00:00 Parce qu'un enfant qui vous dit qu'il ne veut pas jouer avec vous,
00:02 quand on grandit, on oublie ça.
00:05 Mais un enfant qui vous dit qu'il ne veut pas jouer avec vous
00:07 parce que vous êtes noir, arabe, asiatique, rome,
00:11 ça on s'en souvient.
00:12 Je m'appelle Grassley, je suis écrivaine et co-autrice du livre
00:18 « Kiff ta race » avec Rokhaya Diallo.
00:20 Je suis mère de trois enfants en âge d'aller à l'école.
00:24 J'ai deux enfants qui sont au collège et ma dernière est en primaire.
00:29 Mes enfants connaissent des situations de racisme
00:33 qui sont très similaires à ce que moi j'ai vécu à leur âge il y a 30 ans.
00:38 C'est rageant même, on se sent impuissant en fait face à ça.
00:41 Une jeune fille de l'école de mes enfants, aux origines asiatiques,
00:46 on l'a traité de corona et elle a été rejetée par ses camarades.
00:50 On ne voulait pas lui donner la main parce qu'on avait peur du virus.
00:52 J'ai déjà entendu dire que les enfants seraient cruels entre eux
00:55 et qu'il y a de la méchanceté dans la cour de récréation,
00:58 comme si c'était quelque chose de naturel et que ce serait une fatalité.
01:02 En fait les enfants ne naissent pas avec du racisme dans leur cœur.
01:04 C'est à force d'entendre des adultes, voir des personnes agir,
01:08 de regarder peut-être des films qui sont imprégnés de racisme,
01:12 ce racisme déteint sur ces enfants.
01:15 De la même manière qu'on a baigné dedans et qu'on reproduit le racisme,
01:20 on peut aussi apprendre l'antiracisme,
01:22 s'affranchir de ces idées reçues, ces stéréotypes et ces préjugés.
01:27 Quand on est parent d'un enfant qui subit du racisme,
01:31 notre instinct c'est celui de protection.
01:33 Mes enfants, je ne suis pas leur seule interlocutrice.
01:35 Et je ne peux pas empêcher qu'ils soient confrontés au racisme.
01:38 Les copains, l'école, ils ont une vie en dehors de moi.
01:41 Et si je ne peux pas faire que ça n'arrive jamais,
01:44 je peux être là pour eux lorsque ça arrive,
01:47 qu'ils ont besoin de m'en parler.
01:49 Ce qui fait que le racisme se perpétue,
01:50 c'est aussi le déni et le silence et l'indifférence
01:53 dans laquelle on est plongé quand on vit du racisme.
01:55 Ça se manifeste de beaucoup de manières.
01:58 Ça bat des petites phrases dans la cour de récréation,
02:00 chez nous, dans la rue, que nos enfants peuvent entendre.
02:03 C'est des petites phrases piquantes
02:04 qui gardent le champ libre aux plus violentes expressions du racisme.
02:09 Pour moi c'est très important de le détecter déjà,
02:12 de savoir que c'est ça, de savoir ce qui s'est passé,
02:15 de leur demander comment ils se sentent dans cette situation-là,
02:18 comment ils ont réagi, comment ils auraient voulu réagir.
02:22 L'idée c'est de leur permettre de ne pas garder ce poids
02:25 et qu'il pèse trop sur leurs épaules.
02:27 Parce qu'un enfant qui vous dit qu'il ne veut pas jouer avec vous,
02:30 quand on grandit, on oublie ça.
02:33 Mais un enfant qui vous dit qu'il ne veut pas jouer avec vous
02:35 parce que vous êtes noir, arabe, asiatique, rome,
02:38 ça on s'en souvient.
02:40 Et ça nous marque vraiment au fer rouge.
02:42 C'est humiliant, c'est dégradant,
02:43 et il y a cette négativité qu'on conserve.
02:46 Et ce que je veux dire à mes enfants,
02:47 c'est que je leur explique à partir d'une situation qu'ils ont vécue,
02:50 ce que c'est que le racisme.
02:51 Pourquoi on en a hérité aujourd'hui,
02:53 et que ce n'est pas leur faute.
02:54 Ça c'est très important de leur dire que ce n'est pas de leur fait.
02:57 Ils n'ont pas à en avoir honte.
02:59 Même quand on n'est pas directement la cible du racisme,
03:02 on reste concerné par le racisme qui existe dans la société.
03:05 Une société dans laquelle le racisme perdure
03:08 n'est pas une société qui porte en elle le respect de tous et toutes.
03:14 Si vous êtes l'auteur, l'autrice ou témoin de racisme,
03:18 ou si votre enfant est dans cette situation,
03:20 il est important d'adresser le racisme.
03:22 Parce que c'est réellement la mise sous silence
03:24 qui permet que le racisme continue à avoir autant de place,
03:28 et à gêner et à peser sur autant de personnes.
03:31 Je vais vous raconter une histoire qui m'est arrivée
03:34 à l'école primaire avec ma fille.
03:35 Ma fille est rentrée un jour avec un dessin qu'une camarade lui avait fait.
03:38 Ce dessin, c'était un personnage avec des yeux en forme de trait.
03:41 Comme ça.
03:42 Mais elle me dit "mais ce dessin, il me ressemblait,
03:45 mais il ne me ressemble pas du tout".
03:46 Bon, ma fille, elle a des yeux comme des billes.
03:48 Et elle a déjà compris que derrière ce dessin,
03:51 il y a une négativité.
03:52 Il ne lui ressemble pas, mais on lui rappelle toujours que c'est elle.
03:56 Et que c'est un terreau fertile pour des brimades,
03:59 et des moqueries, et éventuellement des discriminations.
04:02 Je parle à ma fille, je lui dis que oui, c'est ça, c'est une question raciste.
04:05 Que évidemment, ce dessin ne lui ressemble pas.
04:06 Et qu'elle a raison de ne pas être contente,
04:09 de ne pas être satisfaite de ça.
04:11 Et que si elle me permet, je vais en parler aux parents.
04:14 Que c'est important en fait, qu'on puisse discuter et échanger là-dessus.
04:17 Et évidemment, les parents, ils étaient à l'écoute
04:19 quand je leur ai exposé la situation.
04:21 On n'est pas à l'aise quand on apprend que notre enfant
04:25 a pu tenir ce genre de propos.
04:27 Une des premières réactions, c'est le déni.
04:29 Ce n'était pas son intention de la blesser.
04:31 Et en fait, ce qui compte là, au moment où je leur parle,
04:33 ce n'est pas l'intention de leur gamine.
04:34 En fait, c'est les conséquences sur la mienne.
04:36 Donc, je leur explique que l'histoire a hiérarchisé les gens,
04:41 et qu'il y a des gens qui me ressemblent.
04:43 On les a mises dans une catégorie, une prétendue race.
04:46 Et on aurait tous des petits yeux, on appelle ça des yeux bridés,
04:49 comme si c'était limité.
04:51 Je ne sais pas du tout, je vois très bien avec mes yeux.
04:52 Ça assigne une catégorie de gens à cette race.
04:55 Et donc, j'ai expliqué aux parents qu'en fait, c'est comme ça.
04:59 C'est en adressant la question du racisme avec nos enfants,
05:01 qu'on les éduque dans leurs interactions sociales,
05:04 futures et présentes.
05:05 La petite fille, elle a très bien compris.
05:06 Elle était navrée d'avoir fait du mal à sa copine.
05:08 Elle s'est excusée et je pense, je suis assez certaine,
05:11 qu'elle ne dessinera plus des yeux en forme de traits
05:13 pour illustrer une gamine aux origines asiatiques.
05:17 C'est vraiment une constante dans la lutte contre le racisme.
05:20 C'est vraiment de nommer le racisme, de dire non,
05:22 ça ce que tu as dit, c'est raciste, mais je t'explique pourquoi
05:26 et je suis sûre que tu vas comprendre.
05:27 On pourra repartir sur une base saine
05:30 où on nommait pas les gens dans des catégories où ils sont réduits.
05:33 Comment on apprend à un enfant à s'aimer ?
05:35 Je crois que c'est une grosse question.
05:37 Je crois qu'on peut poser la même question aux adultes.
05:39 J'essaye de procurer à mes enfants des représentations positives,
05:43 de qui ils sont et de la société qui les entoure.
05:45 Donc que ce soit des livres, des séries, des films, des dessins animés.
05:49 Vraiment, c'est important que nos enfants se retrouvent,
05:53 qu'ils puissent imaginer, qu'ils puissent se projeter,
05:56 qu'ils puissent bien sûr aussi s'identifier à des personnes
05:58 qui ne leur ressemblent pas,
06:00 mais que tout ça se soit sous le signe de la pluralité.
06:04 Ça n'empêche pas aussi de regarder des classiques
06:06 et de déconstruire avec eux, d'avoir des discussions
06:08 sur les messages sexistes, parfois racistes,
06:11 que des productions portent.
06:12 Et on les défait ensemble, on en parle.
06:14 J'ai envie que mes enfants se sentent libres
06:15 d'être qui ils sont et qui ils veulent être.
06:17 Il faut qu'on soit conscient des rapports de force qui sont à l'œuvre.
06:20 Qu'est-ce qu'on attend d'une fille, d'une femme aujourd'hui
06:23 et comment on peut les détourner ?
06:25 Qu'est-ce qu'on attend d'un garçon et d'un homme
06:27 et comment on peut s'en affranchir ?
06:29 Qu'est-ce qu'on fait peser sur les femmes et hommes noirs,
06:34 asiatiques, arabes, roms ?
06:36 Et comment ne pas se laisser enfermer par ces assignations ?
06:39 Ce sont des sujets et des conversations que j'ai à cœur
06:41 d'amener tous les jours sur la table,
06:44 personnellement et professionnellement,
06:45 pour qu'on puisse collectivement s'en détacher.
06:49 De plus en plus, nos enfants sont sensibles
06:51 aux questions qui agitent la société,
06:54 que ce soit le sexisme, le racisme,
06:58 la lutte contre l'homophobie.
07:00 C'est vraiment important que nous aussi, en tant que parents,
07:03 on s'en saisisse pour être à leur côté dans cette réflexion,
07:06 pour les accompagner, grandir en même temps qu'eux
07:09 sur ce bouillonnement qui existe
07:13 et qui nous permet d'avancer tous ensemble.
07:16 ♪ ♪ ♪
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