille, auteur de plusieurs livres
00:25et notamment Les Tueurs de la République,
00:26Assassins et opérations spéciales des services secrets publiés chez Fayard.
00:31Thomas le disait, on se croirait dans un film d'espionnage
00:35après ces explosions, deux séries d'explosions.
00:38On le rappelle, hier les Tokiwokis, avant-hier les Bippers.
00:41Est-ce que vous, le spécialiste, vous avez aussi été surpris ?
00:44Oui, je trouve ça complètement dingue comme opération
00:47parce que ça nécessite une préparation évidemment très longue.
00:51Ça nécessite une infiltration dans les systèmes industriels
00:54ou dans les systèmes d'approvisionnement du Hezbollah,
00:56ce qui évidemment va poser des questions au Hezbollah.
01:00Donc c'est la grande réponse du Mossad
01:03face évidemment aux critiques auxquelles ce service avait fait face
01:07après le 7 octobre pour n'avoir pas vu évidemment les attaques du Hamas.
01:10Pour vous, c'est le Mossad, il n'y a aucun doute ?
01:13C'est attribué au Mossad.
01:15Visiblement, les Israéliens ont communiqué aux Américains
01:18après l'opération sur le thème « c'est nous qui avons ».
01:21Donc évidemment, dans chacune des opérations du Mossad,
01:23ils ne le revendiquent jamais ouvertement,
01:26mais on dit « attribué au Mossad ».
01:29Et puis il y a quelques bons spécialistes de ces questions-là
01:31qui, lorsqu'ils écrivent, notamment Roland Bergman
01:34qui est un des grands spécialistes des services secrets israéliens
01:37qui travaille pour le New York Times,
01:39en général, il s'est très sourcé et il n'y a pas de doute à avoir là-dessus.
01:43Israël est le seul pays capable de pouvoir faire ça ?
01:46Non, pas forcément, mais là, sur l'ampleur de l'attaque,
01:51du piégeage des Pager et des Tokiwokis,
01:54sur le côté audacieux,
01:56ils ont toujours été très en avance,
01:58il faut se souvenir des opérations d'enlèvement d'Eichmann,
02:02et puis surtout d'opérations beaucoup plus techniques
02:05qui sont plus récentes.
02:07Il y a une vingtaine d'années, en 2004,
02:09ils avaient infecté avec un virus
02:12environ la centrifugeuse
02:16de la centrale nucléaire iranienne de Natanz
02:19et ça avait propagé dans l'ensemble des ordinateurs.
02:22Donc là, on était sur du piratage informatique,
02:25mais qui avait ralenti les centrifugeuses iraniennes.
02:28Donc là aussi, c'était un travail en amont d'infiltration
02:32pour mettre des clés USB dans les systèmes
02:33qui étaient extrêmement sophistiqués.
02:35Alors, ils avaient eu l'aide de la CIA pour se faire cette opération.
02:38Le virus s'appelait Stuxnet
02:40et ça a freiné le programme nucléaire iranien pour des années.
02:43Ils avaient eu de l'aide de la CIA à l'époque,
02:45est-ce qu'aujourd'hui, ils peuvent l'avoir fait seuls ?
02:47Ou il y a forcément des complicités ?
02:49Il y a forcément des complicités,
02:51mais certainement à l'intérieur du Hezbollah.
02:54Puisque pour approvisionner plusieurs milliers de pêcheurs
02:59et plusieurs centaines au minimum de Tokiwokis qui soient piégés,
03:03sans que personne ne se rende compte
03:05qu'il y a une petite charge explosive dans la batterie...
03:06Alors, ce qu'il faut bien dire, c'est que chacun de ces appareils,
03:08visiblement, a été piégé.
03:10Donc, on parle quand même de 3000 beepers.
03:12Il ne s'agit pas d'une surchauffe,
03:14d'une batterie qui prend feu, etc.
03:17Donc, il y a quelqu'un avec ses petites mains, pardon,
03:18et qui a mis de l'explosif...
03:20Il y a bien dans un process industriel, à un moment précis,
03:22soit à la fin, à la fin de la fabrication,
03:25ou au moment de la livraison,
03:26qui a ouvert chacun de ces pêcheurs
03:29pour mettre quelques grammes d'un...
03:33en refermant bien et en faisant les livraisons à l'ensemble
03:37des gens du Hezbollah qui sont équipés de ces pêcheurs.
03:40Puisque le chef du Hezbollah, Nasrallah, avait dit
03:44surtout plus de téléphones parce que les Israéliens sont capables de nous écouter.
03:48Ils sont venus sur des systèmes beaucoup plus rustiques de communication.
03:51Et là, ils prennent un coup énorme.
03:53D'abord, c'est psychologique.
03:55Il y a la peur.
03:56C'est-à-dire, si je prends mon téléphone, mon pêcheur, mon talkie...
03:59Et on a vu ces scènes de panique et ces angoisses même de civils.
04:03Plus cet effet de sidération au sein même de l'Hezbollah
04:06sur le fait de savoir qui nous a infiltrés,
04:09est-ce qu'il y a des traîtres dans le système.
04:10Donc, ça crée une espèce, évidemment, d'effet de...
04:13Et puis, ça a un impact tactique et militaire.
04:15Puisque le Hezbollah ne peut plus communiquer avec ses troupes de manière certaine et sûre.
04:21Donc, en termes tactiques, en termes psychologiques,
04:24et puis surtout, en fait, aussi en termes politiques,
04:27pour le Mossad, à l'intérieur du pays, puisqu'il avait été accusé
04:30d'avoir finalement eu la plus grande faille de renseignements
04:34en n'ayant pas vu les attaques du Hamas.
04:36Aujourd'hui, c'est le Hezbollah qui part de la plus grande faille sécuritaire qu'ils aient jamais connue.
04:40Mais en quelque sorte, le Mossad dit, vous voyez, on sait quand même faire des choses.
04:43Et surtout, ils peuvent anticiper.
04:45Et ça, c'est le grand message que le Mossad dit aux dirigeants politiques israéliens à travers cette opération.
04:52Nous sommes capables, nous sommes à nouveau capables d'anticiper.
04:55C'est le grand retour du Mossad, alors qu'il a été largement laminé et critiqué dans les années récentes.
05:01Encore un mot technique, Vincent Nouzi.
05:04Il a fallu, on l'a dit, piéger ses appareils.
05:06Déjà, ça n'a sans doute pas été très simple.
05:08Ensuite, il fallait les déclencher. Ces explosifs, c'est fait comment ? À distance ?
05:12Oui, alors c'est un circuit, probablement un circuit imprimé dans l'intérieur des pagers qui est relié à une forme de message qui doit être recevoir.
05:21Un bip, quelque part, qui doit être envoyé.
05:23Le côté spectaculaire, c'est que le message est envoyé à 1 heure H le jour J.
05:29Alors pourquoi ? Ça, on le saura peut-être dans les jours qui viennent.
05:32Et que ça provoque l'ensemble des explosions après un message qui est envoyé.
05:36Donc là, c'est le côté coordonné.
05:38Ce qui est extrêmement stupéfiant, c'est de voir à quel point les gens d'Uesbola n'ont rien vu venir.
05:44C'est-à-dire qu'il aurait pu y avoir quelqu'un qui casse son pager et qui se rende compte qu'il y a quelque chose dedans.
05:49Non, personne n'y a vu.
05:50Encore une fois, on parle de 3 000 bipers.
05:52On parle probablement de 5 000 pagers piégés.
05:56Tout n'a pas explosé.
05:58Donc, il y a eu des explosions avant-hier, les bipers, pagers.
06:01Hier, les Toki Woki.
06:02Oui.
06:03Aujourd'hui ?
06:04On va voir.
06:05Pardon, mais on peut se poser la question.
06:08Les téléphones, on sait que c'est extrêmement difficile à piéger, mais c'est surtout facile à repérer.
06:13Donc, les pagers et les Toki, c'est ce qui est difficile à localiser.
06:16Donc là, ça désorganise l'Uesbola et surtout, ça rend inopérant un certain nombre de systèmes de communication.
06:22Donc, comment ils vont faire ?
06:24C'est maintenant qu'on va voir la réponse d'Uesbola.
06:26Justement, le leader d'Uesbola qui doit prendre la parole aujourd'hui, qu'est-ce qu'il peut ?
06:30Qu'est-ce qu'il va dire ?
06:31Il ne peut pas ne pas dire qu'il ne réplique pas.
06:34Si, ils vont répliquer.
06:35Bien sûr, ils vont répliquer.
06:37Ils ne peuvent pas dire Hamas, ils ne peuvent pas dire...
06:38Le juste châtiment.
06:39Mais la question, c'est...
06:40Est-ce qu'ils en ont les moyens ?
06:41Un, est-ce qu'ils en ont les moyens ?
06:43On a vu qu'après l'attaque du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023,
06:49il a fallu un certain temps pour que l'armée israélienne se mette en branle.
06:53Donc là aussi.
06:54Mais on sait aussi qu'on est sur un contexte de tension extrêmement vive au sud du Liban,
06:58donc au nord d'Israël, avec des échanges de tirs, avec des échanges de requêtes.
07:02Donc on est peut-être à la veille quand même d'un embrasement du sud du Liban
07:07et Israël se prépare à une guerre.
07:10Ils ont parlé hier de préparatifs défensifs et de préparatifs offensifs.
07:14Ils ont mélangé les deux dans leur communiqué militaire.
07:17Donc on est bien dans une phase de préparation militaire.
07:20Peut-être que c'est la première étape...
07:22D'une attaque de plus grande ampleur.
07:24C'est comme ça que vous analysez...
07:25On peut le penser, car tout seul, comme ça, cette opération n'a pas de sens.
07:31Elle n'a de sens que politiquement et tactiquement, militairement,
07:35pour une opération militaire de plus grande ampleur.
07:37Encore un mot.
07:37Depuis plusieurs mois, on redoute cet embrasement de la région.
07:42Est-ce que vous diriez, Vincent Noziz, ce matin, qu'on n'en a jamais été aussi proche ?
07:45Bien sûr.
07:46On n'en a jamais été aussi proche.
07:48Et après le front du Hamas dans la bande de Gaza,
07:51le front du Hezbollah dans le sud du Liban va devenir le sujet principal.
07:56Et ça, ça va avoir des conséquences.
07:58Bien sûr pour toute la région, mais pour nous tous.
07:59Oui, on voit tous les leaders politiques américains, notamment,
08:02qui redoutent cet embrasement.
08:04On parle toujours de risque d'escalade.
08:05Et là, on est vraiment dans une escalade.
08:07Merci beaucoup, Vincent Noziz, d'être venu nous éclairer.
08:10C'était passionnant.
08:11On a appris plein plein de choses.
08:12On a envie que ça continue.
08:13Oui, absolument.
08:14Ce qui se passe au Liban depuis deux jours, c'est la grande réponse.
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