00:00 15 minutes de plus et ce vendredi matin, j'ai le bonheur de recevoir l'une de nos grandes scientifiques.
00:06 Elle est océanographe, biologiste, directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste des abysses et des fonds marins.
00:14 On l'appelle la Voix des Océans. Bonjour Françoise Gayle.
00:18 Bonjour.
00:18 Et bienvenue. Comme chaque vendredi, Françoise Gayle, on va démarrer avec une expérience de pensée
00:23 pour aller avec vous au plus profond des océans, pour essayer de comprendre ce qui se cache,
00:28 ce qui se dérobe à nos regards comme s'il s'agissait d'une planète étrangère.
00:33 Cette expérience de pensée, on va démarrer en imaginant qu'on a des yeux d'enfant,
00:39 les yeux en train de regarder à travers un microscope, on observe une goutte d'eau. Qu'est-ce qu'on voit ?
00:46 Quand on regarde la goutte d'eau, d'abord on voit un univers de particules qui n'arrête pas de vibrer, de bouger.
00:58 Et quand on augmente le grandissement, tout d'un coup, on aperçoit des formes qui sont extrêmement diverses.
01:08 Certaines sont segmentées, d'autres sont ramassées, certaines sont sphériques avec des cils.
01:18 Et cette diversité, il y a une chose qui est particulièrement intéressante,
01:23 c'est qu'à aucun moment, ces différents éléments n'entrent en collision.
01:30 Compte tenu du mouvement brownien, c'est déjà en soi, c'est déjà extraordinaire.
01:34 - C'est un véritable choc, cette expérience que vous avez faite quand vous étiez jeune,
01:39 et c'est assez paradoxal de partir d'une goutte d'eau pour devenir océanographe.
01:43 - Oui, mais c'est quelque chose qui tout d'un coup montre combien la nature est belle.
01:50 Et ce côté esthétique de cet ensemble de formes, puisque pour un biologiste,
01:55 la forme déjà est quelque chose d'assez complexe à appréhender,
01:59 entre ce qui est l'histoire, la génétique et puis l'environnement.
02:03 C'est cet ensemble génétique, histoire et environnement qui fait cette forme aussi.
02:08 - Histoire, même quand on parle de l'eau, même quand on parle de l'océan.
02:12 - Oui, parce que la vie a évolué dans l'océan, elle est née dans l'océan au cours de millions d'années.
02:19 - Qu'est-ce que la scientifique que vous êtes voit aujourd'hui quand elle regarde une goutte d'eau,
02:23 avec tout le recul que vous avez, toutes les recherches que vous avez menées sur les fonds marins ?
02:28 - C'est toujours pour moi un plaisir de regarder ça.
02:31 - C'est une joie ? - C'est une joie, oui. Oui, oui, tout à fait.
02:34 - Deuxième expérience de pensée, il y a des scientifiques qui ont modélisé,
02:39 alors c'est assez étonnant, le périple, l'odyssée d'une goutte d'eau marquée.
02:44 Alors on la largue au large du Timor-Oriental, c'est au nord de l'Australie.
02:49 La goutte d'eau, elle fait le tour de la Terre en près de ?
02:52 - 1000. - 1000 ans ?
02:54 - Oui, 1000 ans. - Il faut 1000 ans pour que cette goutte d'eau fasse le tour de la Terre.
02:58 Elle parcourt 3 millions de kilomètres dans tous les bassins océaniques du globe,
03:03 à travers les courants. C'est une expérience qui peut sembler abstraite ou absurde.
03:08 Et pourtant, aujourd'hui, cette goutte d'eau, elle mettrait 10 fois plus de temps à faire le tour du globe.
03:13 Pourquoi ?
03:15 - Le changement climatique. - À cause du réchauffement climatique ?
03:19 - C'est quelque chose qu'on infère actuellement en fonction des résultats.
03:24 Le changement climatique a une incidence sur la température.
03:28 Cette température a une incidence sur la circulation thermohaline, ce qu'on appelle.
03:33 Cette circulation dont vous parlez, qui ralentit un certain nombre de choses
03:37 et qui va entraîner à des couches d'eau, disons,
03:43 d'agir comme des tampons qui vont petit à petit ralentir la vitesse.
03:50 C'est quelque chose qu'on n'a pas encore complètement modélisé, mais qu'on suppose et qui est en train d'être étudié.
03:56 - Et il faut l'étudier pour comprendre le réchauffement climatique.
03:59 Les fonds marins, dans nos esprits, c'est le vertige des abysses, c'est la fosse des Mariannes,
04:05 c'est des espaces inconnus et frayants. C'est quelque chose d'inquiétant.
04:11 Et pourtant, on ne peut pas comprendre le fonctionnement de la vie sur Terre sans étudier les fonds marins
04:16 et les fonds les plus éloignés, les plus profonds.
04:19 - Oui, parce que c'est d'abord une des possibilités, l'origine de la vie dans ces grands fonds marins,
04:24 autour des sources hydrothermales, par exemple, le long des dorsales océaniques.
04:29 Et donc, aller regarder dans ces grands fonds, vous donne aussi une idée de la diversité
04:36 des caractéristiques géomorphologiques qu'on peut retrouver à la surface,
04:42 ce qu'on appelle de l'halitosphère, ce côté minéral qui est le fond de l'océan.
04:48 - Le fond de l'océan, alors justement, ces sources hydrothermales, ce qu'on appelle les fumeurs noirs,
04:54 l'expression est curieuse, vous avez été parmi les premières, les pionniers des chercheurs
05:00 qui les ont étudiées. Qu'est-ce que c'est que ces sources hydrothermales qui sont si importantes
05:06 dans les abysses et qu'est-ce que vous avez ressenti en les étudiant ?
05:11 - D'abord, c'était une grande découverte pour nous à ce moment-là, puisque ce sont les géologues
05:16 qui ont trouvé ces sources le long de ces dorsales, qui sont le lieu de formation d'une planchée océanique.
05:22 Et en fait, le magma remonte et arrivant au niveau de l'eau, il y a une différence de température
05:30 qui fait que tout d'un coup, il y a des geysers, des petits volcans qui arrivent et qui forment
05:36 des cheminées hydrothermales autour desquelles se déploient de nouveaux types d'écosystèmes
05:43 avec des animaux extraordinaires qui sont tout à fait rares et qu'on a découvert à ce moment-là
05:48 dans les années 80. - Dans les années 80, c'est le moment d'ailleurs où vous montiez à bord de sous-marins,
05:54 que vous alliez à des profondeurs assez impressionnantes, à plus de 6000 mètres de profondeur.
06:00 Qu'est-ce qu'on voit quand on est aussi loin, aussi loin au fond de l'eau ? Est-ce qu'on arrive à comprendre
06:08 comment se constitue et comment se perpétue la vie sous-marine dans des conditions où la vie n'a pas sa place ?
06:15 - En général, les sources hydrothermales sont entre 2000 et 4000 mètres de profondeur.
06:21 Les mariannes sont beaucoup plus profondes. L'idée qu'on a, c'est que tout d'un coup, on s'aperçoit que
06:30 finalement, le vivant peut se déployer dans des zones qui sont a priori inhospitalières
06:37 et impossibles pour le vivant de pouvoir s'adapter. Ce qu'il y a d'intéressant pour les sources hydrothermales,
06:48 c'est surtout aussi que les conditions sont celles que le changement climatique pourrait entraîner sur la Terre
06:55 si nous ne faisons rien. Et ça veut dire aussi que c'est un petit peu un message d'espoir, car il est possible
07:01 pour la vie de s'adapter à des conditions inhospitalières. - C'est le moins qu'on puisse dire. Et pourtant,
07:06 vous dites que vous avez ressenti un choc quand il était question de développer un tourisme
07:10 où on emmène révisiter ces sources hydrothermales. Vous avez même parlé de trahison de l'humanité.
07:17 Le mot est extrêmement fort, ça vous fait sourire, mais pourquoi ? - Parce que j'étais jeune à ce moment-là,
07:21 et donc j'étais abasourdie. C'était vraiment le terme en question. Je ne pensais pas que ce soit possible.
07:31 Pourquoi ? Parce que nous faisions des suivis et des expériences qui nous permettaient d'essayer de comprendre
07:38 pourquoi la vie était justement possible dans ces zones-là. Et puis ça me paraissait quelque chose de sacré,
07:45 un petit peu, et de pouvoir envahir ce type d'écosystème par du tourisme, ça me paraissait inimaginable.
07:57 - Tout le monde a en tête l'idée que les forêts sont le poumon de la Terre, mais c'est encore plus le cas
08:04 avec l'océan, Françoise Gayle. C'est-à-dire que ce n'est pas évident pour nous, mais avec votre plateforme,
08:11 une ONG, Océans et Climats, vous avez bouleversé la manière dont on considérait les océans.
08:16 Avec une première grande victoire, c'est que ce mot-là d'océan apparaît dans le préambule des accords de Paris.
08:22 Pourquoi c'était un combat si difficile à mener et pourquoi est-ce que c'est historique d'avoir arraché
08:28 ou d'avoir obtenu qu'on inscrive le mot océan dans les travaux qui concernent le réchauffement climatique ?
08:35 - Pour plusieurs raisons, mais en tout cas la première des raisons, c'est que si on regarde le changement climatique,
08:41 l'élément le plus, le système le plus important, c'est l'océan. C'est l'océan qui accepte de recevoir
08:51 cet excès de chaleur dû à nos gaz à effet de serre et c'est aussi l'océan qui arrive à avoir près de 25%
09:00 de la concentration de gaz carbonique. Donc ça veut dire que c'est l'océan qui est le cœur du système climatique.
09:07 Et sans ce cœur-là, le changement climatique ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. On ne pourrait pas vivre
09:14 sur la surface de la Terre. Et ce qui était intéressant pour la COP21, c'était justement de promouvoir ce système
09:22 pour engendrer une meilleure connaissance de l'océan qui est le dernier espace naturel sur la Terre
09:28 et que nous ne connaissons à peine. Et donc en ce sens-là, ça a été un grand moment et nous l'avons fait
09:36 pas seulement la plate-forme océan-climat, mais aussi avec l'ensemble des petits états insulaires qui porcèlent...
09:42 - En première ligne ? - Absolument. - Évidemment. Françoise Gayel, écoutez ces sons.
09:46 * Extrait de « La Chaleur de la Terre » de François Gayel *
10:06 Alors, qu'est-ce qu'on vient d'entendre ? On a une scène qui a été enregistrée. Ces sons-là, ce sont des sons de rorquales,
10:13 d'orques, de cachalots et de baleines à bosse. Et c'est extrêmement rare de les entendre réunies.
10:23 Elles sont dans un fjord ou près d'un fjord en Norvège. Ces sons-là, qu'est-ce qu'ils racontent ?
10:30 - D'abord, moi je suis extrêmement étonnée qu'on les entende en même temps. Parce qu'en fait, quand il y en a deux encore,
10:38 mais quand il y en a plus de deux, ça veut dire qu'il se passe quelque chose d'inhabituel.
10:45 Et par contre, ce que ça rend compte, c'est qu'il doit y avoir quelque chose qui entraîne cette coexistence de ces sons
10:54 de mammifères marins dans un même endroit. Je suis très, très étonnée par ça.
10:58 - Ça, c'est une illustration du mystère des abysses. On est en novembre dernier, en Arctique, dans un fjord norvégien.
11:05 Le bio-acousticien des océans, Hervé Glottin, a enregistré les fonds marins. Ce son, justement,
11:11 et c'est la première fois qu'on l'écoute, ces mammifères ne devraient pas se retrouver ensemble.
11:17 C'est assez particulier de parler de l'océan parce qu'on a du mal à comprendre pourquoi un océan qui meurt,
11:25 c'est l'humanité elle-même qui est confrontée au danger de sa disparition ?
11:31 - Oui. Vous savez, l'océan qui meurt, c'est quand même des millions d'années, donc il n'est pas encore en train de mourir.
11:38 Je pense qu'il faut anticiper le fait qu'il soit en train de changer et que ça puisse entraîner sa mort.
11:44 Mais la temporalité de l'océan, c'est le siècle par rapport à notre temporalité et à nous qui est l'année.
11:51 Par contre, si nous n'avons pas l'océan, non seulement il y a cette histoire de température et on grillerait à la surface de la Terre,
12:01 mais il y a aussi tout le reste. C'est-à-dire que l'océan est en train de brasser l'ensemble des éléments dont nous avons besoin.
12:07 C'est-à-dire tous les éléments, la nourriture, l'atmosphère, la qualité de l'atmosphère, la santé de l'océan conditionnent aussi la vie sur Terre.
12:17 Encore deux petites questions. Quand on plonge au fond des abysses et qu'on découvre que la Norvège est devenue l'un des premiers pays au monde
12:26 à autoriser ce qu'on appelle la prospection minière, c'est-à-dire la recherche de métaux rares, qu'est-ce que vous vous dites ?
12:33 Je trouve ça incroyable.
12:34 Exploiter les richesses minières du fond des océans, ça vous choque ?
12:39 Oui, ça me choque actuellement parce que nous ne savons que très peu de choses sur les fonds océaniques.
12:47 Et donc ça, c'est une première chose. Il est hors de question pour moi et pour nous, la communauté scientifique,
12:53 de pouvoir exploiter quelque chose qu'on ne connaît pas.
12:56 L'action, quelle que soit cette action dans l'océan, devrait s'appuyer sur la connaissance scientifique.
13:04 Et celle-ci n'est pas à la disposition actuellement du privé pour ce genre de choses.
13:11 Donc nous sommes réservés sur ce genre de choses.
13:15 Néanmoins, c'est dans la zone économique exclusive, donc les États ont le droit de faire ce qu'ils veulent dans leur zone en principe.
13:21 Sauf que les Nations Unies ont pris position...
13:26 Contre ?
13:27 Pas contre, mais en tout cas d'une façon réservée. Et c'est une discussion qui a lieu en ce moment à l'AIFM.
13:35 Et qui fait un grand débat.
13:38 Et on comprend pourquoi vous êtes surnommée la Voix de l'Océan.
13:42 C'était passionnant de vous écouter. Merci infiniment Françoise Gaël d'être venue sur France Inter, participer à ces 15 minutes de plus.
13:48 L'Océan a découvert, c'est un livre que vous aviez co-dirigé et qui est disponible chez CNRS Éditions.
13:54 Je vous souhaite une excellente journée.
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