00:00 Est-ce que vous entendez une différence entre cette version de chanson de Taylor Swift
00:05 et celle-ci ?
00:11 Pas vraiment ? Les Swifties, les fans dévoués de la chanteuse américaine, le remarqueraient au premier coup d'oreille.
00:22 Ces deux versions dans lesquelles quelques détails changent ont été enregistrées par la reine toute puissante de la pop à 9 ans d'intervalle.
00:29 Pas par plaisir, mais parce qu'elle le peut, et même selon elle, parce qu'elle le devait.
00:34 Dans ce nouvel épisode de Cache Musique, on se demande si le fait que Taylor Swift réenregistre ses albums implique un changement brutal dans l'industrie musicale.
00:43 Les Swifties sont justement ceux sur qui la chanteuse compte pour préférer la nouvelle version de Shake It Off par rapport à l'ancienne,
00:56 toutes les deux au cœur d'une bagarre de labels et de personnalités.
01:00 On remonte la chronologie.
01:02 En 2005, Taylor Swift, 16 ans, signe sur le label Big Machine Records.
01:06 Jusqu'en 2018, elle y sort 6 albums qui se vendent à des millions d'exemplaires à travers le monde
01:11 et qui font d'elle la superstar qu'elle est lorsque son contrat avec Big Machine prend fin et qu'elle signe avec Universal.
01:18 L'année suivante, le label Big Machine Records est vendu à Scooter Brown, l'une des personnalités les plus puissantes de la musique américaine, mais aussi son ennemi personnel.
01:28 On ne va pas la refaire ici, mais leur rivalité se cristallise autour de ce rachat qui fait de Brown, pour le dire vite,
01:34 le bénéficiaire des droits d'exploitation des masters des chansons des 6 premiers albums en question.
01:40 Un master, c'est la fixation d'une oeuvre musicale sur un support, un CD, un vinyle, et aujourd'hui, un fichier numérique.
01:47 Pour represser ses albums ou vendre une de ses chansons pour un film ou pour une pub, c'est Scooter Brown qui touche une partie du pactole.
01:55 Mais attendez, ça veut dire que Taylor Swift, aussi puissante soit-elle, n'est pas entièrement propriétaire de ses propres chansons ?
02:02 Odile Deplat, chef du service musique de Télérama, explique que cette affaire est un peu plus nuancée.
02:07 Taylor Swift ne possède pas ses masters, mais n'en est pas dépossédé pour autant. En fait, c'est un partage.
02:13 Le label a investi pour enregistrer ses 6 premiers albums et en échange, ils ont des droits dessus.
02:20 Et elle, elle a toujours le droit moral. Donc elle peut très bien interdire aussi l'utilisation de sa musique pour une campagne de pub qui lui déplaît.
02:28 Et le label, lui aussi, peut refuser qu'une de ses musiques soit utilisée dans un film qui ne plaît pas au label.
02:37 En fait, il y avait un partage des droits. Elle, elle le jugeait en sa défaveur. Le label estime que c'était un partage des droits classique de maison de disque.
02:46 Et en fait, l'histoire Taylor Swift et son label, c'est une histoire plutôt très personnelle de revente à quelqu'un qu'elle n'aimait pas.
02:54 Mais ce n'est pas forcément le reflet d'une situation dramatique pour tous les artistes.
02:59 Taylor Swift continuait à toucher de l'argent et continue aujourd'hui encore à toucher de l'argent sur ses premiers albums qui sont chez son ancien label.
03:06 C'est juste qu'elle en touche plus avec les versions qu'elle a enregistrées, puisqu'elle est propriétaire de tout.
03:11 Mais elle les a enregistrées en étant célèbre, ce qui est quand même une grosse différence d'un point de vue risque financier.
03:16 Avant de devenir l'artiste la plus influente de l'industrie musicale et du monde, Taylor Swift était une artiste presque comme les autres,
03:29 soumise aux règles d'un contrat signé à 16 ans qui n'avait rien d'exceptionnel à l'époque et encore aujourd'hui.
03:36 C'est des l'exploitation de ses masters, c'est classique, c'est même la normalité.
03:40 Il y a peu, je discutais avec un groupe de rock français en plein développement qui avait enregistré son premier album pour le compte d'un label.
03:47 Manque de peau pour eux, le directeur de cette structure s'est retrouvé empêtré dans une affaire judiciaire empêchant la sortie de leur disque.
03:55 Compte tenu des contrats, le groupe était dans l'impossibilité de le proposer ailleurs.
03:59 Trois solutions s'offraient à lui.
04:01 Attendre une hypothétique fin des démés des judiciaires, tout réenregistrer avec ce que ça implique comme investissement financier pour un jeune groupe,
04:08 se faire une raison et passer à autre chose en enregistrant de nouveaux morceaux.
04:13 Le groupe a opté pour la troisième option, la plus douloureuse mais la plus raisonnable.
04:18 Pour Taylor Swift, on est moins dans le raisonnable.
04:23 J'ai toujours voulu m'occuper de mon propre musique.
04:25 Vous ne savez probablement pas ça mais la plupart de vos artistes préférés n'occupent pas leur travail.
04:30 Il y a eu quelque chose qui s'est passé il y a des années,
04:33 je me suis rendue très claire que je voulais pouvoir acheter ma musique,
04:38 cette opportunité n'était pas donnée à moi et elle était vendue à quelqu'un d'autre.
04:43 Donc je me suis dit que je suis la personne qui a fait cette musique.
04:46 Tout d'abord, je peux juste en faire ça encore.
04:49 Donc c'est ce que nous faisons.
04:51 C'est ce que je veux dire.
04:53 Quand quelque chose dit "version Taylor" en parenthèse,
04:58 ça signifie que je l'ai, ce qui est excitant.
05:01 Les versions Taylor sortent au fur et à mesure et la réception auprès des fans,
05:05 qu'elle a incité à aller écouter ses versions, est évidemment positive.
05:09 Personne n'avait jamais fait ce qu'a fait Taylor Swift,
05:12 réenregistrer ses albums, c'est parce qu'en fait on était dans un monde physique.
05:15 Et c'était très compliqué matériellement de réimprimer,
05:20 de represser des albums, de les redistribuer dans un magasin.
05:23 Le monde physique, ça marchait vraiment différemment du streaming.
05:25 Avec Taylor Swift, c'était très compliqué.
05:27 Elle a fait la promotion directement par ses réseaux sociaux,
05:31 c'est l'autre gros changement.
05:33 Elle a pu prévenir ses fans sans médias,
05:36 que tout était à nouveau à disposition.
05:38 Et ses nouveaux albums, ses nouvelles versions,
05:41 ses "Taylor's versions" sont devenus les plus streamés.
05:44 Donc, fureur de son ancien label qui a ses premiers albums
05:50 et qui ne gagne plus d'argent avec ses premiers albums,
05:53 l'éditeur de Taylor Swift gère un catalogue,
05:55 si elle réenregistre ses propres versions,
05:57 finalement ça remet en avant ses propres musiques,
06:00 ça génère de nouveaux droits.
06:02 Côté éditeur, ils sont ravis.
06:03 Côté producteur, c'est effectivement plus compliqué
06:05 parce que le producteur a avancé l'argent pour les masters,
06:10 ses six premiers albums.
06:11 A l'époque, elle n'en avait pas, Taylor Swift.
06:13 Donc, il avance de l'argent et va récupérer sa mise après via le streaming.
06:17 Donc, si Taylor Swift a fait un grand changement,
06:20 récupérer sa mise après via le streaming,
06:22 donc si Taylor Swift réenregistre,
06:24 effectivement le label ne gagne plus autant d'argent
06:28 et c'est l'artiste qui récupère l'argent du risque pris au début.
06:32 Donc, il y a une relation de confiance qui peut être brisée.
06:34 Ici, on est autant dans une guerre d'influence
06:37 que dans une histoire personnelle et une histoire de gros sous.
06:40 Ce storytelling s'inscrit aussi dans une industrie
06:42 qui recommence à voir le cash couler à flot
06:45 et où certains artistes seraient tant businessmen,
06:48 prêts à contrôler au maximum toute la chaîne de la production de leur musique.
06:52 Ce n'est pas un méchant label et une gentille artiste
06:55 ou une méchante artiste et un gentil label.
06:57 Le label s'est assez mal comporté,
07:00 mais la situation de Taylor Swift n'était pas aussi catastrophique
07:03 qu'elle voulait bien le dire.
07:04 C'est un cas assez isolé, mais néanmoins, ça fait réfléchir
07:07 et c'est plutôt le signe d'un changement des rapports entre artistes et labels.
07:14 C'est-à-dire que les artistes, effectivement, ont leurs réseaux sociaux,
07:17 ont les moyens d'enregistrer plus facilement
07:19 et on voit une tendance chez les artistes à vouloir monter leur label,
07:23 à être en distribution, à se dégager des labels traditionnels.
07:28 Certains ont les moyens.
07:29 Quand on est débutant, on n'a pas forcément de quoi enregistrer son album,
07:32 on n'a pas de quoi faire sa promotion.
07:34 Donc, c'est aussi intéressant d'avoir un label.
07:36 Et puis, il y a un risque aussi.
07:37 Certes, l'artiste peut décider de produire son album,
07:41 donc il touchera plus d'argent sur toutes les ventes, sur tout le streaming.
07:44 C'est ça qui est en jeu.
07:46 Si ça ne marche pas, il perd aussi tout l'argent qu'il a investi.
07:49 Alors que si on fait ça avec une maison de disques,
07:51 c'est la maison de disques qui perd l'argent.
07:53 Et il y a d'autres artistes.
07:54 Donc, c'est un peu comme une assurance.
07:56 Il y a une espèce de solidarité.
07:57 Ceux qui marchent financent ceux qui ne marchent pas encore très bien,
08:00 aident quand il y a un creux.
08:02 Quand on est tout seul, c'est comme quand on est auto-entrepreneur,
08:05 on assume seul ses risques.
08:07 Pour une Taylor Swift, il y a évidemment des milliers d'autres artistes
08:11 qui ne disposent pas de sa puissance inédite sur l'industrie musicale.
08:15 Et qui sont bien obligés de jouer avec les règles du jeu,
08:18 pas toujours en leur faveur.
08:20 Ce sont justement ces règles sans cesse fluctuantes
08:23 que l'on continue à explorer dans le prochain épisode de Cash Music.
08:26 [Musique]
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