00:00 Le monde entier le voit comme une ordure, comme quelqu'un d'horrible.
00:03 Alors que, il y a son sang qui coule dans mes veines.
00:07 C'est quand même mon père.
00:09 Cette phrase elle raisonne et là elle fait encore plus de sens.
00:11 On dit, vous savez, un enfant qui est abusé ou maltraité,
00:14 il ne cesse pas d'aimer ses parents, il cesse de s'aimer lui.
00:18 Moi ça commence insidieusement vers l'âge de 4-5 ans.
00:22 Et ça s'arrête vers l'âge de 10-11 ans.
00:26 C'est quand je demande à ma mère de ne plus le voir, de ne plus aller en vacances là-bas.
00:30 Mon père pour moi c'était mon héros.
00:33 C'était l'homme en qui j'avais le plus confiance.
00:35 L'inceste que j'ai vécu ne comportait pas de violence physique, ni de douleur.
00:40 Ça ne ressemble pas du tout à une agression.
00:42 C'est des câlins, c'est des carrés, ça bascule doucement mais sûrement dans le rapport sexualisé.
00:48 On sent bien que ce n'est pas normal, mais on ne sait pas vraiment quoi en faire.
00:52 Et c'est ça aussi le truc qui est délicat.
00:54 C'est que si ça fait pas mal physiquement, comment est-ce qu'on comprend que ça fait aussi mal, voire pire, et que ça détruit l'intérieur ?
01:02 J'en parle à personne, non ? Je ne peux pas en parler parce que je sais que c'est secret, parce que je sais que les conséquences sont graves.
01:07 Il y a aussi une notion de responsabilité et de grande culpabilité liée à l'inceste.
01:12 Je me sens coincée, je suis au début de ma pré-puberté,
01:16 et je sens que là, c'est une relation incestueuse qui doit arriver à un terme.
01:22 Comme quand on quitte quelqu'un parce qu'on sait que ça devient vraiment dangereux pour soi.
01:26 Il ne réagit pas, il accepte très bien, il ne dit rien, on ne se dit rien.
01:30 Et je pense qu'il a peur, il a peur que je parle, il a peur...
01:33 Je pense qu'il sait quand même pourquoi je ne veux plus le voir.
01:35 Donc mon retour de trauma est vers 17 ans, et ma mère me prend un pas et me dit
01:40 "Voilà, ta sœur, comme toi à l'époque, ne veut plus voir votre père, c'est étrange quand même."
01:46 Et à ce moment, au moment où elle me dit ça, je sais.
01:50 Je prends conscience de la gravité, j'ai une petite sœur à ce moment-là,
01:52 une autre petite sœur qui a deux ans, et je me dis "Mais ça ne peut pas nous atteindre toutes."
01:55 J'appelle à ce moment-là mon père, et je lui dis "Je me souviens de tout."
02:00 Et là, un peu comme dans une sorte de cri de soulagement, il me dit
02:03 "Tu ne peux pas savoir la culpabilité qui traîne sous mon lit depuis toutes ces années."
02:05 Il se trouve que je sais quelle culpabilité traîne sous son lit.
02:09 Il me dit "Viens, viens me voir, il faut qu'on en parle,
02:12 et je sais que si je vais le voir, je n'aurai pas la force de porter plainte."
02:15 Donc je lui dis que non, je n'irai pas le voir, et que je porterai plainte,
02:18 que j'irai à la brigade des milieux le lendemain.
02:20 Il y a un long silence, et il me dit "Fais ce que tu veux."
02:23 Je pense que c'est un soulagement pour lui de libérer sa conscience à ce moment-là.
02:28 Il avoue pour moi, mais pas pour ma sœur.
02:30 Et il niera pour moi et pour ma sœur devant le reste de la famille, devant la justice.
02:36 Au tribunal, il adopte la défense par l'attaque.
02:40 Il explique que je suis une perverse.
02:43 La perversion à l'âge de 5 ans, c'est une excuse complètement absurde.
02:48 Il est condamné à 3 ans, dont 1 an de sursis, je crois,
02:52 avec retrait des droits civiques et familiaux.
02:54 Je ressens beaucoup de tristesse.
02:56 Le monde entier le voit comme une ordure, comme quelqu'un d'horrible.
02:59 Alors qu'il y a son sang qui coule dans mes veines.
03:03 C'est quand même mon père.
03:05 Cette phrase elle raisonne, et là elle fait encore plus de sens.
03:07 On dit "Vous savez, un enfant qui est abusé ou maltraité,
03:10 il ne cesse pas d'aimer ses parents, il cesse de s'aimer lui."
03:14 C'est tellement vrai.
03:16 Donc l'amour, il a toujours été là.
03:18 Après il y a de la déception, il y a de la colère.
03:21 Mais j'ai jamais voulu lui faire de mal, j'ai juste voulu qu'il arrête de faire du mal.
03:26 À un moment donné, il réapparaît dans ma vie.
03:28 Et il me demande pardon, et je décide de lui pardonner.
03:32 Et il me dit 3 choses.
03:34 Il me dit "Merci d'avoir accepté de me revoir.
03:37 Je te demande pardon, et je n'ai jamais cessé de t'aimer."
03:40 Ces 3 phrases qui ont été incroyables à entendre à ce moment là.
03:45 Et assez peu de temps après, j'ai compris une sorte de stratagème auprès des autres
03:50 en disant "Regardez, elle m'a pardonné.
03:53 Elle a pardonné un acte qui est censé être impardonnable.
03:55 Ça ne peut pas avoir existé."
03:56 À ce moment là, ça génère en moi une rage, une colère inouïe.
04:00 Et je décide vraiment de le tuer symboliquement.
04:03 Je peux pardonner aux vices, j'ai beaucoup plus de mal à pardonner aux lâches.
04:07 - Est-ce que vous espérez qu'il le lise ?
04:08 - J'aimerais qu'il le lise, et en même temps, s'il le lit pas, c'est pas grave.
04:12 Quelque part, ce que j'ai envie de dire à mon père, c'est
04:14 "Laisse-moi partager cette histoire pour en tirer le meilleur et pour en aider d'autres."
04:17 J'espère juste que c'est pas trop dur pour lui maintenant.
04:19 Je ne l'ai pas écrit pour lui spécifiquement, je l'ai écrit pour les 160 000 enfants,
04:23 voire plus, les 10% de la population qui sont touchés.
04:26 Mais c'était impossible pour moi de ne pas lui adresser mes premiers mots et mes derniers
04:30 parce que sans lui, cette histoire elle n'existerait pas.
04:32 Ces mots, ils sont sortis parce qu'ils devaient sortir.
04:35 Pas seulement pour lui, peut-être même pour d'autres pères.
04:38 Dans le livre, il y a plusieurs lettres.
04:40 La première lettre que j'ai écrite, c'est une lettre pour les pédocriminels.
04:42 Et en fait, je m'adresse à eux avant qu'ils commettent presque l'acte.
04:46 Et je leur explique ce qu'ils s'apprêtent à commettre et ce que ça va faire.
04:49 Que ce ne sont pas des petits jeux sans conséquences,
04:52 qu'ils sont en train de faire des vétérans d'une guerre sourde,
04:55 pour leur dire "Si vous n'avez pas encore commis l'irréparable, demandez de l'aide.
05:00 Guérissez-vous. Vous avez le choix.
05:02 Vous avez la possibilité là de lutter contre vos pulsions et d'aller vous faire soigner."
05:06 Et personne ne veut s'adresser à eux.
05:08 Ils dégoûtent la société.
05:10 J'ai compris qu'on porte tous en nous la possibilité du bien, du mal.
05:15 On fait des choix à des degrés évidemment divers.
05:18 Qu'est-ce qui fait qu'à un moment donné, on dévie ou on bascule ?
05:21 C'est le manque d'amour, c'est le manque de structure,
05:23 c'est les abus qui se perpétuent de génération en génération.
05:27 Et à un moment donné, il faut briser les maillons de la chaîne, il faut dire "Stop".
05:31 L'inceste, c'est un coup de poignard dans le dos au niveau du cœur.
05:34 On ne le voit pas, on le ressent et ça peut nous tuer.
05:37 Nous ne sommes pas cette honte, nous ne sommes pas cette culpabilité,
05:40 nous ne sommes pas ce traumatisme et nous ne sommes pas l'inceste.
05:43 Donc on n'a aucune raison de se cacher, on n'a aucune raison de ne pas vivre ou de se détruire.
05:48 Mais pour arriver à ça, il faut arriver à regarder, à admettre la douleur, la blessure.
05:54 Il ne suffit pas de parler ou de hurler, encore faut-il être entendu.
05:58 Le déni collectif, c'est un fléau.
06:00 C'est le but de ce livre, c'est effectivement de me présenter à vous, reconstruite,
06:08 et de dire à tous ceux qui sont encore dans le cachot de la honte
06:11 et qui n'ont même plus la vision d'une possible lueur dans l'obscurité totale
06:17 de leur dire "Non, non, non, non, c'est possible, rien que ça déjà, c'est possible".
06:22 J'en suis la preuve vivante là, c'est possible.
06:26 *soupir*
06:27 [BIP]
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