00:00 7h-9h, RTL Matin.
00:04 - Il est 8h22, bonjour Pascal Boniface. - Bonjour.
00:06 - Merci de nous rejoindre sur RTL pour notre matinale.
00:08 Vous dirigez l'Institut de relations internationales et stratégiques, l'IRIS,
00:11 et vous publiez "Géostrategix", un monde de jeux aux éditions du Nau.
00:16 Ça fait 2 X, le livre sort aujourd'hui.
00:18 Les enjeux géopolitiques des Jeux Olympiques racontés en dessin avec beaucoup d'humour,
00:22 sans planche, illustrés par le dessinateur Tommy,
00:25 pour comprendre les grandes thématiques qui vont marquer ce grand rendez-vous mondial.
00:28 Je rappelle que nous sommes à 84 jours des JO.
00:30 Alors un peu d'histoire, les premiers JO se sont tenus en l'an 776 avant Jésus-Christ à Olympie,
00:36 ensuite tous les 4 ans jusqu'en 393, et puis alors là le trou,
00:40 puisqu'il faudra attendre 15 siècles.
00:42 C'est notre baron Pierre de Coubertin à qui on doit cette renaissance.
00:45 Pourquoi une si longue absence Pascal Boniface ?
00:47 - Parce qu'il n'y avait plus l'unité du monde grec qui permettait ces jeux,
00:51 et que le baron de Coubertin a voulu recréer une sorte d'unité mondiale,
00:54 et en fait au départ européenne,
00:55 parce que les premiers jeux c'est des jeux entre occidentaux, entre blancs,
00:59 il y a une dizaine de nations.
01:00 Ce n'est pas du tout l'universalisme qui représente les jeux aujourd'hui,
01:04 où toutes les nations, toutes les disciplines,
01:07 - Se côtoient.
01:07 - Et toutes les catégories physiques se côtoient.
01:10 - Alors les jeux renaissent en 1896 à Athènes, tout un symbole.
01:14 Vous écrivez qu'ils deviennent un mélange d'idéal pacifique, universaliste,
01:17 que vous venez de nous expliquer,
01:18 mais aussi de défense, avec d'impératifs de défense nationale.
01:21 Expliquez-nous ça.
01:22 - Oui effectivement, parce que le baron de Coubertin a deux objectifs géopolitiques,
01:25 alors qu'il disait qu'il ne fallait pas mélanger sport et politique.
01:28 Alors le premier c'est de pacifier,
01:30 de contribuer à la pacification des relations internationales,
01:32 parfait, très bien.
01:33 Et le deuxième c'était de renforcer un peu la jeunesse française,
01:36 puisque la défaite de 1870
01:38 était attribuée à une meilleure préparation physique des Prussiens,
01:41 gymnastique, équitation, etc.
01:44 Et le baron de Coubertin voulait renforcer le physique des Français
01:47 pour éventuellement pouvoir prendre une revanche.
01:49 - Donc rassurez-nous, le sport dans tout ça, il en est quand même question un peu.
01:52 - Oui bien sûr, parce que c'est un moyen, c'est un outil.
01:54 C'est quand même un outil de rapprocher les peuples,
01:57 de les mettre en contact, de créer des contacts.
01:59 En fait on le voit bien,
02:00 on ne fait pas du sport avec les pays avec lesquels on est en guerre,
02:03 mais qu'avec des pays avec lesquels on a des relations pacifiques,
02:05 même si elles sont parfois de rivalité.
02:07 - Pourquoi les Jeux Olympiques continuent-ils de nous émouvoir,
02:10 même quand on n'est pas forcément impassionné de sport ?
02:12 Moi pendant les JO, je regarde même le lancement du disque féminin,
02:15 pour vous donner un exemple, voyez ?
02:16 - Oui effectivement, d'une part parce qu'ils sont uniques,
02:18 ils ont lieu tous les 4 ans.
02:19 S'ils avaient lieu tous les ans, on serait un peu moins intéressé.
02:22 Et puis une fois encore, c'est l'universel.
02:25 Toutes les nations, la Coupe du Monde,
02:27 je suis comme vous, passionné de football,
02:28 mais la Coupe du Monde de football, c'est 32 nations, bientôt 48.
02:31 Là, tout le monde est là.
02:33 Et puis aussi, tous les sports, c'est la grande variété.
02:36 Il n'y a pas d'exclusion.
02:37 Et je dois dire que même en termes d'universalistes,
02:39 il y a même maintenant une équipe depuis Rio de réfugiés.
02:42 Des gens qui ont dû fuir leur pays à cause de la guerre
02:45 peuvent participer aux Jeux grâce à une équipe de réfugiés.
02:47 Ça, c'est une très belle initiative du CIO.
02:49 - Les JO sont toujours une vitrine importante,
02:51 même pour un pays comme la France.
02:52 On en a vraiment besoin ?
02:53 - Ah oui, bien sûr, bien sûr.
02:55 On va être au cœur du monde, au centre du monde.
02:57 Tous les regards vont être tournés.
02:59 Il y aura des milliards de spectateurs.
03:01 Il y a non seulement les visiteurs, bien sûr,
03:03 mais en fait, les plus beaux monuments parisiens
03:05 vont être mis en lumière aux yeux du monde entier.
03:08 Londres est devenue une ville touristique très attractive
03:11 après les Jeux de Londres.
03:12 Paris est déjà une capitale du tourisme.
03:13 Elle sera renforcée après 2024.
03:16 Il n'y aura peut-être pas plus de touristes que d'habitude en 2024.
03:18 Les gens vont dire "je ne vais pas à Paris-Stalin, il y aura trop de monde".
03:20 Mais ensuite, il y a plein de gens qui auront vu le Louvre,
03:23 qui auront vu le Grand Palais, le Château de Versailles,
03:26 qui vont dire "ah tiens, je vais y aller l'année prochaine".
03:28 - Donc, briller, c'est exister ?
03:30 - Oui, effectivement.
03:31 Les Jeux permettent d'être un endroit sur la carte
03:33 et chacun veut exister aux yeux du monde entier.
03:36 - Alors, vous qui êtes un spécialiste des relations internationales,
03:39 les Jeux Olympiques, est-ce que ça a un impact sur le plan géostratégique ?
03:42 Et si oui, pourquoi ?
03:44 - Parce que c'est un instrument de puissance.
03:46 Vous existez, comme vous l'avez dit, aux yeux du monde entier.
03:48 Pendant la guerre froide, le tableau des médailles d'or
03:51 entre l'Union Soviétique et les Etats-Unis
03:53 devait révéler quel était le meilleur système.
03:55 Et chacun le mettait en avant.
03:56 Et donc, là, rappelez-vous de Gaulle.
03:58 Le Gaulle n'était pas un fan de sport,
03:59 mais il arrive au pouvoir en 1960.
04:02 C'est le pire résultat pour la France aux Jeux Olympiques de Rome.
04:05 Il n'y a que cinq médailles, dont aucune d'or.
04:07 Et il y a ce célèbre dessin de Feuzan,
04:09 montrant le Gérard Legault en basket et en sur-vêtements,
04:11 ce qu'il n'a jamais mis de nid l'un de l'autre,
04:13 disant "décidément, dans ce pays, je dois faire tout moi-même".
04:16 Effectivement, il a redonné une politique sportive à la France
04:19 pour qu'on ne soit plus humilié aux yeux du monde entier.
04:21 - Alors, concernant nos JO, j'ai envie de vous dire,
04:23 la facture reste floue.
04:24 Des milliards d'euros d'argent public tout de même.
04:26 On n'arrive pas à savoir entre 3 et 5 milliards,
04:29 selon le président de la Cour des Comptes, Pierre Moscovici,
04:32 qui habituellement est quand même un peu plus précis.
04:34 Comment expliquez-vous ça ?
04:35 - Alors, d'une part, l'inflation.
04:36 Mais de l'autre part, le coût est limité.
04:37 Ça sera une enveloppe de 7 milliards.
04:39 C'est fini les jeux gigantesques où Pékin dépense 40 milliards
04:43 et Pékin pouvait se le permettre pour l'existence du monde entier.
04:45 La plupart des infrastructures existaient déjà,
04:48 à part la piscine qui a été construite en Seine-Saint-Denis
04:51 et le village olympique qui servira de logement après.
04:54 Donc, grosso modo, c'est 7 milliards,
04:56 peut-être un peu plus du fait de l'inflation, le Covid.
04:58 Tous ces budgets n'étaient pas prévus en 2017
05:01 quand on a obtenu les jeux.
05:03 Mais grosso modo, c'est une facture qui est contenue.
05:06 - Alors, on connaît à peu près la facture,
05:08 mais est-ce que les retombées économiques sont prévisibles ?
05:11 - Alors, oui, grosso modo, les jeux payent les jeux
05:13 parce qu'il y aura les touristes, les droits télé,
05:16 la contribution du CIO.
05:18 Et puis, disons que là aussi,
05:20 en termes d'heures de publicité aux yeux du monde entier,
05:23 comment on le mesure ?
05:25 C'est difficilement chiffrable.
05:26 Après, il faut que les jeux soient réussis.
05:28 Il faut que le système de transport fonctionne.
05:30 Il faut que la sécurité soit assurée.
05:32 Mais si la cérémonie sur la Seine,
05:34 première dans l'histoire des jeux,
05:36 une cérémonie en dehors du stade,
05:37 aux yeux du monde entier une fois encore,
05:39 est une réussite, que la sécurité est assurée,
05:41 ce sera une formidable publicité pour Paris et pour la France.
05:44 - On présente parfois les JO comme une parenthèse heureuse.
05:46 Ils bouleversent l'ordre du monde d'une certaine façon ?
05:49 - Non, disons qu'ils donnent une bonne image.
05:52 La Jamaïque brille avec Usain Bolt.
05:54 Il permet, les grands sportifs sont des ambassadeurs
05:56 de leur pays, qui leur permet d'exister sur la carte du monde.
05:59 Donc, en fait, c'est un instrument de puissance.
06:01 On distingue toujours en géopolitique
06:02 la puissance dure, l'armée, l'économie,
06:04 et la puissance douce, le soft power,
06:06 c'est l'image d'un pays.
06:07 Et les sportifs contribuent à l'image d'un pays.
06:10 - Alors, je voyais que le président Macron souhaitait,
06:11 je cite, "une trêve olympique, un arrêt des conflits mondiaux
06:14 pendant la durée des épreuves".
06:15 Pardonnez-moi, mais c'est ridicule.
06:16 Les JO n'ont jamais empêché une guerre,
06:18 ni même une guerre mondiale.
06:20 - C'est un souhait pieux, mais effectivement,
06:22 on aimerait que ça puisse être possible.
06:25 Mais entre les jeux et la guerre, c'est la guerre qui gagne.
06:27 - Alors, nonobstant, l'ordre du monde,
06:29 peut-il être, si ce n'est réglé, en tout cas discuté
06:31 lors d'une compétition sportive telle que les JO ?
06:33 Est-ce que c'est déjà arrivé ?
06:35 - Alors, il y a eu des grandes scènes.
06:36 Écoutez, la boycotte par les États-Unis,
06:38 des jeux de Moscou,
06:40 la victoire de la Hongrie contre l'équipe soviétique
06:42 juste après l'intervention à Budapest.
06:45 Il y a des grandes victoires effectivement symboliques comme ça,
06:48 où on envoie un message, et rappelez-vous,
06:50 du geste de Carlos S. Smith à Mexico,
06:52 qui attire l'attention du monde entier
06:55 sur les discriminations dont les Noirs sont victimes aux États-Unis.
06:58 - Est-ce qu'on peut imaginer qu'il en parle de nos JO
07:00 avec le président chinois la semaine prochaine ?
07:02 - Oui, bien sûr. - C'est un sujet d'actualité internationale ?
07:04 - C'est un sujet, parce que la Chine a hébergé les JO en 2008,
07:06 puis en 2020, pour les jeux d'hiver.
07:09 La Chine compte aussi sur le sport pour exister.
07:12 Pendant très longtemps, la Chine s'est mise à l'écart du domaine sportif,
07:14 et maintenant, elle tient à exister,
07:16 et être, elle aussi, présente dans cette scène symbolique de la puissance.
07:19 - Alors, puisque j'ai la chance de vous tenir,
07:21 je voudrais évoquer avec vous, quand même,
07:23 une information publiée ce matin dans nos différentes éditions.
07:25 Les États-Unis accusent Moscou d'avoir utilisé une arme chimique,
07:28 la chloro-pikrine, sur le front ukrainien.
07:31 C'est évidemment une violation des conventions internationales.
07:34 Est-ce possible ?
07:35 - Alors, si c'est possible, il faut rester à vérifier,
07:37 ça serait gravissime, parce que ça veut dire que la Russie
07:40 s'affranchit des règles qu'elle a elle-même promues et signées.
07:43 Et donc, on le voit qu'elle le fait pour la Corée du Nord,
07:46 en violent l'embargo sur la Corée du Nord
07:48 pour obtenir des sous-munitions, etc.
07:50 Et donc, alors que l'arme chimique,
07:52 on sait que ce n'est quand même pas un avantage décisif dans une bataille,
07:56 si elle l'a fait, c'est que vraiment, elle s'affranchit de toutes les règles.
07:58 Cela reste à vérifier.
07:59 - Merci beaucoup, Pascal Boniface.
08:01 Je rappelle le titre de votre bande dessinée, "Géostrategix".
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