00:00 j'ai deux enfants, Mohamed de 17 ans et ma fille Asya qui a 11 ans.
00:06 Mohamed a été diagnostiqué autiste sévère à l'âge de 6 ans.
00:11 À l'âge de 2 ans, Mohamed, j'avais détecté chez lui quelque chose.
00:19 Mon mari, pour me rassurer, me disait "ne t'inquiète pas, c'est un garçon,
00:25 peut-être qu'il prend un peu plus de temps que les autres enfants,
00:29 mais voilà, faut pas t'inquiéter".
00:32 À l'âge de 3 ans, il est rentré à la maternelle.
00:36 Il ne parlait pas encore.
00:37 À la maternelle, au bout de même pas un mois,
00:42 la maîtresse ainsi que la directrice de l'école maternelle
00:46 m'ont convoquée justement pour faire un point concernant Mohamed.
00:50 Quand je les ai rencontrés, ils m'ont expliqué que Mohamed n'avait pas une attitude adaptée
00:55 pour un enfant de son âge.
00:57 Il ne se comportait pas comme les autres enfants.
00:59 La façon de s'exprimer, c'est qu'il criait, il sautait un peu partout,
01:03 il avait les poings fermés.
01:05 Pour pouvoir l'aider, il fallait monter un dossier MDPH
01:08 pour qu'il puisse être assisté en permanence d'une personne.
01:12 C'est en fin d'année scolaire, en tout cas de sa première année de maternelle,
01:16 où j'ai entendu pour la première fois de ma vie le mot "autiste".
01:22 Mon pédiatre m'a conseillé que Mohamed soit pris en charge auprès d'un CMP,
01:27 un centre médico-psychologique, dans ce centre où il y a plusieurs spécialistes,
01:31 entre autres la psychomotricienne.
01:34 J'ai échangé avec cette professionnelle, elle m'a parlé de bulles autistiques.
01:40 Je me suis renseignée et puis c'est là où j'ai découvert
01:43 que des choses m'ont fait très très peur.
01:48 L'autisme, comme vous le savez très bien, il y a différents degrés d'autisme
01:52 et surtout chaque cas est différent.
01:55 Moi, surtout quand j'ai vu qu'il y avait des extrêmes,
02:01 ça m'a énormément inquiétée.
02:03 J'ai vu vraiment la boule au ventre.
02:05 Depuis ce jour-là, j'ai mis ma vie entre parenthèses.
02:07 Mon fils était pour moi mon combat.
02:11 Mon objectif premier, c'était qu'il devienne autonome.
02:14 Parce qu'on pense tout de suite à après.
02:17 Comment ça va se passer quand on ne sera plus là ?
02:19 C'est la première chose qui m'a traversée l'esprit.
02:21 Que va être son futur ?
02:24 Après, on s'est consacrée totalement à lui.
02:27 On a mis notre vie entre parenthèses.
02:29 Notre fils était notre bataille, notre combat, notre priorité
02:35 avant de penser à nous.
02:38 À quel moment j'ai senti qu'il y avait une amélioration ?
02:43 Je vous dirais au moment où il a intégré l'Institut Médico-Éducatif.
02:53 Car quand Mohamed a passé 4 années et 2 mois à la maternelle,
02:59 il ne prononçait pas un seul mot.
03:01 Il a fallu que j'attende 7 ans après sa naissance
03:06 pour qu'il puisse m'appeler maman.
03:08 Et ça, c'était vraiment très très dur.
03:10 Même aujourd'hui, quand j'en parle encore,
03:13 c'est quelque chose qui me touche énormément.
03:15 Et ce fameux maman, il l'a dit quand il a intégré l'Institut Médico-Éducatif.
03:24 Et un jour, c'est sorti de nulle part,
03:28 il a prononcé ce mot que j'attendais tellement.
03:33 Il l'a prononcé à la maison, maman.
03:36 Ça, ça a été la révélation, je dirais.
03:39 Et puis, on a quand même continué à se battre.
03:43 Donc la parole est venue petit à petit.
03:45 Il avait un gros problème d'alimentation.
03:46 C'est que Mohamed, les moments de repas,
03:49 jusqu'à l'âge de 7 ans, c'était un calvaire.
03:53 Mais vraiment un calvaire, parce qu'il ne mangeait rien, Mohamed.
03:56 Sauf les petits pots, saumon, carottes.
03:59 On essayait d'introduire les pâtes, les frites,
04:02 comme les enfants, je dirais lambda.
04:06 Donc ce genre d'aliments, les enfants sautent dessus.
04:09 Et bien Mohamed, non pas du tout.
04:10 Et je ne remercierai jamais assez tous les professionnels de l'IME de Blanc-Ménil
04:15 pour leur professionnalisme.
04:17 Car les moments de repas, c'était aussi des moments thérapeutiques,
04:21 des moments où les professionnels étaient autour des enfants
04:24 pour justement leur faire découvrir ce qu'ils mangeaient.
04:29 Plus Mohamed progressait, plus on avait de l'espoir.
04:32 Donc on l'a accompagné petit à petit.
04:35 Et c'est vrai qu'il y a eu un changement radical
04:38 quand il a découvert les échecs.
04:41 Donc il y a un avant les échecs et un après les échecs.
04:45 Moi, si vous voulez, il y avait une petite phrase
04:48 que la psychomotricienne avec qui j'échangeais énormément
04:51 et qui m'a toujours dit "Madame Iberraken,
04:53 si vous voulez aider votre enfant, faites-lui découvrir un maximum de choses."
04:58 Donc Mohamed, on lui a fait découvrir l'équitation
05:01 parce qu'on nous avait dit que le contact avec les animaux,
05:05 avec l'animal, pouvait générer chez les enfants autistes des progrès.
05:12 On lui a fait découvrir pas mal de sports.
05:15 Nous, on était quand même une famille qui aime la culture.
05:19 On faisait beaucoup de musées.
05:21 Et les échecs, les échecs, voilà, la découverte également.
05:26 Quand Mohamed était petit, il ne parlait pas encore,
05:28 il y avait chez son oncle un échiquier qui était posé sur la table.
05:33 Mais je voyais qu'il observait l'échiquier et qu'il tournait autour de la table.
05:38 Et donc, quand j'ai entendu qu'il y avait un club,
05:40 l'échiquier blanc-ménilois qui allait ouvrir au Blanc-Ménil,
05:43 je me suis dit "Pourquoi pas, je vais tenter."
05:45 Donc je me suis présentée auprès du président du club.
05:50 Il a ouvert ses bras à Mohamed,
05:51 il m'a même dit qu'il allait le prendre sous son aile.
05:54 Et puis Mohamed, tout de suite, il a accroché avec ce jeu.
05:59 Donc Mohamed qui sautait partout, qui avait du mal à rester figé dans une chaise,
06:05 à se concentrer, tout cela,
06:10 grâce aux échecs, tout cela est arrivé.
06:13 Ça l'a développé intellectuellement
06:16 et donc ça lui a permis d'avancer dans sa scolarité.
06:19 Ça a généré chez lui l'envie de réussir et de gagner, comme il disait à l'époque.
06:25 Il l'a intégré assez à main. Au bout de quelques semaines,
06:30 il a été intégré en inclusion dans une classe classique,
06:35 donc en parallèle.
06:37 Et petit à petit, il a fait son petit bout de chemin.
06:39 Donc ça se passait très bien.
06:41 Je dirais, quand il réussissait,
06:44 quand il y avait des choses qui n'allaient pas, ça le mettait quand même dans des états.
06:47 Par contre, arrivé au collège,
06:49 on a découvert un autre Mohamed excellent dans ce qu'il entreprenait,
06:56 un élève modèle. Et d'ailleurs, un de ses professeurs, je me rappelle,
07:00 qui m'avait dit "si on ne pouvait avoir que des Mohamed en classe,
07:03 ça serait l'idéal pour vous dire".
07:04 Les moyennes générales, ça partait de 18 à 19 de moyenne générale,
07:10 dans toutes les matières, et tout se passait bien.
07:13 Et puis bon, il a obtenu son brevet avec mention "très bien".
07:19 Dans le projet qu'on voulait pour Mohamed,
07:21 c'était qu'il intègre un internat pour qu'il puisse prendre son envol quelque part.
07:26 Et donc, en cherchant sur Internet, par hasard,
07:29 on voit le lycée militaire Saint-Cyr, pas très loin de chez nous.
07:32 Il rentrait complètement dans les conditions.
07:34 On a monté un dossier avec Mohamed,
07:36 il a fait sa lettre de motivation,
07:38 nous, en tant que parents, on a fait notre lettre de motivation.
07:41 Et puis, il s'avérait que Mohamed a été sélectionné.
07:45 Et aujourd'hui, il est au sein du lycée,
07:48 tout s'est bien passé, il a eu un tableau d'honneur.
07:52 On est fiers de lui, et ses enseignants sont fiers de lui,
07:56 parce qu'il n'a pas arrêté que de progresser.
07:59 Les valeurs du lycée militaire de Saint-Cyr-l'École sont
08:02 excellence, travail, ce que Mohamed avait déjà,
08:06 parce qu'il vise l'excellence, et c'est un archarné de travail.
08:10 Et la dernière valeur, c'est la camaraderie.
08:13 Et là, la camaraderie, c'est ce qui lui manquait à Mohamed.
08:16 Mohamed avance petit à petit, concernant les échecs.
08:20 Il y a eu un tournoi au Cercle des Armées,
08:24 et Mohamed y a participé.
08:27 C'était un tournoi national, et Mohamed est arrivé 3e.
08:30 Donc, une fierté, et lui, il était vraiment aux anges.
08:36 Il a un objectif de devenir maître d'échecs, bien évidemment.
08:39 Mohamed, aujourd'hui, a 17 ans,
08:42 et il souhaite avancer, faire de longues études,
08:47 et d'intégrer Polytechnique.
08:49 Et c'est vrai que tout ce qui touche également à la cyberdéfense,
08:53 ça l'intéresse beaucoup.
08:55 Aujourd'hui, pour Mohamed, l'autisme, il a fait de grands pas en avant.
09:00 Il avance. Je pense que c'est un handicap qui gardera à vie,
09:06 mais il va s'en accommoder,
09:09 et je pense que dans quelques années, ça ne se verra plus comme aujourd'hui.
09:15 Je dirais que je n'ai pas été accompagnée par les institutions.
09:20 Ça, c'est une certitude.
09:22 Il a fallu que je me batte contre les institutions,
09:24 l'éducation nationale, pour que mon fils, on ne le mette pas dans des cases.
09:30 On s'est vu nous fermer des portes devant nous.
09:34 J'ai été reçue par des inspecteurs qui étaient à l'écoute,
09:39 quand j'étais en phase 2,
09:41 mais derrière, il n'y avait rien de concret.
09:45 Par contre, ce que je peux dire, c'est que tous les professionnels
09:49 que Mohamed a rencontrés durant son parcours
09:52 ont été vraiment formidables.
09:55 Aujourd'hui, Mohamed a 17 ans, et c'est aujourd'hui où je pense à moi.
10:00 Je reprends ma vie de femme, ma vie avec mes amis,
10:06 donc je prends plus de décisions pour moi.
10:09 Les éditions Fayard m'ont donné la possibilité d'écrire mon histoire,
10:14 mais l'objectif de ce livre, "Je n'ai plus peur, maman",
10:18 c'est d'aider et de donner de l'espoir aux parents
10:23 qui sont concernés par un enfant en situation d'handicap.
10:26 Si j'ai aidé une famille à garder espoir,
10:29 c'est ma plus grande victoire, je dirais.
10:33 [Générique]
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