00:00 * Extrait de « Les femmes font-elles tourner le monde » de Yannick Chabrier *
00:12 Les femmes font-elles tourner le monde ? Alors évidemment la réponse est oui et à plusieurs titres.
00:17 Déjà les femmes font tourner la baraque et la sphère domestique puisque selon l'UNICEF,
00:20 elles accomplissent 2,5 fois plus de travail gratuit que les hommes.
00:24 Ensuite avec un taux d'emploi de 47%, à l'échelle mondiale, les femmes font tourner l'économie
00:28 et pas n'importe quelle économie, en occupant la majorité des métiers liés aux soins.
00:32 Les femmes font en sorte que la planète tourne un peu plus rond.
00:35 Enfin, les femmes assurent le cycle de génération grâce à leur cycle menstruel.
00:39 Jusque dans leur corps, les femmes sont associées à la courbe,
00:41 quand ce n'est pas celle du ventre qui s'arrondit au cours de la grossesse,
00:44 c'est la courbe des seins ou des fesses, les courbes qui font se retourner sur leur passage.
00:48 Mais vous allez me dire, tourner en rond n'est-ce pas le signe d'une stagnation ?
00:51 Je laisse l'étymologie répondre à cette question.
00:54 Revenir à son point de départ, en latin, ça se dit revolveri qui donne le mot révolution.
00:58 Comme quoi tourner est une autre manière d'avancer.
01:01 Tourner, y compris sur soi-même, c'est révolutionnaire.
01:03 Et pour continuer ta révolution, Maya, tu reçois Sarah Degan.
01:07 Bonjour Sarah Degan.
01:08 Bonjour.
01:08 Vous faites partie du spectacle de Bar Tabas, 20 personnes, et vous êtes danseuse soufis.
01:12 C'est la danse des derviches tourneurs.
01:14 Une danse normalement réservée aux hommes, surtout en public.
01:17 Pourquoi est-ce que les femmes n'ont pas le droit de tourner ?
01:20 Ah bah si je pouvais vous répondre à ça, je me pose la même question depuis que je suis petite.
01:27 Je pense tout simplement parce que les hommes ont peur des femmes et de leur puissance.
01:32 Donc on essaie de les cacher, de les faire taire.
01:36 La danse déjà est interdite en Iran en général.
01:39 Mais alors une femme qui danse, attention, ça fait peur.
01:42 Donc je ne sais pas exactement la règle contre ça.
01:46 Je sais juste qu'on n'a pas le droit de danser et une femme n'a pas le droit de faire la danse des derviches.
01:52 Parce qu'à la base c'est une prière de méditation qui a été un peu, on va dire, imposée quand même par les Mevlevis.
01:59 Parce qu'à la base, Roumi, qui est notre poète, notre philosophe persan,
02:03 né à Balkh en Afghanistan aujourd'hui, puis il a quand même voyagé toute sa vie en Iran,
02:07 il a écrit en persan, il a récité des poèmes en persan.
02:11 En fait, Roumi, à la base, quand il a tourné, c'était de l'extase, c'était un lâcher-prix,
02:15 c'était par amour, il était inspiré par la nature, par l'amour de Shams.
02:23 Et donc il n'y avait pas d'homme ou de femme.
02:25 Son fils ensuite, le sultan Balad, qui a amené ça en Turquie et l'a développé en Turquie,
02:32 est retourné dans quelque chose un peu comme une secte, un peu comme des cultes,
02:38 des choses un peu fermées et un retour vers des choses exotériques.
02:42 Alors qu'en fait, c'est un rituel ésotérique.
02:46 - Et comment vous avez commencé, vous, ce rituel ? A vous l'approprier ?
02:49 - Alors moi, depuis que je suis petite, je tourne dans la famille.
02:54 Mon grand-père était musulman, mais très ouvert d'esprit, pratiquant,
02:59 mais je dirais plus soufie qu'autre chose, justement. Poète, philosophe...
03:03 - Le soufisme, ça vous embête de nous donner une petite définition ?
03:07 - Alors justement, c'est l'aspect ésotérique de l'islam, l'aspect mystique,
03:11 comme on a le Kabbalah dans le judaïsme, comme on a Saint Jean de la Croix dans le christianisme,
03:15 et le bhakti dans l'hindouisme. Le soufisme dans l'islam, c'est le côté mystique.
03:21 Après, il y a eu beaucoup de poètes et de philosophes de l'époque
03:26 qui étaient vraiment dans quelque chose de libérateur, de nouveau,
03:30 mais ne pouvaient pas, dans le contexte de l'islam, s'exprimer comme ils le voulaient.
03:35 Donc il fallait quand même rester dans un contexte, on va dire, avec des formes,
03:39 des mots qui pouvaient être acceptés. Mais moi, je pense que c'était des rebelles, vraiment.
03:44 Héroumi en particulier, parce que son amour pour Shams était vraiment sublime.
03:49 Et il a exprimé son amour à travers cette danse qui est un vrai lâcher-prise
03:54 au-delà des frontières, au-delà des couleurs et surtout au-delà des sexes, des genres.
03:58 - Et vous, vous exprimez quoi en dansant ? C'est la transgression quand même ?
04:02 - Oui, oui, oui, je dirais la transcendance même !
04:06 Alors après, je ne vais pas dire que je rentre dans un état de trans
04:11 quand je danse dans des scènes courtes sur scène, c'est autre chose.
04:15 C'est, on va dire, que j'ouvre une porte pour les gens, pour qu'ils puissent eux-mêmes
04:20 aller voir c'est quoi cette expérience. Et normalement, il faut prendre un petit peu plus de temps
04:25 pour entrer dans un état de trans. Mais un état de transcendance, ça c'est sûr,
04:29 justement au-delà des frontières, au-delà des mots.
04:32 Et même si je me sens très iranienne, moi quand je danse, c'est plus universel pour moi cette danse.
04:39 - Et vous dansez d'ailleurs deux fois. Une fois de manière traditionnelle, dans une robe blanche
04:43 et ensuite vous revenez sur scène un petit peu plus tard dans une robe rouge.
04:46 Et là, vous faites une version un peu punk peut-être ? C'est la même danse ? On peut dire ça ?
04:52 - Oui, alors après on peut avoir l'interprétation comme on veut
04:55 parce que je pense que Bartabas ne cherche pas forcément une histoire à raconter
05:00 que tout le monde doit comprendre. Chacun a son interprétation.
05:04 Moi en tout cas, dès la première danse, qui a l'air pourtant plus simple et plus minimaliste,
05:09 je me sens déjà moitié masculine, moitié féminine. Rien que dans le look que j'ai,
05:14 dans le costume, dans les cheveux et surtout dans mon ressenti
05:18 parce qu'en fait je fais une forme plus traditionnelle du dervish tourneur
05:23 où je ne bouge pas tellement les bras, je ne lâche pas les cheveux, je reste quand même un peu minimaliste.
05:28 Et il y a quelque chose d'un peu plus masculin je trouve dans ça, mais en même temps féminin.
05:33 Justement, je pense qu'on est tous moitié masculin, moitié féminin.
05:37 En Inde, on appelle ça le "Ardhanarishvara" et j'y crois vraiment très très fort.
05:42 Et du coup, je suis déjà là-dedans, mais c'est juste un début.
05:46 Et après cette deuxième danse, c'est surtout le cheval qui m'inspire.
05:50 - Alors il y a un cheval qui tourne autour de vous, mais en sens inverse de votre danse.
05:53 - Oui, et ce cheval pour moi, c'est la première scène dans le spectacle
05:57 où un cheval est entièrement nu, libre, sauvage même un peu, et même très.
06:02 Et je me reconnais dans ce cheval et en fait il m'inspire énormément
06:06 parce que lui aussi il a des conditions, on va dire, fermées.
06:11 C'est-à-dire, il a un espace fermé et il faut qu'il circule l'air.
06:15 Donc c'est un beau cercle, c'est une spirale, mais il y a quand même une limite.
06:21 Et il faut aller au-delà de cette limite dans cette spirale.
06:24 Et c'est ce que je ressens dans ma danse, c'est-à-dire que je suis sur un petit plateau,
06:27 il ne faut pas que je dévie, parce que des fois je danse même dans la nature,
06:29 mais j'ai le droit de dévier un peu.
06:31 Là je ne peux pas dévier, sinon je tombe dans l'eau.
06:33 Donc je suis limitée, mais justement je vais chercher à l'intérieur une spirale comme le cheval
06:38 pour quand même me sentir rebelle et sauvage et aller à fond, à toute vitesse,
06:42 et me faire plaisir, et justement transcender les limites, les frontières,
06:47 au-delà de masculin, féminin, au-delà de iranienne ou française ou africaine ou chinoise,
06:51 au-delà de homme ou femme.
06:53 Et donc je me permets aussi, justement, cette danse de spirale
06:57 amène à ce qu'on aille vers quelque chose d'inconscient.
07:00 Alors normalement ça prend plus de temps, mais justement je fais un exercice avant
07:03 pour vraiment faire un lâcher-prise.
07:04 Et donc ce qui m'intéresse dans cette spirale depuis toujours,
07:07 même dans d'autres formes de danse contemporaines que je fais,
07:10 c'est qu'en fait on peut avoir des mouvements qui viennent d'un coup,
07:14 un peu comme dans un rêve, dans l'inconscient,
07:17 qu'on ne contrôle pas forcément.
07:18 C'est sur le moment, on a envie de faire quelque chose.
07:20 Et moi c'est les musiciennes qui m'ont inspirée, leurs histoires.
07:23 Ce sont des iraniennes, c'est un peu mes sœurs.
07:26 Elles m'ont raconté des histoires personnelles qui m'ont vraiment touchée
07:29 de ce qui leur est arrivé en Iran.
07:31 Et moi ça m'a vraiment inspirée pour ma danse.
07:33 Donc à chaque fois qu'elles jouent cette musique, je danse pour elles aussi.
07:36 Il y a quelque chose de rebelle, un peu de revendication.
07:40 Cette revendication, elle est personnelle pour moi,
07:44 envers tout ce qu'on a vécu en Iran.
07:47 Moi je suis exilée, je n'habite plus là-bas.
07:49 Mais justement, en tant qu'artiste exilée, je ne peux plus retourner en Iran.
07:53 Et je pense que c'est important parce que, justement,
07:56 Bar Tabas nous donne cette chance de nous exprimer librement.
07:59 Même en tant qu'artiste exilée, même en tant qu'iranienne qui habite en Iran,
08:02 comme la chanteuse.
08:04 Et c'est vraiment un plaisir.
08:07 Et donc j'essaie d'exprimer à travers ma danse,
08:09 cette musique et cette histoire des musiciennes.
08:12 Donc oui, j'ai des mouvements un peu guerrières, un peu rebelles,
08:15 qui sont venus comme ça.
08:16 Et après je les ai gardés.
08:18 Le moment où c'est venu, c'est vraiment venu de quelque chose d'intérieur.
08:20 Ce n'est pas du pantomime.
08:22 Et à la fin, oui, je sens quelque chose de...
08:26 un peu comme une revendication à travers la danse.
08:29 C'est plus...
08:30 Oui, voilà, c'est le moment même.
08:32 C'est spontané, c'est impulsif.
08:34 Et ce cheval, il m'inspire parce qu'en fait, à chaque fois qu'il tombe,
08:36 il est déjà tombé deux, trois fois,
08:38 il se relève.
08:39 Donc malgré ça, il se relève,
08:41 et ça me fait penser justement à notre combat.
08:43 Parce que moi, ce n'est pas seulement depuis l'année dernière que je me bats,
08:46 mais depuis très très longtemps,
08:48 pour le droit des femmes.
08:49 Et justement, c'est un combat où même quand on tombe,
08:51 on se relève tout de suite.
08:53 Et on court comme ce cheval.
08:55 Moi, il me fait vraiment bouger.
08:57 Évidemment, je ne peux pas m'arrêter de danser quand je le vois tomber.
09:00 Mais je le vois, je le sens.
09:02 J'ai mal à l'instant pour lui.
09:04 Et quand je le vois se relever et continuer de courir à toute vitesse,
09:07 je me dis, mais même moi, si je tremble un peu,
09:09 parce que moi aussi, ça m'arrive de perdre un peu l'équilibre,
09:11 d'avoir le vertige.
09:13 Je me dis, ce n'est pas grave, je peux continuer.
09:14 Tout comme le cheval, il peut.
09:15 Et c'est vraiment une inspiration super de se sentir unie à ce cheval
09:20 et d'avoir cette sensation de liberté, de libération.
09:24 On a des frissons en nous écoutant.
09:26 Les arbres sont un peu montés partout.
09:28 Oui, mais c'est sur un miroir d'eau et donc il y a un reflet.
09:32 Il y a son inverse.
09:33 Oui, ça, ça représente la verticalité.
09:37 Non, non, pas du tout.
09:38 Vous pouvez finir votre phrase.
09:39 On est en train de communiquer avec nos mains.
09:41 Oui, ce que je trouve intéressant là-dedans,
09:43 alors je ne sais pas si c'est ça que cherchait Barthabas,
09:45 mais moi, c'est comme ça que je l'ai interprété,
09:47 que je trouve cette sensation incroyable.
09:49 C'est qu'en fait, dans la danse soufflée,
09:51 l'homme, ici la femme,
09:53 représente le lien entre le terrestre et le céleste.
09:58 Et donc, cette verticalité est très importante
10:01 parce que justement, on va au-delà de tout.
10:03 On transcende parce qu'on est sur une petite planète qui est la Terre.
10:07 Une toute petite particule dans cette petite galaxie,
10:09 parmi des milliards d'autres galaxies.
10:11 Il faut arrêter de faire des guerres pour des histoires de frontières.
10:13 En fait, on fait partie d'un même corps.
10:15 Donc, au lieu de se battre tout le temps,
10:17 de se faire mal à son bras gauche,
10:19 de se faire mal à son genou, alors qu'on fait partie de la même planète,
10:21 il faut aller au-delà de ça
10:23 et sentir cette transcendance, cette verticalité,
10:25 ce lien avec tout l'univers,
10:27 toute la nature.
10:29 Et c'est ça que je ressens.
10:30 Et le fait d'avoir ce reflet dans l'eau,
10:32 ça va encore plus à l'intérieur.
10:34 C'est-à-dire que ça va vraiment dans le microcosme
10:36 et en même temps, ça va vers le macrocosme.
10:40 Et donc, pour le public, je pense que ça a un effet encore plus fort d'avoir ce reflet.
10:45 Je confirme absolument que le public est conquis,
10:47 que nous trois avons été conquises.
10:49 Merci beaucoup Sarah Degan.
10:51 On vous retrouve dans le spectacle du Théâtre Equest-Rosingarau,
10:53 Femme, Personne.
10:54 Merci.
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