00:00 La question du jour de Maya rejoint cette idée de se laisser surprendre, se laisser
00:03 cueillir, puisque Maya tu te demandes…
00:06 Comment casser les préjugés sur les Arabes ?
00:08 Alors Marine et moi on a des opinions, bien sûr, qui n'en a pas de nos jours, mais
00:11 rien qui vaille la peine qu'on s'y arrête vraiment, ça ne demande qu'à évoluer.
00:15 Tandis que Maya, elle, elle a un petit peu réfléchi.
00:18 C'est l'heure de la question de Maya Mazorette.
00:20 Et pour l'introduire, on écoute le début du documentaire d'Azedine Ahmed Chahouch,
00:25 diffusé mardi sur TMC, l'Arabe dans le poste.
00:28 * Extrait *
00:33 Salut mon frère, bienvenue chez les Arabes.
00:36 L'histoire que je vais vous raconter, c'est celle de mille ondes français.
00:40 Une histoire qui est un peu la mienne, mais qui raconte surtout la France d'aujourd'hui.
00:44 Cette histoire, c'est celle des Arabes à la télé.
00:47 Ça fait des années et des années que quand on allume la télé, c'est rarement la fiesta
00:50 pour les Arabes quand on parle de nous.
00:52 * Extrait *
00:55 De voir la tête de Zidane sur l'arc de Triomphe, c'était un truc de fou quand même.
01:00 Comment casser les clichés sur les Arabes ?
01:03 Et bien, c'est pas si simple et ça n'a rien à voir avec le cas spécifique des Arabes.
01:07 La question serait tout aussi compliquée s'il fallait casser nos clichés sur les
01:11 femmes, les chasseurs, les bobos, les bretons, les supporters du PSG.
01:14 Vous connaissez la formule, les stéréotypes ont la vie dure.
01:17 C'est tellement vrai.
01:18 Les stéréotypes ont la vie tellement dure qu'elles nous semblent souvent plus concrètes
01:22 que notre vie à nous.
01:23 Je donne un petit exemple.
01:24 Si vous rencontrez un breton qui déteste la bière, les crêpes et les fesnos, vous
01:28 vous dites pas "mes stéréotypes sur les bretons sont faux".
01:30 Vous vous dites "le mec est un faux breton, ça doit être un normand".
01:33 En somme, le cliché, je suis contente que tu valides le fait que le cliché soit plus
01:39 puissant que notre expérience.
01:40 La fiction est plus puissante que le réel.
01:42 D'où notre problème du jour, comment déconstruire une idée sur laquelle les faits objectifs
01:47 n'ont pas de prise ? Et là, on se rend compte que ce problème, il ne concerne pas
01:50 que les Arabes et il ne concerne pas que les stéréotypes non plus.
01:52 Il concerne le fait qu'on a tendance à préférer le confort de nos petits arrangements
01:55 avec le réel.
01:56 Surtout si c'est des fictions avec lesquelles on a grandi, avec lesquelles on s'est construit
02:00 et qui font partie de notre héritage.
02:01 Casser un cliché, c'est souvent casser une partie de nous-mêmes.
02:04 Et ça, ça fait mal.
02:05 Il faut admettre qu'on a eu tort, il faut admettre qu'on a fait des raccourcis qui
02:08 eux-mêmes ont produit des injustices.
02:10 Tout ça, mine de rien, c'est des blessures narcissiques.
02:12 Or, on n'est pas tous égaux face aux blessures narcissiques.
02:15 Loin de là.
02:16 Quand on se sent fragile ou menacé, ça peut être vraiment très difficile de changer
02:19 d'avis.
02:20 Pour le dire autrement, c'est plus facile d'accepter une blessure quand on n'est
02:23 pas déjà blessé.
02:24 Et en disant ça, je ne suis pas en train d'apporter ma compassion inconditionnelle
02:27 aux personnes racistes ou bretophobes.
02:28 Je ne dis pas que c'est plus grave de changer d'avis que de subir du racisme.
02:32 Certainement pas.
02:33 Je dis seulement que pour casser les clichés, il ne faut pas seulement réparer le lien
02:35 entre les humains.
02:36 Le lien entre les humains est réel.
02:37 Il faut aussi réparer les humains tout court, des deux côtés du cliché.
02:40 Mais Maya, aujourd'hui, pour t'aider un petit peu, tu reçois Azedine Ahmed Chahouch.
02:44 Bonjour Azedine.
02:45 Bonjour Maya.
02:46 Vous êtes journaliste, français d'origine algérienne.
02:49 Vous êtes co-auteur avec Youssef Kemane du documentaire "L'Arabe dans le poste"
02:52 qui a été diffusé mardi et qu'on peut regarder gratuitement en replay sur mytf1.fr.
02:57 Un documentaire qui est vraiment superbe.
03:00 Un documentaire dans lequel vous explorez la représentation des Arabes.
03:04 J'écarte tout de suite la question géopolitique terrible.
03:07 Est-ce qu'on vous a embêté au niveau du timing de la diffusion ?
03:11 Ah la question polémique politique.
03:13 Alors, un point de timing.
03:15 On a commencé à tourner début d'année janvier et on avait prévu d'arrêter le
03:21 tournage en juin.
03:22 On a réussi à tenir cette feuille de route et on avait cette date qu'on a tenue et
03:30 qui était donc décorrélée de l'actualité.
03:32 C'est justement, presque je dirais, le cœur du documentaire, même de la première
03:36 partie où on explore l'image sinusoidale du Maghrébin, de l'Arabe au cours de toutes
03:45 ces années, ces 50-60 années.
03:47 Il est d'abord le travailleur besogneux.
03:51 C'est les premières images qu'on a de l'Arabe à la télé.
03:53 C'est une image quand même positive.
03:55 Elle est dure mais elle est positive.
03:56 Après, il devient responsable de la crise.
03:59 Il y a les chocs pétroliers.
04:00 C'est lui qui est responsable du chômage.
04:01 Un million de chômeurs, c'est un million d'immigrés.
04:03 Les immigrés, ce sont les Arabes.
04:04 C'est le slogan du Front National.
04:06 Les crimes racistes.
04:07 La marche des beurres, elle vient justement d'énoncer ces crimes racistes.
04:10 Et puis, arrive la parenthèse enchantée.
04:12 98, Zidane.
04:13 Le rail aussi, évidemment.
04:15 Les humoristes avec Spahine, Puy de Jamel.
04:18 Et puis, arrive 2001, 11 septembre.
04:21 Et c'est là que votre question est intéressante.
04:23 Parce que l'image de l'Arabe depuis, c'est l'islamiste, le terroriste, le radicalisé.
04:28 On en est toujours là aujourd'hui.
04:29 On en est toujours là.
04:30 Avec justement des mauvaises, malheureuses pitures de rappel régulières.
04:34 Quand il y a un attentat, on va demander à chaque fois à quelqu'un d'origine maghrébine
04:38 est-ce que tu revendiques ou pas ? Comment tu te positionnes ? Et donc, vous avez bien
04:43 fait de poser la question.
04:44 Est-ce que vous vous en êtes embêté sur la date ?
04:47 Mais non, on ne nous a pas embêté.
04:49 Et justement, si pendant ces 90 minutes, on peut y voir un petit apaisement, je me dirais
04:57 que le contrat sera bien rempli.
04:59 Est-ce qu'il y a par exemple des stéréotypes positifs sur les Arabes ?
05:02 Oui, bien sûr.
05:03 Ils sont souvent liés à des choses assez festives, à la gastronomie, à l'hospitalité.
05:08 Ce qu'on retrouve quand on va par exemple au Maroc.
05:11 Ils sont sympas, ils nous servent bien le thé, ils sont gentils, ils ont de beaux hôtels
05:15 et de beaux riades.
05:16 On connaît ça.
05:17 Il y a évidemment l'Arabé.
05:21 C'est faire la fête par exemple.
05:23 Mais c'est souvent quand on est à des choses qui ne vont pas permettre une ascension dans
05:32 la société, qui ne vont pas donner envie peut-être de donner des responsabilités
05:35 à un collègue.
05:36 Il est sympa, c'est lui qui a organisé la soirée.
05:38 Pour être chef de service, pour être directeur général, on ne le voit pas trop parce qu'il
05:44 a cette image-là.
05:45 Ils sont positifs, évidemment ça existe.
05:47 On dit d'ailleurs souvent "mais non, lui ce n'est pas pareil, je le connais, Saïd
05:51 c'est mon épicier".
05:52 Il y a toujours cette exception du petit mec sympa, du petit mec sympa.
05:56 Mais ça c'est effectivement des exceptions.
05:58 Comment est-ce qu'on fait pour changer les clichés sur une population toute entière,
06:01 en plus aussi diverse que les Arabes en France ?
06:04 On essaie modestement avec un film de 90 minutes.
06:06 Donc déjà dans les médias.
06:09 Dans les médias, parce que c'est la question de la représentation, c'est la langue qu'on
06:12 a choisie.
06:13 Et c'est vrai qu'il y a cette idée dans la représentation commune que le Maghrébin
06:19 ou l'Arabe, c'est un terme qui peut créer des discussions, ce qu'il y a les Berbères,
06:24 les Kabyles, mais on a pris cette exception très française.
06:28 L'Arabe, il est soit vu comme le héros providentiel, Zizou, ou l'artiste qui fait
06:33 soulever les foules, ou à l'inverse, c'est le radicalisé, c'est le délinquant, c'est
06:37 le jeune de Cité qui va devenir un criminel.
06:39 Au milieu, cette masse silencieuse, on ne l'entend pas beaucoup, alors qu'elle existe.
06:45 On a l'impression que c'est toujours un peu l'exception.
06:46 « Ah, je connais un médecin d'origine algérienne, il est trop bon ! »
06:48 Non, en fait, ces gens-là existent.
06:50 Et c'est cette masse silencieuse.
06:52 Oui, il existe, attention, il existe des Arabes de gauche, de droite, bobos, bourgeois, beaufs,
06:57 eh oui, ça existe, les Arabes beaufs dans les bistrots.
06:58 J'en suis un petit peu, moi, un Arabe beauf dans les bistrots.
07:01 Et cette masse-là, oui, elle existe.
07:03 Et c'est peut-être aussi ça le pari de ce documentaire, c'est de donner la parole
07:08 pendant 90 minutes.
07:09 Et pour une fois, on donne la parole pendant 90 minutes à des Arabes, et c'est pas du
07:13 foot pendant 90 minutes.
07:14 C'est vrai.
07:15 Et dans le documentaire, vous dites que la culture arabe a intégré le patrimoine de
07:19 la France.
07:20 Est-ce que pour changer les clichés sur les Arabes, il faut aussi changer les clichés
07:22 sur nous-mêmes ?
07:23 Oui, évidemment.
07:24 Au lieu de se dire que nos ancêtres, c'est les Gaulois, qu'on se dise que nos ancêtres
07:28 sont des Arabes.
07:29 C'est de très peu de gens, les Arabes.
07:30 Ça ne veut rien dire, les Gaulois, en fait.
07:31 C'est très large.
07:32 Non, mais cette question, "nos ancêtres sont les Gaulois", je passe à votre contrôle.
07:36 Ma mère, elle a grandi sous l'Algérie française.
07:42 On la voit dans le documentaire.
07:43 On la voit dans le documentaire.
07:44 Et elle m'expliquait que les cours qu'on lui expliquait, "nos ancêtres, les Gaulois".
07:48 Et ça a commencé là.
07:49 Et elle m'en parle encore aujourd'hui.
07:51 Donc, cette question, "nos ancêtres sont les Gaulois", cette phrase a été enseignée
07:55 à ma mère, à mes parents, parce que c'était l'Algérie française et c'était des enseignants
08:00 français.
08:01 Ça n'avait pas beaucoup de sens.
08:02 Donc, c'est marrant.
08:03 Et on la retrouve encore aujourd'hui.
08:06 Et pour parler justement de ces cultures, de cette culture, c'est dire, moi, aujourd'hui,
08:10 ma culture, c'est évidemment fier d'avoir l'héritage de Rachida.
08:14 Mais j'adore aussi France Gall et Jean-Jacques Goldman.
08:18 Et j'aimerais que mon meilleur ami Sébastien, il se dise la même chose.
08:22 Il adore Rachida.
08:23 Et j'aime bien, je dis France Gallopi parce que j'aime bien.
08:26 - D'ailleurs, ces identités mixtes en France, elles sont vieilles.
08:28 C'est-à-dire que par exemple, je ne parle pas d'Aramais, le premier maire noir à Paris,
08:33 c'est le 19e siècle.
08:35 Et ça, c'est des histoires qu'on connaît très peu ou pas d'ailleurs.
08:39 - Exactement.
08:40 Mais pour un peu masquer cette absence de, j'aime pas ce mot, mais il existe, il est
08:47 imparfait, de diversité ou du moins d'émergence de personnes d'origine maghrébine dans des
08:52 sphères, on va dire, à responsabilité.
08:54 On ressort toujours les mêmes exemples, dont un exemple qu'on a interviewé qui est Rachida
08:58 Dati.
08:59 C'est quand même incroyable qu'en 2007, on présente sa nomination dans un ministère
09:02 gallien comme quelque chose d'exceptionnel.
09:04 Et qu'aujourd'hui, il n'y a toujours pas eu de nouvelle Rachida Dati dans un ministère
09:07 gallien.
09:08 Alors, il y a eu d'autres ministres et tout.
09:09 Mais je l'interroge encore comme une exception.
09:11 C'est génial quand on est journaliste, on a l'impression d'avoir un super scoop parce
09:13 qu'elle va parler de sa vie et ce qui se passe.
09:15 Elle se confie.
09:16 C'est génial.
09:17 Mais il y a quand même quelque chose qui ne va pas.
09:18 C'est mieux qu'avant.
09:20 Mais ça reste quand même incroyable que des millions de Français ne soient pas représentés
09:26 dans des domaines aussi symboliques et puissants que la politique française.
09:31 On n'a pas par exemple parlé de foot ou de sport parce qu'ils sont surreprésentés.
09:35 C'est l'activité des pauvres.
09:36 Non mais justement, c'était très bien de parler d'autre chose.
09:38 Parce que tout le monde me dit "tu n'as pas parlé Benzema".
09:41 Toute la journée, on me dit qu'il y a beaucoup d'Arabes et de Noirs dans le foot.
09:46 Même si le cas Benzema n'aurait pas été intéressant.
09:49 Mais là, ce sera notre doc alors.
09:51 On laisse les auditeurs, les auditrices découvrir le reste gratuitement sur mytf1.fr.
09:56 Le documentaire est absolument top.
09:58 Merci Asdine Ahmed Chaouchi.
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