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  • il y a 2 ans
Vahina Giocante a été victime d'un père incestueux dès l'âge de 4 ans. Elle raconte son chemin vers la reconstruction, par le pardon et veut transmettre le message qu'il est possible de guérir.

Son livre "À corps ouvert" vient de paraître aux éditions Robert Laffont.

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Transcription
00:00 Le monde entier le voit comme une ordure, comme quelqu'un d'horrible.
00:03 Alors que, il y a son sang qui coule dans mes veines.
00:07 C'est quand même mon père.
00:09 Cette phrase elle raisonne et là elle fait encore plus de sens.
00:11 On dit, vous savez, un enfant qui est abusé ou maltraité,
00:14 il ne cesse pas d'aimer ses parents, il cesse de s'aimer lui.
00:18 Moi ça commence insidieusement vers l'âge de 4-5 ans.
00:22 Et ça s'arrête vers l'âge de 10-11 ans.
00:26 C'est quand je demande à ma mère de ne plus le voir, de ne plus aller en vacances là-bas.
00:30 Mon père pour moi c'était mon héros.
00:33 C'était l'homme en qui j'avais le plus confiance.
00:35 L'inceste que j'ai vécu ne comportait pas de violence physique, ni de douleur.
00:40 Ça ne ressemble pas du tout à une agression.
00:42 C'est des câlins, c'est des carrés, ça bascule doucement mais sûrement dans le rapport sexualisé.
00:48 On sent bien que ce n'est pas normal, mais on ne sait pas vraiment quoi en faire.
00:52 Et c'est ça aussi le truc qui est délicat.
00:54 C'est que si ça fait pas mal physiquement, comment est-ce qu'on comprend que ça fait aussi mal, voire pire, et que ça détruit l'intérieur ?
01:02 J'en parle à personne, non ? Je ne peux pas en parler parce que je sais que c'est secret, parce que je sais que les conséquences sont graves.
01:07 Il y a aussi une notion de responsabilité et de grande culpabilité liée à l'inceste.
01:12 Je me sens coincée, je suis au début de ma pré-puberté,
01:16 et je sens que là, c'est une relation incestueuse qui doit arriver à un terme.
01:22 Comme quand on quitte quelqu'un parce qu'on sait que ça devient vraiment dangereux pour soi.
01:26 Il ne réagit pas, il accepte très bien, il ne dit rien, on ne se dit rien.
01:30 Et je pense qu'il a peur, il a peur que je parle, il a peur...
01:33 Je pense qu'il sait quand même pourquoi je ne veux plus le voir.
01:35 Donc mon retour de trauma est vers 17 ans, et ma mère me prend un pas et me dit
01:40 "Voilà, ta sœur, comme toi à l'époque, ne veut plus voir votre père, c'est étrange quand même."
01:46 Et à ce moment, au moment où elle me dit ça, je sais.
01:50 Je prends conscience de la gravité, j'ai une petite sœur à ce moment-là,
01:52 une autre petite sœur qui a deux ans, et je me dis "Mais ça ne peut pas nous atteindre toutes."
01:55 J'appelle à ce moment-là mon père, et je lui dis "Je me souviens de tout."
02:00 Et là, un peu comme dans une sorte de cri de soulagement, il me dit
02:03 "Tu ne peux pas savoir la culpabilité qui traîne sous mon lit depuis toutes ces années."
02:05 Il se trouve que je sais quelle culpabilité traîne sous son lit.
02:09 Il me dit "Viens, viens me voir, il faut qu'on en parle,
02:12 et je sais que si je vais le voir, je n'aurai pas la force de porter plainte."
02:15 Donc je lui dis que non, je n'irai pas le voir, et que je porterai plainte,
02:18 que j'irai à la brigade des milieux le lendemain.
02:20 Il y a un long silence, et il me dit "Fais ce que tu veux."
02:23 Je pense que c'est un soulagement pour lui de libérer sa conscience à ce moment-là.
02:28 Il avoue pour moi, mais pas pour ma sœur.
02:30 Et il niera pour moi et pour ma sœur devant le reste de la famille, devant la justice.
02:36 Au tribunal, il adopte la défense par l'attaque.
02:40 Il explique que je suis une perverse.
02:43 La perversion à l'âge de 5 ans, c'est une excuse complètement absurde.
02:48 Il est condamné à 3 ans, dont 1 an de sursis, je crois,
02:52 avec retrait des droits civiques et familiaux.
02:54 Je ressens beaucoup de tristesse.
02:56 Le monde entier le voit comme une ordure, comme quelqu'un d'horrible.
02:59 Alors qu'il y a son sang qui coule dans mes veines.
03:03 C'est quand même mon père.
03:05 Cette phrase elle raisonne, et là elle fait encore plus de sens.
03:07 On dit "Vous savez, un enfant qui est abusé ou maltraité,
03:10 il ne cesse pas d'aimer ses parents, il cesse de s'aimer lui."
03:14 C'est tellement vrai.
03:16 Donc l'amour, il a toujours été là.
03:18 Après il y a de la déception, il y a de la colère.
03:21 Mais j'ai jamais voulu lui faire de mal, j'ai juste voulu qu'il arrête de faire du mal.
03:26 À un moment donné, il réapparaît dans ma vie.
03:28 Et il me demande pardon, et je décide de lui pardonner.
03:32 Et il me dit 3 choses.
03:34 Il me dit "Merci d'avoir accepté de me revoir.
03:37 Je te demande pardon, et je n'ai jamais cessé de t'aimer."
03:40 Ces 3 phrases qui ont été incroyables à entendre à ce moment là.
03:45 Et assez peu de temps après, j'ai compris une sorte de stratagème auprès des autres
03:50 en disant "Regardez, elle m'a pardonné.
03:53 Elle a pardonné un acte qui est censé être impardonnable.
03:55 Ça ne peut pas avoir existé."
03:56 À ce moment là, ça génère en moi une rage, une colère inouïe.
04:00 Et je décide vraiment de le tuer symboliquement.
04:03 Je peux pardonner aux vices, j'ai beaucoup plus de mal à pardonner aux lâches.
04:07 - Est-ce que vous espérez qu'il le lise ?
04:08 - J'aimerais qu'il le lise, et en même temps, s'il le lit pas, c'est pas grave.
04:12 Quelque part, ce que j'ai envie de dire à mon père, c'est
04:14 "Laisse-moi partager cette histoire pour en tirer le meilleur et pour en aider d'autres."
04:17 J'espère juste que c'est pas trop dur pour lui maintenant.
04:19 Je ne l'ai pas écrit pour lui spécifiquement, je l'ai écrit pour les 160 000 enfants,
04:23 voire plus, les 10% de la population qui sont touchés.
04:26 Mais c'était impossible pour moi de ne pas lui adresser mes premiers mots et mes derniers
04:30 parce que sans lui, cette histoire elle n'existerait pas.
04:32 Ces mots, ils sont sortis parce qu'ils devaient sortir.
04:35 Pas seulement pour lui, peut-être même pour d'autres pères.
04:38 Dans le livre, il y a plusieurs lettres.
04:40 La première lettre que j'ai écrite, c'est une lettre pour les pédocriminels.
04:42 Et en fait, je m'adresse à eux avant qu'ils commettent presque l'acte.
04:46 Et je leur explique ce qu'ils s'apprêtent à commettre et ce que ça va faire.
04:49 Que ce ne sont pas des petits jeux sans conséquences,
04:52 qu'ils sont en train de faire des vétérans d'une guerre sourde,
04:55 pour leur dire "Si vous n'avez pas encore commis l'irréparable, demandez de l'aide.
05:00 Guérissez-vous. Vous avez le choix.
05:02 Vous avez la possibilité là de lutter contre vos pulsions et d'aller vous faire soigner."
05:06 Et personne ne veut s'adresser à eux.
05:08 Ils dégoûtent la société.
05:10 J'ai compris qu'on porte tous en nous la possibilité du bien, du mal.
05:15 On fait des choix à des degrés évidemment divers.
05:18 Qu'est-ce qui fait qu'à un moment donné, on dévie ou on bascule ?
05:21 C'est le manque d'amour, c'est le manque de structure,
05:23 c'est les abus qui se perpétuent de génération en génération.
05:27 Et à un moment donné, il faut briser les maillons de la chaîne, il faut dire "Stop".
05:31 L'inceste, c'est un coup de poignard dans le dos au niveau du cœur.
05:34 On ne le voit pas, on le ressent et ça peut nous tuer.
05:37 Nous ne sommes pas cette honte, nous ne sommes pas cette culpabilité,
05:40 nous ne sommes pas ce traumatisme et nous ne sommes pas l'inceste.
05:43 Donc on n'a aucune raison de se cacher, on n'a aucune raison de ne pas vivre ou de se détruire.
05:48 Mais pour arriver à ça, il faut arriver à regarder, à admettre la douleur, la blessure.
05:54 Il ne suffit pas de parler ou de hurler, encore faut-il être entendu.
05:58 Le déni collectif, c'est un fléau.
06:00 C'est le but de ce livre, c'est effectivement de me présenter à vous, reconstruite,
06:08 et de dire à tous ceux qui sont encore dans le cachot de la honte
06:11 et qui n'ont même plus la vision d'une possible lueur dans l'obscurité totale
06:17 de leur dire "Non, non, non, non, c'est possible, rien que ça déjà, c'est possible".
06:22 J'en suis la preuve vivante là, c'est possible.
06:26 *soupir*
06:27 [BIP]
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