00:00Sonia Devillers, votre invité ce matin, est le directeur général d'Euronext.
00:04C'est la société française, Nicolas, qui gère la Bourse de Paris, mais aussi celle d'Amsterdam, de Bruxelles, de Lisbonne, d'Oslo, de Dublin, de Milan.
00:111900 entreprises européennes y sont cotées, 10 milliards d'euros s'y échangent par jour.
00:16C'est environ le double de ce qui s'échange à la Bourse de l'Ombre.
00:19Bonjour Stéphane Boujna.
00:21Bonjour.
00:22Après la dissolution de l'Assemblée nationale la semaine dernière, la Bourse de Paris a connu sa pire semaine boursière
00:28depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
00:30Quant à l'écart entre le taux d'intérêt français et le taux d'intérêt allemand, il ne s'était pas creusé aussi vite et aussi fort depuis 12 ans.
00:37Est-ce qu'aujourd'hui, la situation s'est stabilisée ? Et surtout, comment vous expliquez la dégringolade de ces indices aussi scrutés ?
00:46Il y a un moment d'incertitude.
00:47Tout le monde dans notre pays se pose des questions par rapport à une élection qui est objectivement précipitée, qui se passe dans une période très courte.
00:57Ce que les Anglais appellent des snap elections est quelque chose d'inconnu en France.
01:00Donc, les marchés regardent avec attention ce qui peut être proposé.
01:05Ils prennent aussi au sens propre les programmes qui leur sont proposés.
01:10Il faut comprendre que les marchés ne se posent pas la question de savoir si les gens vont mettre en œuvre ou pas ce qu'ils disent.
01:15Ils lisent ce qu'on leur montre à lire.
01:17Et donc, certaines propositions les plus extrêmes créent de l'inquiétude.
01:22Créent de l'inquiétude ?
01:23Les plus extrêmes, oui.
01:24Quand vous dites les marchés, c'est qui les marchés ?
01:27Les marchés, c'est deux sortes de gens.
01:28Les plus nombreux, ce sont les gens qui achètent la dette publique puisque notre système social repose sur l'emprunt.
01:36Une partie, nous redistribuons beaucoup l'argent que nous empruntons au reste du monde.
01:42Et donc, pour pouvoir continuer à financer un régime dans lequel 58% de ce que nous créons à peu près est injecté dans la dépense publique,
01:52il faut qu'on emprunte beaucoup au reste du monde.
01:54Et le reste du monde nous prête.
01:55Et donc, quand il est convaincu que nous allons continuer à rembourser, il ne nous prête pas cher.
01:59Quand il s'inquiète sur notre capacité de remboursement et la puissance de notre économie, il ne nous prête plus cher.
02:03Et donc, c'est ça les marchés.
02:04La deuxième chose, c'est les gens qui achètent les actions de nos entreprises parce qu'ils pensent que nos entreprises vont se développer.
02:09Quand ils pensent que nos entreprises vont beaucoup se développer en France et à l'étranger, ils achètent nos actions, les actions de monde.
02:14Quand ils pensent qu'elles vont avoir des difficultés parce qu'elles opèrent dans un environnement plus incertain, ils vendent les actions des sociétés.
02:19Donc, c'est l'incertitude, si je vous entends, qui fait dégringoler les marchés.
02:23Donc, le 8 juillet, il y a deux scénarios qui prédominent selon les sondeurs.
02:27Soit le Rassemblement national prend le pouvoir, soit aucun groupe ne brigue une majorité et on risque un pays ingouvernable.
02:34C'est le titre du Monde ce matin.
02:37Comment ces deux scénarios peuvent se traduire en bourse ?
02:40Les deux scénarios créent beaucoup d'incertitudes.
02:42Dans le cas où une équipe qui n'a jamais gouverné arrive au pouvoir, il y a une incertitude totale, une inconnue, une inconnue complète.
02:51Et beaucoup d'inquiétudes sur d'autres choses qui ne sont pas économiques, c'est-à-dire sur ce qui se passe dans la cohésion de la société française
02:56et les risques que cette cohésion qui serait détériorée puisse avoir de l'impact sur le business.
03:02Donc, il y a une vraie inquiétude sur ce plan-là.
03:05Sur le deuxième plan, j'ai tendance à dire que par référence à ce qui se passe dans le reste de l'Europe,
03:11on peut trouver ça étrange avec un regard français.
03:13Mais quand on a un regard belge, néerlandais, espagnol, allemand,
03:18l'idée qu'il est nécessaire de créer une coalition très improbable au départ n'est pas quelque chose d'inconnu.
03:24Cela dit, les observateurs attentifs savent que c'est aussi inédit en France, ou en tout cas depuis la Quatrième République,
03:29et que ça pourra poser des problèmes.
03:30Mais j'ai tendance à dire que du point de vue des marchés, le deuxième cas est moins inquiétant que le premier.
03:36Et donc, on a maintenant en main les programmes économiques du Nouveau Front Populaire, du Rassemblement National, de la majorité présidentielle.
03:43Faut-il, comme le ministre de l'Économie et des Finances actuel, Bruno Le Maire, les renvoyer dos à dos,
03:48en tout cas celui du Rassemblement National, celui du Nouveau Front Populaire,
03:51en les disqualifiant et en pointant leur, je cite, « insoutenable légèreté financière ».
03:56C'est ce que vous faites vous aussi ?
03:57Écoutez, moi je suis un responsable d'entreprise, donc je m'exprime en tant que responsable d'entreprise.
04:01Vous savez, il y a une différence majeure entre les partis de la colère et les partis de gouvernement.
04:06Les partis de la colère commencent à dire, tous leurs discours, c'est très simple, c'était mieux avant.
04:11Les partis de gouvernement commencent tous leurs discours en disant, c'est très compliqué, laissez-moi vous expliquer le compromis que je vous propose.
04:17Quand on est chef d'entreprise, quand on est responsable d'entreprise, la vie quotidienne, c'est de gérer des choses qui sont compliquées et de fabriquer des compromis.
04:24Donc il y a un certain scepticisme de la part des responsables d'entreprise et d'ailleurs de l'ensemble des gens qui gèrent la complexité,
04:30qui sont les plus nombreux, par rapport à toutes les solutions qui sont simples et qui renvoient au passé,
04:36ou qui sont simples et qui expliquent qu'il faudrait juste réduire l'influence d'une partie de la population dans une confrontation, etc.
04:42Donc je crois que chacun s'exprime et votera comme il veut, mais par rapport à ce que vivent au quotidien les chefs d'entreprise,
04:50les solutions simples, voire simplificatrices, qu'elles viennent d'un extrême ou de l'autre, sont préoccupantes.
04:57D'un extrême ou de l'autre, donc vous renvoyez les deux à nous.
05:00Je dis juste qu'en l'occurrence, cette fois-ci, le barycentre de la proposition qui a été faite est clairement fabriqué par rapport à des propositions radicales qui sont inédites.
05:14Moi j'ai été au cabinet de Dominique Strauss-Kahn, la gauche du gouvernement, et je m'exprime à titre strictement personnel, c'est pas ça, c'est autre chose.
05:21Ce n'est pas le nouveau Front Populaire ?
05:23Non, c'est la gauche du gouvernement de François Mitterrand, de Lionel Jospin et de François Hollande, ce n'est pas ce qui est dans le nouveau Front Populaire.
05:30Mais encore une fois, je m'exprime sur ce sujet-là à titre strictement personnel.
05:33Et bien justement, à titre strictement personnel, c'est le citoyen Stéphane Mougenat que je viens d'entendre.
05:38Pourquoi est-ce que les grands patrons sont si rares ces dernières semaines ?
05:42Pourquoi est-ce qu'ils sont aussi discrets médiatiquement dans une période que tout le monde qualifie d'historique ?
05:48Écoutez, nos entreprises ont toutes des actionnaires, des salariés, des clients.
05:53Il faut respecter tout le monde. Moi je respecte les salariés, les clients, les actionnaires de groupes pour lesquels je travaille.
05:59Certaines entreprises sont dans des métiers de vente au détail et donc doivent tenir compte du fait que la réalité c'est que leurs clients sont les citoyens.
06:10D'autres entreprises ont très peu d'activités en France, sont devenues des groupes tellement mondiaux que finalement le risque politique français est devenu très marginal dans leurs activités.
06:17Il y a aussi la personnalité des hommes et des femmes.
06:20Chacun d'entre nous définit la ligne de crête entre ce qu'il est en tant que citoyen engagé et en tant que responsable des choses qu'on lui a confiées.
06:28Vous savez, chacun fait son itinéraire et la ligne de crête est difficile.
06:33Stéphane Mougenat, quelle leçon vous pouvez tirer de la bourse de Milan ?
06:37Je rappelle que René Chapeau de la bourse de Milan depuis l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite.
06:43En Italie, il y a eu clairement une décision délibérée de créer une sorte de découplage entre l'agenda national et l'agenda européen.
06:54L'action du gouvernement italien est irréprochable sur le plan économique et européen.
07:01L'ensemble des projets qu'on conduit sont favorisés et encouragés.
07:07Il n'y a rien à dire. Dans le contexte notamment de la relation avec l'Union européenne sur Next Generation EU, il n'y a rien à dire.
07:13Sur l'agenda local, c'est une question pour les citoyens italiens, sur laquelle je n'ai pas de commentaire à faire.
07:19Vous, vous ne pilotez pas 7 bourses différentes. En fait, vous pilotez une sorte de grande bourse pour 7 pays européens.
07:26Absolument, un seul marché.
07:27Voilà, un seul marché. Il y a un quart des échanges boursiers européens qui transitent par votre société Euronext.
07:32Alors, comment fait-on pour coordonner les marchés unis de 7 pays, quand plusieurs d'entre eux triomphent des forces politiques,
07:38souverainistes, europhobes, qui prônent la préférence nationale ?
07:43Je rappelle qu'il y a une vraie poussée de l'extrême droite au Portugal, que l'extrême droite est rentrée au gouvernement aux Pays-Bas,
07:48qu'elle gouverne en Italie, qu'elle arrive largement, de manière écrasante, en tête en France après les européennes.
07:54Ça se passe très bien, parce que la réalité, c'est que quand les gens arrivent aux affaires, ils voient bien que les scénarios de fragmentation,
08:02de retour à une petite bourse 7 nationales, n'auraient aucun intérêt pour l'économie locale.
08:08Ce que nous faisons, nous, c'est de connecter les entreprises qui ont besoin de financer les risques qu'elles prennent avec les marchés mondiaux.
08:14On essaye de régler le problème des entreprises qui n'ont pas assez d'argent et beaucoup d'idées, avec des investisseurs qui ont beaucoup d'argent et pas d'idées.
08:20Et donc, on les connecte pour financer la croissance.
08:23Ça, c'est quelque chose qui est plus facile à faire quand on a un grand marché intégré, quand on a un petit marché plémobile.
08:28Et donc, les pays, quelles que soient les équipes qui les gouvernent, ont du mal à trouver une alternative qui serait plus efficace.
08:36Et donc, leurs préoccupations identitaires au national, généralement, ils les expriment en dehors des marchés de capitaux qui ont besoin d'une forme d'intégration partout et tout le temps.
08:46Et on risque une fuite des capitaux en France. S'il y a un des scénarios qui va devenir là, à partir du 8 juillet, inquiète les investisseurs ?
08:54Non, parce que je ne sais pas ce que ça veut dire une fuite des capitaux. Les capitaux, ils sont mobiles aujourd'hui.
08:59Ce que vous voyez, je vous renvoie à votre toute première question, ce que vous voyez aujourd'hui, ce sont des gens qui décident de demander plus de rendement quand ils achètent de la dette française,
09:08qui disent donnez-moi un autre taux d'intérêt plus élevé parce que je ne sais pas si les conditions de remboursement seront les mêmes dans 10 ans qu'elles le sont aujourd'hui.
09:14Ce sont des gens qui disent finalement le rendement de certaines entreprises par rapport à d'autres endroits de la planète sera meilleur et donc je vends des actions françaises.
09:21Donc je crois que les capitaux, ils sont déjà mobiles.
09:23Merci Stéphane Boujna.
09:24Je vous en prie.
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