00:00 Bonjour Raphaël Nédilco, merci d'avoir accepté l'invitation de Télématin.
00:03 Vous êtes officier de police judiciaire au commissariat de Châlons-sur-Saune.
00:07 Vous avez travaillé 7 ans au 36 Quai des Orfèvres et 8 ans à la police judiciaire de Dijon.
00:13 Alors votre spécialité à vous, si on peut appeler ça comme ça, ce sont les "cold case".
00:18 Pour commencer, est-ce que vous pouvez nous rappeler ce que c'est, ce que sont les "cold case" ?
00:22 – Alors déjà c'est une définition qui a été précisée dernièrement
00:26 à la suite de l'étude de la commission de la chancellerie
00:28 qui a conduit à la création du pôle "cold case" de Nanterre le 1er mars 2022.
00:33 Ce sont des meurtres non résolus, des crimes, des viols et aussi des disparitions inquiétantes
00:39 dont l'ancienneté remonte à plus de 18 mois.
00:42 – D'accord, donc tout crime dont on n'a pas trouvé l'origine de plus de 18 mois est un "cold case".
00:46 Mais pourquoi vous avez cet intérêt particulier, vous, pour ces affaires non résolues ?
00:51 – Alors il faut prendre le problème de façon beaucoup plus générale.
00:54 Moi j'ai eu, de par mon passage au Quai des Orfèvres, au QLADPJ de Dijon,
00:58 une appétence particulière pour l'homicide de façon générale.
01:01 Mais lorsque je suis arrivé du Quai des Orfèvres à Dijon,
01:04 j'ai trouvé en portefeuille des dossiers particulièrement anciens
01:07 dont leurs caractéristiques ont particulièrement attisé mon intérêt,
01:12 de par la qualité des victimes notamment.
01:14 – Alors votre livre est intitulé "L'obstiné", pourquoi ?
01:17 Il faut vraiment être obstiné pour résoudre ces affaires ?
01:19 – Oui, surtout lorsque dans le plus ancien des deux cas dont je me suis occupé,
01:23 l'affaire Christelle Maheri de 1986,
01:26 vous avez une famille dans la souffrance puisque en plus d'avoir perdu un enfant,
01:30 ce sont des gens qui ont été laissés pour compte par les institutions
01:33 à peine au bout de six mois puisqu'ils n'ont vu plus aucun enquêteur ni magistrat
01:37 pour conduire à une ordonnance de non-lieu reçue par voie postale en février 1990.
01:43 – Il faut une sacrée obstination pour continuer à enquêter
01:46 alors que tout le monde a fermé le dossier.
01:48 – Oui, et puis s'ajoute à cela en plus une destruction
01:52 complètement incompréhensible des scellés judiciaires à la fin des années 90,
01:56 donc il n'y avait, tel qu'on considère maintenant,
01:58 aucune chance scientifique de pouvoir faire avancer le dossier,
02:01 donc il a fallu trouver autre chose.
02:03 – Alors la preuve de votre obstination c'est que justement deux grandes affaires
02:07 ont marqué votre carrière à l'époque des disparus de l'Assis,
02:10 vous venez d'en parler, c'est l'affaire Maheri et l'affaire Blétris,
02:14 deux jeunes filles qui partageaient le même prénom, Christelle,
02:18 et qui ont été sauvagement assassinées en Saône-et-Loire.
02:21 Vous avez résolu ces affaires respectivement au bout de 25 ans pour l'une
02:24 et 18 ans pour l'autre, qu'est-ce qu'on ressent quand on parvient,
02:27 après autant de temps, à trouver justement le criminel et à faire éclater la vérité ?
02:32 – Alors d'abord c'est de l'incompréhension puisque des leçons devraient être tirées
02:37 justement des difficultés qui sont celles de ces enquêteurs,
02:39 puisque je ne suis pas le seul, bien évidemment,
02:41 j'ai plein de collègues policiers et gendarmes
02:43 qui sont passionnés par ces meurtres non résolus,
02:46 mais si vous voulez c'est la difficulté d'avoir, pour la plupart d'entre nous,
02:49 à traiter ces dossiers en plus d'une actualité chargée
02:52 puisqu'ils ne font pas pour la plupart partie de services dédiés
02:55 aux traitements criminels anciens.
02:58 – Donc ils n'ont pas le temps ?
02:59 – Ils n'ont pas le temps et ils sont obligés de compter sur la résolution
03:04 des familles des victimes qui sont rassemblées en association
03:08 et par des actions financées, leurs frais de justice
03:11 ainsi que les frais de justice de toutes les familles qui sont affiliées,
03:15 elles servent également d'aiguillon servant à vaincre l'inertie de la justice.
03:19 Donc sans l'action de ces gens qui sont des gens absolument extraordinaires,
03:23 je n'aurais rien pu faire.
03:24 – Alors ce qui caractérise votre méthode enquête,
03:26 c'est votre implication sans borne, notamment auprès des familles de victimes,
03:30 on vous a d'ailleurs beaucoup reproché cette implication dans vos enquêtes,
03:34 mais pour vous c'est vraiment indispensable d'avoir ce lien intime,
03:36 notamment avec les familles de victimes, on ne peut pas travailler autrement ?
03:39 – Oui, déjà c'est à la base de ma vocation,
03:41 je n'ai pas attendu que mon administration me remette un code de déontologie
03:45 pour avoir sens de l'humain, que ce soit l'humanité de la victime
03:49 ou l'humanité du mis en cause,
03:50 j'avais reçu ça dans mon éducation, aussi bien humaine que spirituelle.
03:55 Donc si vous voulez, quand vous vous retrouvez dépositaires d'une autorité publique,
03:59 en contact direct avec des gens qui ont eu la double peine,
04:02 celle de la disparition d'un proche et celle de l'oubli des institutions,
04:06 vous ne pouvez rentrer qu'en communion, qu'en phase avec leur souffrance.
04:09 – Mais cette communion, cette phase justement,
04:12 être en phase avec les familles de victimes, c'est aussi très éprouvant,
04:15 pour vous personnellement, vous avez eu beaucoup de pépins de sang,
04:18 vous avez fait deux burn-out, un infarctus, vous avez vécu un divorce,
04:22 franchement, vous n'avez jamais voulu arrêter tout ça ?
04:25 Parce que c'est tellement glauque, excusez-moi,
04:27 mais ça vous implique forcément, vous dans votre vie ?
04:29 – Oui, bien évidemment, mais ça fait partie de ces métiers,
04:32 au même titre que l'enseignement ou le corps médical,
04:35 où on promet de se consacrer totalement aux personnes qui vous sont confiées.
04:39 Moi, je me suis retrouvé récipiendaire de dossiers particulièrement complexes,
04:44 aussi bien humainement que judiciairement parlant,
04:47 j'ai fait la promesse de les aider jusqu'au bout,
04:49 et ma promesse, je continue à la respecter aujourd'hui en écrivant ce livre.
04:53 – Alors dans votre livre justement,
04:54 vous livrez également une critique acérée de votre institution,
04:57 notamment de la police judiciaire de Dijon,
05:00 vous pointez des policiers fainéants,
05:02 que vous nommez "chatte-coussin" et une hiérarchie bas de plafond,
05:06 franchement, ces propos, ça ne doit pas vous attirer à la sympathie de vos collègues,
05:09 vous êtes un peu seul, non ?
05:10 – Alors, c'est un peu le cadet de mes soucis,
05:12 dans la mesure où vous vous retrouvez sur le terrain à plonger votre regard
05:15 dans celui de victimes qui ne comprennent pas ce qui leur est arrivé,
05:18 qui sont incapables de parler de leur propre enfant,
05:21 parce que pour eux, tout s'est écrasé en l'espace de quelques minutes, de quelques heures,
05:26 donc ce que les gens pensent de ma façon de m'y prendre,
05:29 c'est le cadet de mes soucis, le plus important c'est que la police,
05:32 la police judiciaire, le service d'enquête,
05:34 est un service d'appétence et de compétence,
05:36 avec des anciens qui transmettent ce qu'ils ont reçu avec vocation, avec foi,
05:40 et qui assurent un encadrement,
05:42 et c'est quelque chose qu'on a tendance à perdre aujourd'hui.
05:44 – Alors, en tout cas, pas beaucoup de reconnaissance de la part de vos collègues,
05:47 vous racontez notamment un pot de départ,
05:49 racontez-nous ce qui s'est passé lors de ce pot de départ, c'est infusant.
05:52 – Oui, c'est un pot de départ qui a été assuré par l'un de mes supérieurs,
05:57 qui au préalable de son discours, va mettre en avant justement ces deux dossiers
06:02 qui resteront certainement les plus marquants du service et ceux de ma carrière,
06:06 mais qui n'est pas foutu de restituer le bon prénom des deux victimes,
06:10 donc c'est un grand moment de flottement, oui.
06:11 – C'est ça, Isabelle à la place de Christelle ?
06:13 – Isabelle à la place de Christelle, effectivement.
06:15 – Bon, bref, pour se donner les moyens de résoudre ces affaires non élucidées,
06:19 on a parlé du pôle Colquès qui a été créé au Parc des Nanterres,
06:22 il en faudrait partout en France ?
06:24 – Oui, alors là c'est un avis technicien, puisque pour avoir été sur le terrain
06:28 et avoir été justement la direction d'enquête résolue,
06:30 je peux me prévaloir d'une certaine expérience dont je vous fais part aujourd'hui.
06:33 C'est une bonne nouvelle la création du pôle de magistrats à Nanterre,
06:37 puisque les magistrats sont énormément chargés dans leur cabinet,
06:40 je suis devenu ami avec pas mal d'entre eux pour vous dire
06:43 que c'est très difficile pour eux.
06:44 Donc avoir des magistrats dédiés à cette matière, c'est une bonne chose.
06:48 Le nombre de dossiers qui va affluer au cours de l'année
06:51 sera tellement considérable que je crains qu'il ne suffise pas,
06:54 mais plus que ce pôle de magistrats dédié,
06:56 je pense qu'il est indispensable de créer de pôles d'enquêteurs dédiés,
07:00 si possible mixtes, alors moi j'ai une appétence pour travailler
07:03 avec les gendarmes qui sont des gens extrêmement compétents,
07:06 et à travers le territoire, puisque le travail d'enquêteur
07:09 demeure un travail de terrain.
07:11 Eh bien merci beaucoup Raphaël Nédilco,
07:13 je rappelle la sortie de votre livre "L'obstiné, confession d'un flic
07:17 qui exhume des colcaises" chez Studio Fact Édition,
07:21 et c'est passionnant.
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