00:00 -Aguayaquil, métropole bourdonnante de 2,6 millions d'habitants,
00:06 la vie quotidienne a basculé au début de cette année.
00:10 -Le 9 janvier, à exactement 2h08 dans l'après-midi,
00:19 un groupe de délinquants est entré dans les studios de TC Télévisions.
00:23 Ils étaient 13 au total.
00:27 13 en total.
00:29 Ils ont capturé ici des membres de la rédaction,
00:33 d'autres sont entrés dans les bureaux
00:35 et ils les ont pris en otage avec des collègues
00:38 qui étaient en direct dans le studio.
00:41 Musique de tension
00:43 -Les assaillants ont entre 16 et 25 ans.
00:48 Ils seraient membres du gang des tiguerones.
00:52 ...
00:58 -Les jours précédents,
01:01 des messages circulaient sur les réseaux sociaux.
01:04 Les gangs disaient
01:05 "Nous ne sommes pas de simples bandes de délinquants,
01:09 "nous sommes la mafia
01:10 "et nous travaillons pour des cartels de la drogue."
01:14 Nous pensons que c'était ça, le message
01:17 qu'ils voulaient transmettre en direct.
01:20 -L'arrivée de la police fait avorter le plan initial.
01:25 -Que se vaille à la policière !
01:27 -Que se vaille à la policière !
01:29 -Ce qu'on a finalement vu, c'est un message beaucoup plus fort
01:33 que ce qu'ils auraient pu dire avec des mots.
01:36 -Comment résumeriez-vous ce message ?
01:38 -Le chaos.
01:41 Ils voulaient montrer le chaos.
01:44 -Les assaillants tentent de s'échapper,
01:46 mais le studio est sans issue.
01:48 Ils finissent par se rendre.
01:50 Le même jour, d'autres gangs attaquent à Guayaquil
01:54 un hôpital, une université, les prisons.
01:56 Le crime organisé défie comme jamais l'Etat équatorien.
02:00 L'assaut de TCTV n'a pas fait de victimes,
02:04 mais laisse dans les esprits une trace indélébile.
02:07 -Des impacts de tir ici,
02:12 ici,
02:13 et là-haut, il y en a deux.
02:18 -Merci.
02:19 -Gracias.
02:20 -Gracias.
02:21 -Je vous ai connu.
02:23 -Face à cette flambée de violence,
02:25 le gouvernement de Daniel Noboa, élu en 2023,
02:29 a décrété une situation de conflit interne
02:32 et instauré l'état d'urgence.
02:34 L'armée a désormais plus de pouvoirs
02:36 pour intervenir, notamment dans les prisons.
02:39 Elles étaient devenues les postes de commandement
02:42 des organisations criminelles, sur fond de corruption généralisée.
02:46 Avant l'offensive des gangs,
02:48 Fito, le puissant chef de la bande des Choneros,
02:52 s'était évadé de la prison de Guayaquil.
02:54 Devant le complexe pénitentiaire,
02:57 les familles implorent des nouvelles des détenus.
03:00 -Ils ne donnent aucune information.
03:02 Ils disent que tout va bien,
03:04 mais nous, on veut entrer pour les voir.
03:07 Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils passent la journée
03:11 en sous-vêtements, c'est tout.
03:13 Avec ces militaires,
03:15 on ne sait pas ce qui se passe.
03:17 C'est pire qu'avant.
03:19 -Les visites sont suspendues depuis janvier.
03:23 -Ici, il y a des proches
03:25 qui passent des journées entières à attendre des nouvelles
03:28 des détenus, des journées sans manger, sans boire suffisamment.
03:32 -Des informations inquiétantes filtrent aux abords de la prison,
03:36 comme cette vidéo de détenus rasés et tabassés,
03:40 impossibles à authentifier.
03:42 -Hier matin, ils les ont réveillés à l'aube
03:46 et ils les ont tous roués de coups.
03:49 -Anna Morales est la fondatrice du comité des familles
03:52 pour la justice dans les prisons.
03:55 Elle les aide à faire valoir leurs droits.
03:58 Cette famille est venue de la ville de Cuenca
04:01 pour s'enquérir de l'état de leurs proches,
04:04 transférés à la prison de Guayaquil.
04:07 -Quand on a eu la chance de voir les détenus,
04:11 vendredi, pendant une audience,
04:14 il a levé la main et elle était toute cassée.
04:17 Vous l'avez vue ?
04:20 Oui, de nos yeux à l'audience.
04:23 -Tout ce que la famille demande,
04:27 c'est qu'ils reçoivent des soins médicaux,
04:30 qu'ils soient opérés.
04:32 S'il doit purger sa peine, qu'il la purge, mais dignement.
04:35 Notez mon numéro, écrivez-moi
04:39 et je vous donnerai l'adresse.
04:42 -D'un jour à l'autre, les prisons sont passées
04:45 du joug de la mafia à la thérapie de choc des militaires.
04:48 Dans ces bureaux du centre-ville,
04:51 le comité de défense des prisonniers prête
04:54 une assistance juridique aux familles.
04:58 Il a été fondé après une journée de violence, en septembre 2021.
05:01 -Ce sont nos enfants.
05:04 Lui, c'était mon fils.
05:07 -La plupart de ces jeunes sont morts dans ce massacre
05:10 perpétré par les gangs à l'intérieur de la prison.
05:14 Il a fait 125 victimes.
05:17 -C'était la première fois qu'un acte aussi inhumain
05:20 avait lieu ici, en Équateur.
05:23 Certains n'ont pas été enterrés entiers, car toutes les parties
05:26 de leur corps n'ont pas été retrouvées.
05:30 La plupart ont été décapités.
05:33 -Nicole, elle, a perdu un frère dans la tuerie.
05:36 Elle a été emmenée pour trafic de drogue.
05:39 Un co-détenu libéré lui a envoyé ce message vocal.
05:42 -La vérité, elle est avec la tuberculose.
05:46 Je ne sais pas si tu connais cette enfermeté.
05:49 Hier, elle a fait le...
05:52 Elle a eu des coups de pied, de la sanguine.
05:55 -Avant, c'était la mafia qui leur donnait les médicaments,
05:58 si on payait le prix.
06:02 Sinon, les détenus n'y avaient pas accès.
06:05 Depuis que les militaires ont pris le contrôle des prisons,
06:08 il n'y a plus aucun traitement.
06:11 Je ne peux même pas lui faire parvenir
06:14 de médicaments de l'extérieur, parce que l'armée l'interdit.
06:18 -Une épidémie de tuberculose sévit dans les prisons surpeuplées.
06:21 Faute de médicaments, certains malades risquent la mort.
06:24 Un avocat du comité rédige gratuitement pour les familles
06:27 des recours en justice pour que les détenus
06:30 reçoivent des soins médicaux sans réponse.
06:34 -La torture et les mauvais traitements
06:37 sont le résultat obtenu en confiant la gestion
06:40 des centres pénitentiaires à une institution
06:43 qui n'a ni la formation ni la compétence pour cela.
06:46 Notre position est qu'il n'est pas nécessaire
06:50 de violer les droits humains pour rétablir la sécurité
06:53 et reprendre le contrôle des prisons.
06:56 -Guayaquil est devenu l'épicentre
06:59 de la guerre contre le crime organisé,
07:03 un homicide de 84 pour 100 000 habitants.
07:06 C'est l'une des villes les plus dangereuses
07:09 du continent sud-américain. Ces dernières années,
07:12 les narcotrafiquants ont assis leur pouvoir
07:15 dans cette ville portuaire. Baignée d'un fleuve se jetant
07:18 dans l'océan Pacifique, elle jouit d'une situation idéale
07:22 pour exporter la cocaïne produite en Colombie et au Pérou,
07:25 cachée dans des containers ou de petites embarcations.
07:28 Selon les autorités, deux cartels mexicains
07:31 ont été détruits par le biais de gangs locaux
07:34 devenus tout-puissants dans les quartiers populaires.
07:38 -Cette année, ces organisations criminelles
07:41 ont voulu démontrer leur force. Elles veulent montrer
07:44 qu'elles sont des cartels avec un pouvoir économique
07:47 et une branche armée, et qu'elles sont déterminées
07:50 à affronter l'Etat. Et pire, elles veulent former
07:54 un Etat parallèle.
07:56 -Dans ce quartier, le plus violent de Guayaquil,
07:59 la police cherche à conquérir les plus jeunes.
08:02 Elle organise des cours de vacances à l'accent très militaire.
08:06 Au programme, arts martiaux et défense personnelle
08:10 adaptés à la réalité locale.
08:13 A Guayaquil, des milliers d'adolescents
08:16 sont les petits soldats des gangs.
08:19 -C'est quoi, trois ?
08:21 -Ce sont les plus vulnérables.
08:24 Ils veulent quitter leur foyer et sont influencés
08:27 par la co-culture. Devenir membre d'un groupe délinquant
08:30 est un moyen de gagner de l'argent facilement
08:33 et de devenir indépendant. Un enfant de 12 ans
08:36 peut gagner de 3 000 à 4 000 dollars mensuel.
08:40 Ca ne l'intéresse plus d'étudier.
08:42 -L'état d'urgence a pris fin en avril,
08:45 mais suite à un référendum organisé par le président Noboa,
08:49 l'armée et la police ont conservé des pouvoirs spéciaux,
08:53 dans les prisons comme dans les rues.
08:57 Elles appréhendent un groupe de motards.
09:00 Ces jeunes ont investi une voie rapide
09:03 pour organiser une course illégale.
09:06 ...
09:09 -Où allait-elle se dérouler, cette course ?
09:13 -On a vu ça sur Facebook. On sait rien.
09:16 On est juste venus voir.
09:19 ...
09:22 Et regardez ce qui nous arrive.
09:26 -Nous sommes dans un conflit armé interne.
09:29 Qu'est-ce qu'il y a, ici ?
09:31 Il y a des bandes de délinquants et une course,
09:34 probablement organisée par des bandes.
09:37 Il se passe beaucoup de choses, ici.
09:40 ...
09:44 ...
09:47 -Parmi les capturés, un enfant de 12 ans.
09:50 -Tu sais que nous sommes dans un conflit armé ?
09:53 -Ca veut dire quoi ? -Nous sommes en guerre, ici.
09:56 -Caillez-vous !
09:59 -Depuis la déclaration de conflit interne,
10:02 Goyaki enregistre une nette diminution
10:05 du nombre d'homicides. Ses habitants
10:08 vivent dans la peur.
10:10 -Il y a des enlèvements et des vols,
10:13 mais surtout des enlèvements. Enfants, adultes, vieillards,
10:17 ils enlèvent tout le monde. C'est très dangereux.
10:21 -Ce n'était pas comme ça, avant.
10:23 -Ravier travaille comme conducteur pour une plateforme locale.
10:27 Il a été victime d'un enlèvement express contre rançon.
10:31 -Vous voyez le feu rouge, là-bas ? J'étais arrêté comme ça.
10:35 Une voiture m'a bloqué le passage.
10:39 Une voiture ici, une autre là. 4 personnes en sont sorties
10:43 avec des revolvers et m'ont menacé par la fenêtre et le pare-brise.
10:47 -Les agresseurs lui font faire le tour des guichets automatiques.
10:50 Il est alors contraint de retirer 2 000 $.
10:53 -Puis, ils m'ont fait débloquer mon téléphone.
10:57 Ils ont appelé ma femme et lui ont demandé une rançon de 3 000 $.
11:01 -Les enlèvements et extorsions sont les principaux fléaux
11:05 de la capitale économique de l'Équateur.
11:08 Toutes les familles sont touchées.
11:10 -Ca va ? -Oui.
11:13 -Il m'a raconté qu'ils lui ont volé sa maison.
11:16 Les bandes organisées ont forcé sa famille
11:19 à leur laisser leur maison.
11:21 C'est ça, la situation dans mon pays.
11:24 Ils nous ont pris notre maison.
11:27 On a dû partir car ils ont tenté d'enlever ma soeur.
11:30 Ils m'ont mis un revolver sur la tempe.
11:33 -Quelles que soient leurs classes sociales,
11:36 les habitants de Guayaquil vivent barricadés dans leur maison,
11:39 souvent dans des quartiers fermés.
11:42 -Mon projet, c'est d'émigrer aux Etats-Unis.
11:45 Je vais continuer de travailler pour économiser de l'argent.
11:48 Je m'en irai avec ma famille.
11:50 -Comme lui, beaucoup d'Équatoriens rêvent de partir.
11:53 Ils sont toujours plus nombreux à prendre chaque jour
11:57 le chemin de l'exil, en attendant des jours meilleurs.
12:00 ...
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