00:00 Nous avons imprimé une dizaine de mots et nous sommes allés à votre rencontre
00:03 pour savoir comment vous les prononciez.
00:05 Clémentine, Amandine, Amandine, Cantine, La Valentine, c'est pathétique, Cancine, Amandine.
00:16 Vous l'avez sans doute remarqué, elle remplace le T par le son Tchin et le D par Dje.
00:20 C'est ce qu'on appelle l'affrication, une manière de parler de plus en plus fréquente chez les jeunes
00:25 et qui reste un mystère pour certains.
00:26 Je ne comprends pas tout, je suis de la génération 80 moi, 42 ans,
00:32 donc des fois il y a quelques mots que je ne comprends pas.
00:35 Mais bon, on essaye plus ou moins de se familiariser avec ce langage.
00:39 Des fois, il faut bien réfléchir pour comprendre certains mots, pour être à la mode.
00:44 L'affrication n'a en réalité rien de nouveau, son utilisation remonte à plusieurs centaines d'années.
00:49 Si l'affrication est aussi populaire aujourd'hui, c'est grâce notamment à des rappeurs marseillais
00:53 comme Jul ou ici Benghuz.
00:56 [Musique]
01:00 Et nous sommes donc en direct. Maria Kandéa, bonjour, merci d'être avec nous.
01:05 D'abord, le mot affrication avec deux F, ça n'a rien à voir avec l'Afrique ?
01:10 Non, ça vient de friction.
01:15 Alors, j'ai un retour dans l'oreille.
01:19 Oui, c'est désagréable.
01:21 On va vous corriger ça.
01:23 Ce tic de langage, est-ce que vous l'avez constaté d'avoir autour du plateau chez vos adolescents ?
01:30 Moi non.
01:32 C'est vraiment chez les grands.
01:34 Moi non plus, sur les réseaux sociaux, chez les influenceuses, oui.
01:37 Ce qu'il faut savoir, c'est qu'au départ, c'est très local, ça vient de Marseille, c'est né à Marseille.
01:43 Et puis à Grenoble, je ne sais pas si on peut retrouver Maria.
01:46 D'où vient ce tic, Maria, ce tchic ?
01:49 Alors, ce n'est pas un tic, c'est une variante de prononciation.
01:54 Et ça fait partie, peut-être, des changements phonétiques du français.
01:58 C'est exactement ce qu'on a constaté en français du Québec,
02:01 où il est déjà bien généralisé depuis les années 90.
02:05 En France, on l'observe depuis les années 80.
02:08 Et il est en expansion très forte.
02:10 Donc, ce qui est nouveau, c'est la prise de conscience.
02:13 Et probablement, la médiatisation de ce phénomène renforcera cette prise de conscience qui est récente.
02:19 Donc, le fait de l'entendre.
02:21 Il se diffuse depuis une trentaine d'années.
02:25 Et de fait, vous le faites aussi, mais de manière beaucoup plus sporadique et donc en contrôlée.
02:30 C'est pour ça qu'on fait l'hypothèse d'un changement phonétique en cours.
02:33 Vous le faites aussi vous-même.
02:35 Donnez-nous un exemple.
02:37 Eh bien, les exemples que vous venez d'entendre.
02:40 Culture, par exemple. France Culture.
02:43 Dans le jingle de France Culture, on entend France Culture.
02:47 France Culture ? C'est ça que vous voulez dire ?
02:50 France Culture ? C'est-à-dire qu'on accentue les voyelles qu'on ne devrait pas ?
02:54 Non, pas du tout.
02:56 L'africation concerne uniquement les consonnes.
02:58 La prononciation, avec un petit bruit de friction, de consonnes qui sont dans d'autres contextes.
03:05 En fait, ça ne concerne que T et D devant I et U.
03:08 Pourquoi ? C'est lié à l'articulation.
03:11 Ce sont des voyelles qui se prononcent à l'avant de la bouche et c'est plus facile de les prononcer en touchant avec la langue le haut du palais.
03:18 On appelle ça aussi une palatalisation.
03:20 Et tout le monde palatalise ces T, D, I, D, U, mais n'insère pas forcément ce petit bruit de friction.
03:29 Et effectivement, c'est un phénomène qu'on rencontre dans toutes les langues romanes.
03:33 Dans certaines langues, en anglais, en italien par exemple, les consonnes afriquais font partie du système de la langue et servent à distinguer des mots.
03:43 "Pati", "pati", ce n'est pas le même mot en italien.
03:46 "Dip", "djip", ce n'est pas le même mot en anglais.
03:48 Alors qu'en français, on a une liberté totale de prononcer.
03:51 Mais après tout, la langue est vivante. C'est normal qu'elle évolue.
03:53 Ça va rester ? On va tous parler comme ça ?
03:55 On ne sait pas.
03:57 C'est ce qui se passe parfois.
03:59 On a deux hypothèses qui sont en concurrence.
04:01 Donc avec cette prise de conscience, soit le phénomène va s'accentuer et il va rester.
04:06 C'est ce qui s'est passé pour la prononciation de "r".
04:09 Si vous entendez, le 17 juin 40, l'appel de Maréchal Pétain, il dit "la patrie" et "la France".
04:16 Et le 18 juin, le lendemain, le général de Gaulle, qui a 35 années de moins, il prononce des "r" farangalisés, à l'arrière de la bouche, comme vous le faites.
04:26 C'est un changement très récent.
04:28 Et ça se diffuse un peu comme les modes.
04:30 Mais certains restent.
04:32 Et d'autres sont éphémères et reculent suite à la prise de conscience.
04:36 Mais l'affrication dont on parle énerve plutôt les professeurs de français, non ?
04:41 Quand ils la perçoivent, ce qui est très récent, ce qu'ils ne perçoivent pas, c'est qu'ils la font eux-mêmes de façon sporadique.
04:49 Après, c'est comme ça que les modes...
04:51 Mais oui, tout à fait.
04:53 Ils disent aussi "culture", comme dans le jingle de France Culture.
04:56 Mais ce qui énerve ou ce qui plaît, c'est exactement le mécanisme fondamental de la diffusion ou du recul des modes.
05:05 Donc on va imiter ce qui nous plaît.
05:07 Et à un moment donné, si ça se généralise, tout le monde s'y met parce que sinon on est ringard.
05:12 Ou bien, si c'est stigmatisé, tout le monde recule parce qu'on ne veut pas être stigmatisé.
05:17 Merci beaucoup.
05:19 Ça promet pour l'orthographe.
05:20 Je ne sais pas si je vous dis "bonjour" ou pas.
05:23 Ou si je vous dis "bonjour" tout court.
05:25 Je vous souhaite une très bonne journée.
05:27 Merci d'avoir été en direct avec nous ce matin sur notre première édition.
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