00:00 - Voir ce matin le philosophe que tout le monde s'arrache en ce moment,
00:03 ses conférences sont prises d'assaut, c'est impossible d'avoir une place.
00:06 Du coup je me suis dit qu'on allait l'inviter ce matin, ce serait plus simple et moins cher.
00:10 Bonjour Charles Pépin !
00:12 - Mais il y a beaucoup de concurrence gratuite attention !
00:14 - Ah très bien, merci d'être avec nous, merci d'être là ce matin.
00:17 Vous venez nous présenter votre nouvel ouvrage,
00:19 "Vivre avec son passé",
00:21 vivre avec et non dans son passé comme le font beaucoup de gens.
00:26 En fait c'est un livre pour essayer de trouver la bonne distance justement avec son passé, c'est ça ?
00:29 - Voilà exactement, se tenir à égale distance de deux excès symétriques,
00:34 le premier c'est le ressassement, la rumination,
00:37 le fait de se déterminer aussi par son passé, de s'identifier à son passé.
00:40 Et le deuxième, et on en parle souvent moins du deuxième, le deuxième excès,
00:45 c'est de croire qu'on peut s'en débarrasser,
00:47 de croire qu'on peut faire table rase du passé,
00:49 ce que j'appelle dans le livre l'illusion moderniste,
00:51 de dire voilà je vais décider, que je vais de l'avant,
00:54 parce que le passé c'est du passé.
00:56 Et en fait tout ce que j'explique, en m'appuyant sur les neurosciences,
00:59 la psychothérapie, l'histoire, la sociologie,
01:01 c'est que le passé d'un individu n'est jamais du passé.
01:06 Il est toujours présent de plein de façons,
01:09 des réflexes, des habitudes, des goûts, des valeurs, des exaspérations,
01:13 une estime de soi, donc en fait la presse du passé, il faut savoir ce qu'on en fait.
01:18 - Et alors le livre il souffle sur ce que vous appelez la géniale intuition de Bergson,
01:22 Henri Bergson, rockstar de la philo avant l'heure comme vous dites,
01:25 qui avait compris dès 1919 que notre mémoire n'est pas statique,
01:29 mais dynamique. C'est pas un disque dur en fait la mémoire.
01:33 - Alors c'est pas un disque dur tout à fait,
01:35 c'est pas non plus un stock de données,
01:37 c'est pas un contenant, ou alors si c'était un contenant il n'aurait aucune limite,
01:41 et c'est mobile, mouvant.
01:42 On peut prendre un exemple très concret.
01:44 Si vous vous souvenez de quelque chose, par exemple vous vous souvenez de
01:47 d'une sublime nuit que vous avez passé il y a deux ans avec quelqu'un.
01:50 Un exemple comme ça. - C'est bon je l'ai.
01:52 - D'abord laissez le souvenir revenir.
01:54 Et bien en fait le souvenir il sort de la mémoire de long terme,
01:58 il arrive dans la mémoire de court terme, qu'on appelle aussi mémoire de travail,
02:01 et il est retravaillé en fonction du présent,
02:05 de vos désirs présents, de vos émotions présentes, de vos problèmes présents,
02:09 et après il est renvoyé dans la mémoire de long terme en étant
02:12 ainsi retraité et réécrit.
02:14 Ce qui veut dire qu'à chaque fois que vous vous souvenez,
02:17 vous réécrivez le souvenir. En très grande partie.
02:20 Donc il n'y a rien de figé. - On peut réécrire nos souvenirs.
02:23 - On le modifie ? - On le modifie tout le temps, c'est même pas parfois.
02:26 Ce qui veut dire qu'il n'y a pas à accepter un passé qui serait figé,
02:30 parce que tout est mobile dans le cerveau.
02:32 Le cerveau est caractérisé par sa plasticité,
02:34 donc le fait que ça se reconfigure tout le temps,
02:36 et les souvenirs ne sont surtout pas comme des fichiers gravés sur un disque dur,
02:40 ou comme des fichiers PDF, ils ne sont même pas des traces matérielles,
02:43 on ne sait pas trop où ils sont,
02:45 et ils sont liés au fait qu'on se souvient de plein de façons tout le temps,
02:49 et que finalement, on ne peut même pas localiser un souvenir au fond.
02:53 En fait, tout est vivant. - Oui, le souvenir peut même être dans nos mains.
02:56 - Ça c'est ce qu'on appelle la mémoire procédurale.
02:59 En fait, la mémoire épisodique, c'est les épisodes vécus,
03:01 elle n'est d'ailleurs pas fiable du tout, parfois on se souvient d'un truc
03:04 et ça n'a pas eu lieu, ça a perdu un faux souvenir.
03:06 Il y a la mémoire procédurale que vous venez d'évoquer,
03:08 c'est les réflexes, les gestes, les habitudes,
03:10 et puis il y a les mémoires sémantiques, c'est les notions, les valeurs, etc.
03:13 Et en fait, on a plein de mémoires, on a plein de façons de se souvenir,
03:17 ce qui veut dire aussi qu'on a plein de présences du passé,
03:20 et à chaque fois, on trouve la bonne distance.
03:22 - C'est l'exemple du code de carte bleue ou du digicode,
03:24 vous ne vous en souvenez pas, vous pensez l'avoir oublié,
03:27 et puis quand vous vous retrouvez en face du digicode,
03:29 là, ça vous revient, parce que vous le voyez.
03:31 - C'est l'exemple de Jason Bourne, la mémoire dans la peau.
03:33 - C'est ça, il faut faire confiance à son corps aussi.
03:36 - Un autre film dont vous parlez d'ailleurs, c'est Mulholland Drive.
03:40 On a la petite musique de ce film de David Lynch,
03:43 avec cette scène au départ, au début du film,
03:46 avec une jeune femme qui erre en pleine nuit sur les hauteurs d'Hollywood,
03:49 victime d'une amnésie post-traumatique.
03:51 Elle a tout oublié d'elle-même,
03:54 et vous vous servez de cet exemple pour vous dire que c'est
03:57 "je me souviens, donc je suis", quoi.
03:59 Notre mémoire, c'est notre identité.
04:01 - Exactement. C'est-à-dire que Descartes disait "je pense, donc je suis",
04:04 comme s'il y avait une conscience un peu abstraite qui permettait de savoir qu'on existe.
04:08 En vérité, si vous vous demandez comment vous existez,
04:10 vous allez avoir juste des souvenirs qui vont arriver.
04:12 Et le point commun entre tous ces souvenirs, c'est vous.
04:15 En fait, votre subjectivité, c'est ce qui fait le lien entre tous les souvenirs.
04:19 C'est-à-dire qu'en fait, c'est comme si on se disait "mais quel est le point commun
04:22 entre ce que j'ai vécu il y a 50 ans, il y a 20 ans, il y a 5 ans, et hier ?"
04:25 Et bien ce point commun, c'est vous.
04:27 Donc en fait, s'il n'y avait pas de mémoire, il n'y aurait pas d'identité.
04:30 Mais attention, pour autant la mémoire n'est pas fiable.
04:32 Et ce que j'explique dans le livre, c'est que comme il y a des faux souvenirs,
04:35 et qu'il y a des souvenirs qui sont en fait que des indices,
04:38 et il faut les croiser, il faut les vérifier.
04:40 Et donc finalement, je propose quelque chose qui n'est pas très facile,
04:43 c'est d'être par rapport à son propre passé, dans une situation d'enquêteur,
04:47 d'enquêteur curieux, d'enquêteur insistant.
04:49 Et c'est ça à la juste distance.
04:51 Je ne vais pas dire "oui, moi je suis..."
04:52 Il y a plein de gens qui disent "moi je suis un prolétaire, je suis un bourgeois,
04:56 je suis le fils de mon père, je suis cette personne."
04:58 Non, ce n'est pas si clair.
05:00 Il faut enquêter, et il faut avoir un rapport souple,
05:03 parce qu'autrement on va devenir un vieux con.
05:04 Si on se définit par ce qu'on est,
05:06 et le livre pourrait être sous-titré "Comment ne pas devenir un vieux con",
05:09 si on est dans la crispation, si on est dans l'identification,
05:14 que ce soit d'ailleurs à ses échecs ou à ses succès,
05:15 il y a des gens qui ruminent les mêmes échecs tout le temps,
05:18 ou qui se définissent de façon grotesque par un succès remporté il y a 40 ans.
05:21 Vous le voyez ce vieux con qui arrive et qui dit "bonjour HEC 82".
05:27 Ça c'est un mauvais rapport au passé.
05:29 - Vous avez fait HEC. - Certes, mais oui, d'ailleurs vous l'avez bien dit.
05:33 J'ai fait, je suis passé par là, c'est une expérience,
05:36 plutôt malheureuse dans mon cas d'ailleurs,
05:39 et ce qui compte c'est ce qu'on en a fait,
05:41 mais on ne se laisse pas définir par le passé.
05:43 En fait, toute la thèse de mon livre tient en une phrase extrêmement simple,
05:47 qui est de dire "je suis en effet ce que mon passé a fait de moi,
05:51 mais je ne suis pas simplement cela,
05:54 et je vais pouvoir aller de l'avant et m'inventer autrement".
05:57 Mais alors quel est le rapport entre aller de l'avant et ce passé ?
06:00 Et bien plus je sais combien mon passé m'influence, plus je vais pouvoir m'en libérer.
06:05 - C'est magnifique, on va digérer tout ça, le temps d'une petite pause,
06:08 et puis on va revenir pour parler un peu de musique,
06:10 parce qu'il y a pas mal de chansons dans votre livre.
06:12 On va écouter ça dans une minute, à tout de suite sur Europe 1.
06:15 - Culture Média.
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