00:00 j'ai subi une excision.
00:01 J'étais partie en vacances au Sénégal avec ma mère, ma sœur, mon frère.
00:04 Donc on a été dans le village de ma grand-mère et après on quittait le village de ma grand-mère
00:07 vers Dakar et j'entendais ma grand-mère dire "il va falloir que ça se fasse".
00:11 Moi j'avais 5 ans, je ne savais pas à quoi elle faisait référence et elle répétait
00:15 plusieurs fois "il va falloir que ça se fasse, il va falloir que ça se fasse".
00:18 Et ma mère à un moment a dit "c'est prévu".
00:20 Je ne sais pas de quoi elle parle.
00:21 On arrive à Dakar et tout, il y a une tante que j'aimais beaucoup, elle vient me chercher
00:25 à la maison, elle me dit "on va au marché".
00:26 Moi je suis très contente d'aller au marché, je me souviens de cette chaleur étouffante.
00:31 Et j'arrive dans une maison et à l'intérieur il y a comme une grande cour.
00:35 Je vois un morceau de pagne, qui est un tissu africain, et je vois une petite fille allongée
00:41 avec les jambes écartées.
00:42 Et je vois une vieille dame qui met de la pommade sur l'index et elle l'applique dans
00:47 le sexe de la fille.
00:48 Je ne comprends pas mais ma tante me fait comme ça pour que je m'asseye donc je m'assoie.
00:53 J'ai 5 ans.
00:54 Et suite à ça, la petite fille se lève et la vieille dame me fait ça.
00:58 Donc je viens, elle me dit "retire ton pantalon, ta jupe, je trouve ça bizarre, tire ta culotte,
01:08 je trouve ça encore plus bizarre".
01:09 Et là c'est là qu'il y a des gens qui me tiennent.
01:11 Et là, sous le pagne, il y avait un couteau.
01:15 Donc elle sort le couteau et je me souviens très très bien du couteau malgré le temps
01:18 qui est passé.
01:19 Parce que sur le manche, il est entouré d'un tissu.
01:21 Et elle prend ça et là où je subis une excision.
01:23 Donc vous imaginez bien, c'est fait à vif sur le corps d'un enfant.
01:26 Et le clitoris est un organe, c'est un des organes les plus nerveux je crois du corps
01:31 de la femme.
01:32 Donc vous imaginez une douleur monstrueuse.
01:35 Même le sang, je ne vais pas rentrer dans les détails, mais c'est quelque chose d'incommensurable.
01:39 Je ne pourrais pas même mettre des mots sur la douleur ressentie.
01:42 Parce que c'est le corps d'un enfant quoi.
01:44 C'est ça qu'il faut comprendre et se mettre en tête.
01:47 C'est le corps d'un enfant.
01:48 Et suite à ça, j'ai du mal à me relever, je perds l'équilibre.
01:53 Donc je ne voulais pas tenir ma tente.
01:56 Parce qu'à ma tente, qu'est-ce que je lui dis ?
01:57 Je lui dis "je vais le dire à ma mère".
01:59 Elle rit.
02:00 Malgré tout, je me tiens à elle.
02:01 J'arrive dans la maison où je retrouve ma mère.
02:04 Et j'entends cette femme dire à ma mère "tout s'est bien passé".
02:07 Et là je comprends.
02:08 Ces gens autour de moi, ils savaient.
02:10 Et dans mon forme intérieure, qu'est-ce que je me dis ?
02:12 Tu ne peux pas faire confiance à ces gens autour de toi.
02:15 J'ai 5 ans.
02:16 Comment tu fais pour te construire comme ça ?
02:17 Quand les premières personnes, celles qui sont censées te protéger,
02:21 c'est elles qui t'ont amené à l'échafaud.
02:23 Et toute la difficulté, tout le problème, il est là.
02:26 Aujourd'hui, l'excision, ça concerne des femmes françaises ?
02:29 Exactement.
02:30 J'aime beaucoup la manière dont vous présentez.
02:32 Parce que généralement, quand on parle d'excision,
02:35 on parle de cette problématique comme soi-disant très loin de nous,
02:38 donc elle ne nous concerne pas.
02:40 Alors que l'excision concerne des françaises.
02:42 Exactement.
02:43 À partir du moment où ces jeunes filles sont nées en France,
02:46 elles y ont grandi, elles y ont leurs attaches,
02:49 elles sont françaises.
02:50 Donc l'excision est une problématique française.
02:53 Et ça, c'est très très important de le dire comme ça.
02:56 Je pense que c'est à partir de là que les choses peuvent changer,
03:00 que les politiques peuvent s'emparer de cette question
03:03 pour faire bouger les choses, pour faire changer les choses,
03:06 afin de protéger les petites filles de cette pratique
03:11 qui est meurtrière et qui est atroce.
03:16 En effet, c'est inculturel.
03:18 Non, l'excision est une tradition ancestrale
03:24 qui est en tout cas sur le territoire africain,
03:28 et même en Asie,
03:30 mais qui est là avant l'arrivée des religions.
03:33 Avant l'arrivée des religions, il y avait déjà la pratique de l'excision.
03:37 Donc oui, ça faisait partie d'une tradition.
03:40 Il faut comprendre pourquoi on excise.
03:42 Quand on excise les jeunes filles, les petites filles, les bébés,
03:45 parce que je tiens à préciser qu'on excise aussi des bébés,
03:49 il y a une volonté de contrôler le corps de la future femme.
03:53 C'est pour ça qu'on excise.
03:55 Donc après, on va vous dire que oui, mais c'est parce qu'elle va être plus belle.
03:59 On va vous dire des choses qui sont totalement irrationnelles,
04:03 mais la vérité, c'est qu'on excise pour contrôler le corps de la femme.
04:08 Et ça marche.
04:10 Ça marche dans le sens où, à partir du moment où on est capable de mettre sa main
04:13 dans ce que vous avez de plus intime,
04:15 à travers ce geste, on vous dit que votre propre corps ne vous appartient pas.
04:19 Et tout le travail psychique à faire, c'est de déconstruire cette croyance
04:23 qu'on vous a mis dans la tête depuis que vous êtes toute petite fille.
04:26 Et ça, c'est un travail qui est sur le temps long.
04:29 Et moi qui travaille cette question depuis un certain temps,
04:32 je le vois à travers les femmes que je rencontre,
04:35 mais de générations différentes.
04:37 Et c'est pour ça que c'est ce qui me fend le cœur.
04:39 Autant on peut dire pour moi, on ne savait pas.
04:41 D'accord, moi, à nuit matin, on ne savait pas.
04:43 Mais celles qui ont 20 ans, 25 ans, on sait.
04:45 Pourquoi on n'a pas bougé ?
04:47 Et moi j'arrive, force de proposition, en disant,
04:50 mais on peut faire changer les choses.
04:52 Il faut former les gens.
04:53 Il faut former les sages-femmes.
04:55 Il faut former les médecins.
04:56 Il faut former les gynécologues, les professeurs.
04:59 Moi qui étais professeure en école maternelle,
05:00 je discutais avec les ADCEM, les assistantes maternelles avec qui on est.
05:04 Et elles m'ont dit, mais c'est vrai que nous, nous ne formons pas sur cette question-là,
05:07 même sur la question des agressions sexuelles sur les enfants de manière générale.
05:11 On ne nous forme pas.
05:12 Mais qui sont celles qui sont dans les toilettes avec les enfants ?
05:17 Ce sont les ADCEM.
05:18 C'est elles qui sont proches.
05:19 Si elles sont formées, elles vont pouvoir aussi détecter des choses.
05:25 Mais si on ne les forme pas ?
05:26 Et le problème, il est là, en tout cas en France.
05:29 Aujourd'hui, c'est qu'en France, on agit sur après.
05:32 C'est-à-dire que tu as subi une agression,
05:33 après, tu n'as qu'à avoir recours à la réparation chirurgicale.
05:36 Je tiens à rappeler que la réparation chirurgicale,
05:38 c'est une opération qui est tout de même importante.
05:41 Elle est douloureuse, avec des douleurs post-opératoires importantes.
05:44 Et je rappelle que nous sommes des corps faits de chair et de sang.
05:48 Nous ne sommes pas des voitures.
05:49 Donc, on ne répare pas un corps comme une voiture.
05:52 Et souvent, sur la question des mutilations génitales féminines,
05:55 c'est perçu comme ça.
05:56 Ah, tu as subi une excision.
05:57 Ah, on te répare et hop, c'est fini.
05:58 Non, le vrai travail, il est psychique et il est sur le temps long.
06:02 Moi, je connais des femmes qui ont subi une excision
06:05 et qui ont des vies sexuelles épanouies.
06:06 Et des femmes qui n'ont pas subi d'excision et qui ont des difficultés.
06:10 Tout est le rapport que vous avez avec votre propre corps.
06:13 Et moi, je pense profondément que si on veut faire changer les choses,
06:17 il faut déjà, un, former pour pouvoir détecter.
06:20 Et puis, il faut prévenir.
06:22 Il ne faut pas attendre que la petite fille ou le bébé ait subi ça
06:24 et de se dire, tiens, on peut faire ça.
06:26 Il faut faire un travail de prévention dans les maternités,
06:29 parler avec les mères.
06:33 Et surtout, qu'au moment de l'accouchement,
06:35 on voit si la femme a subi une excision ou pas.
06:37 C'est peut-être le moment aussi de tester et de voir
06:39 si la mère va être dans un schéma de répétition
06:42 ou si la mère a pris conscience.
06:45 Mais si vous n'avez pas d'échange avec la mère,
06:46 parce que moi, ça m'est arrivé à plusieurs reprises où des médecins m'ont dit,
06:51 quand j'en parle aux sages-femmes, les sages-femmes disent, je n'ose pas.
06:55 Si toi, tu n'oses pas en tant que sage-femme, mais qui est-ce qui va oser ?
06:58 Parce que bien souvent, ces femmes-là,
07:00 le corps médical les voit très, très rarement.
07:03 Là, parce que c'est au moment de l'accouchement,
07:05 mais il n'y a pas forcément de suivi gynécologique
07:07 en dehors du cadre de l'accouchement.
07:08 Donc là, c'est vraiment l'occasion de susciter un échange.
07:13 C'est vraiment important.
07:14 À quoi, selon vous, ressemblera l'avenir ?
07:17 Là, on est aux rencontres de l'avenir, c'est pour ça que je pose cette question.
07:20 Et même dans ce dont vous évoquez, par rapport à l'excision,
07:23 est-ce qu'il n'y aura plus jamais aucune femme française qui subira l'excision ?
07:27 À quoi ressemblera l'avenir ?
07:31 Pour les femmes, je dirais quand elles ont...
07:34 Déjà, c'est l'accès à l'école.
07:35 Le changement radical, c'est qu'il faut vraiment que les filles,
07:38 toutes les filles, alors les garçons aussi,
07:40 mais je mets l'accent sur les filles,
07:42 à quel point il est important pour elles
07:46 qu'elles apprennent à...
07:49 qu'elles prennent conscience que leur vie leur appartient.
07:53 Et surtout qu'il n'y a personne qui va venir les sauver,
07:55 c'est à elles de se sauver.
07:57 Et moi, je crois profondément qu'au fil du temps,
07:59 les femmes, les filles, elles prennent conscience,
08:02 les mères vont transmettre ce bagage-là à leurs filles
08:05 pour éviter que leurs filles vivent les mêmes difficultés
08:09 qu'elles-mêmes elles ont rencontrées.
08:11 Moi, je crois profondément, je le vois moi, dans ma propre famille,
08:16 où moi, j'ai subi ça, ma mère l'a subi, ma grand-mère l'a subi,
08:19 et je peux monter de génération en génération,
08:22 mais là où je suis très optimiste,
08:23 c'est que la génération suivante, c'est terminé.
08:26 Donc le combat est gagné.
08:28 Et à quel moment vous vous êtes dit
08:30 "ce que j'ai subi, c'est pas normal" ?
08:32 [Silence]
08:38 J'étais ado.
08:40 J'avais...
08:42 J'étais au collège, je pourrais pas dire exactement l'âge que j'avais,
08:44 j'étais au collège,
08:46 et il y avait un cours de SVT,
08:48 sciences de la vie et de la terre,
08:50 et il y avait un prof...
08:52 On travaillait sur l'appareil génital féminin,
08:55 et il y avait un rétroprojecteur,
08:57 donc il avait projeté un énorme vagin,
09:00 et il avait un espèce de stylet rouge,
09:02 pour marquer, pour montrer...
09:04 Un laser.
09:05 Un laser, voilà.
09:06 Et il montrait les différentes parties,
09:08 il montrait les grandes lèvres, les petites lèvres,
09:11 et il montre le clitoris,
09:13 et moi je me dis
09:14 "toi t'as pas ça".
09:16 Et j'avais très honte,
09:19 j'avais terriblement honte,
09:21 je pensais que ça se voyait,
09:23 vous allez me dire "mais bon".
09:24 Mais je pensais que ça se voyait,
09:26 et c'est là que je me suis rendue compte que j'étais différente
09:28 de toutes les autres filles de ma classe.
09:31 Et ça pour moi, ça a été très très dur
09:35 de vivre cette différence-là.
09:36 ♪ ♪ ♪
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