00:00 9h30, RTL matin avec Yves Calvi et Amandine Bégaud.
00:03 RTL 8h23, bonjour Félicien Faury.
00:07 Bonjour.
00:07 Merci de nous rejoindre dans le studio de la matinale d'RTL.
00:09 Vous êtes sociologue, docteur en sciences politiques et vous publiez des électeurs ordinaires aux éditions du Seuil.
00:14 Ces électeurs, ce sont ceux du Rassemblement National.
00:17 Pendant six ans, vous les avez interrogés dans le sud-est de la France pour comprendre leur motivation.
00:21 Vous attendiez un pareil score dimanche soir, sincèrement ?
00:23 Oui, ça a été un peu sans surprise.
00:26 Les élections européennes, notamment depuis 2014, c'est des très bonnes élections pour le Rassemblement National.
00:32 Et donc, ils continuent sur sa lancée en quelque sorte, y compris dans un contexte très abstentionniste comme les européennes.
00:37 Alors, le RN au pouvoir, est-ce que c'est possible ?
00:40 Matignon, c'est probable, on l'a compris, mais la présidence de la République, est-ce que c'est quelque chose aujourd'hui qui vous paraît de réellement envisageable ?
00:47 Quelque chose que les chercheurs en sciences politiques doivent aussi reconnaître parfois, c'est qu'on n'en sait rien.
00:54 En tout cas, il y a beaucoup d'incertitudes sur ces questions, donc très difficile de répondre.
00:59 Dans ces élections européennes, le RN passe en tête dans quasiment toutes les catégories de la population.
01:05 Hommes, femmes, ouvriers, cadres, retraités...
01:08 Comment expliquez-vous cette progression ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
01:10 Ce qu'il faut voir tout de même, c'est que la structure de l'électorat RN reste quand même similaire, enfin stable.
01:19 C'est-à-dire que chez les classes populaires et chez les professions intermédiaires, ça reste très fort.
01:23 Donc même s'il y a un sur-vote au niveau des cadres, ça reste quand même une structure plutôt populaire.
01:27 Et effectivement, comme vous l'avez dit, par contre, qui est paritaire maintenant.
01:30 C'est-à-dire que les femmes votent autant que les hommes.
01:32 Dans votre travail, est-ce qu'il y a une rencontre parmi d'autres qui vous a peut-être plus marquée que les autres,
01:37 que vous trouvez révélatrice dans ces Français que vous avez interrogés et rencontrés ?
01:40 Je ne pourrais pas vous dire. Toutes ont été de très bonnes leçons sociologiques.
01:46 Je vous propose d'écouter cette électrice du RN dans l'aube. Elle est interrogée par notre journaliste Arthur Perrer.
01:52 Je ne sais pas ce que ça donnera. On a essayé gauche-droite. On s'est fait foutre dedans, comme ce n'est pas permis.
01:57 Mais on va tenter, on verra bien. De toute façon, ils nous prendront plus pour des cons que ce qui se passe actuellement.
02:02 Être pris pour des cons, méprisés, est-ce que c'est quelque chose que vous avez entendu également ?
02:06 Absolument. Il y a une défiance vis-à-vis des hommes politiques de droite comme de gauche qui est très très importante.
02:13 Et ça, c'est quelque chose qu'il faut reconnaître, qui peut toucher aussi le Rassemblement national.
02:16 C'est-à-dire qu'il y a des personnes qui peuvent voter pour le RN, mais qui ne se montent pas dupes non plus.
02:20 On m'a dit que les Le Pen, ce n'est pas des tristes non plus, etc. Sous-entendu, eux aussi, potentiellement, ils vont trahir.
02:26 Après, il faut toujours ajouter qu'il y a aussi des raisons, j'allais dire, positives de voter RN, en quelque sorte.
02:31 C'est-à-dire que les personnes savent ce qu'ils font lorsqu'ils votent RN sur les questions d'immigration, d'insécurité.
02:36 Voilà, vous nous dites que ça n'est pas que du vote contre. C'est aussi du vote pour un certain nombre de valeurs que vous venez d'évoquer.
02:41 Exactement.
02:42 La figure du président Macron est présente dans ce rejet ?
02:45 Oui, encore plus en 2022 qu'en 2017, parce que j'ai commencé en 2017, je suis terminé en 2022.
02:50 Il y a une détestation d'Emmanuel Macron qui est très très intense sur mon terrain.
02:55 Une détestation ?
02:56 Oui, je pense qu'on peut utiliser ce terme. Il représente à la fois les tards de la gauche et de la droite.
03:01 Et y compris en 2022, on a des personnes qui me disent "lui, on n'arrive pas trop à le situer, de droite ou de gauche, du côté des électeurs RN".
03:07 Et il représente un peu la synthèse...
03:09 Il a fait la synthèse de tout ce qu'il déteste ?
03:10 Exactement.
03:11 Y compris nous, les médias ?
03:13 Oui, il y a une très forte aussi défiance envers les élites culturelles et aussi médiatiques.
03:18 Et Macron, oui, émis dans ce monde en fait, qui est un monde social, on a l'impression qu'il est trop éloigné de la vie concrète des gens.
03:29 Et Emmanuel Macron et certains médias en tout cas en font partie, effectivement.
03:32 Dans votre enquête, Félicien Faury, vous avez suivi ces électeurs du RN dans deux élections présidentielles, 2016-2022.
03:39 Comment Marine Le Pen a-t-elle réussi à capter leur colère ?
03:42 De plusieurs manières, je l'ai dit, à la fois un vote par défaut, c'est-à-dire moi notamment, en Sud-Est, c'est des personnes qui ont longtemps voté à droite,
03:49 mais qui ensuite ont été progressivement dégoûtées en quelque sorte par justement la droite de gouvernement et qui se sont mis à voter RN.
03:56 Et comme je l'ai dit, il y a aussi des raisons pour son programme, en tout cas pour les idées qui sont identifiées.
04:02 Nous, c'est ce qu'on appelle les trois "I", donc immigration, insécurité et islam,
04:06 qui sont vraiment des choses qui sont assez bien identifiées par les électeurs à propos du RN.
04:11 Et c'est aussi pour ces raisons que ces électeurs votent pour ce parti.
04:14 Il y a un "I" qui est plus grand que les autres dans les trois que vous venez de nous citer ?
04:17 Surtout, moi ce que j'embarque, c'est que c'est mis en lien, souvent.
04:21 C'est-à-dire qu'il y a des équivalences qui sont faites entre immigrés, entre insécurité et parfois aussi entre islam, islamisme, terrorisme.
04:28 Donc c'est aussi assez important. Les gens ne votent pas pour une seule raison, par exemple, parce qu'il y a aussi le pouvoir d'achat, par exemple.
04:34 Mais c'est articulé entre eux, entre elles, ces raisons.
04:37 J'emploie un terme brutal, mais est-ce que ces électeurs du RN que vous avez rencontrés sont racistes ?
04:43 Alors moi j'essaie de ne pas dire qu'ils le sont, parce que pour moi, le racisme ce n'est pas une essence individuelle,
04:49 ce n'est pas quelque chose qu'on ait ad vitam aeternam.
04:52 Et par contre, il faut reconnaître que dans le vote RN, effectivement, il peut y avoir du racisme qui s'exprime.
04:57 En fait, vous parlez d'islamophobie du quotidien. C'est finalement une façon logique d'exprimer les choses ?
05:04 Oui, il y a un rejet des musulmans qui est très présent et qui s'exprime effectivement à partir d'anecdotes concrètes du quotidien.
05:10 Et c'est quelque chose que j'ai pu beaucoup voir sur le bureau de mon enquête.
05:14 Alors, il y a un personnage en ce moment qui pèse lourd dans tout ça, il s'appelle Jordan Bardella.
05:18 La jeunesse, une forme de modernité.
05:20 Je me demandais en préparant cette interview si c'était devenu, excusez-moi du terme parce qu'il peut paraître ridicule, mais je l'assume,
05:27 est-ce que c'est devenu tendance de voter extrême droite ?
05:30 En tout cas, il y a deux choses. Premièrement, il faut remarquer que dans une grande partie de la population,
05:36 le vote RN continue d'être une option illégitime et repoussoire.
05:40 Mais dans une autre partie de la population, et moi j'ai plutôt enquêté sur ces groupes sociaux,
05:44 je ne sais pas si c'est tendance, mais en tout cas, ça devient une option électorale, justement, normale,
05:49 dissible au quotidien et donc légitime de ce point de vue-là.
05:53 L'arrivée au pouvoir du RN est-elle passée de possible à plausible, voire inéluctable ? C'est ma dernière question.
05:58 Inéluctable, absolument pas. Je pense qu'encore une fois, dans l'essence sociale, on ne sait pas de quoi est fait l'avenir,
06:03 et par contre, plausible, oui.
06:04 Merci beaucoup, Félicien Faury. Votre livre "Des électeurs ordinaires" est paru aux éditions du Seuil.
06:08 Il paraît mercredi, je ne dis pas de bêtises.
06:10 Non, il est sorti.
06:11 Pardonnez-moi, c'est moi qui me trompe.
06:12 Donc, il est sorti et on peut le trouver chez les bons libraires. Bonne journée à vous.
06:16 Merci beaucoup.
Commentaires