00:00 Ces hélicoptères russes volent au-dessus des eaux du Dniepr au nord de Kiev.
00:06 24 février 2022, c'est le premier jour de l'invasion en Ukraine.
00:11 Ils sont bourrés de troupes d'élite, des parachutistes de la 45e brigade Spetnaz,
00:18 plus généralement appelée VDV.
00:20 Leur objectif, capturer l'aéroport d'Ostomel.
00:25 À Chek News, on a interrogé des experts.
00:31 C'est un plan qui peut sembler intéressant, le problème c'est qu'il a échoué.
00:35 Retrouver des soldats qui ont pris part à cette bataille.
00:37 Ils ont lancé la première grenade.
00:39 J'ai compris qu'ils savaient qu'on était là.
00:41 J'ai donné l'ordre d'y aller.
00:42 Et rassembler les images des combats pour raconter ces quelques dizaines d'heures
00:46 où Moscou a perdu son Paris et peut-être sa guerre.
00:48 La prise de l'aéroport permet d'amener des avions,
01:01 débarquant des troupes et du matériel,
01:03 rapidement rentrer dans Kiev dans l'hypothèse d'une décapitation du pouvoir
01:08 avant que les Ukrainiens aient pu s'organiser.
01:11 Ça en tout cas, ça peut être le plan.
01:12 Pour accomplir cette mission, les parachutistes russes décollent de Biélorussie.
01:17 Longent le réservoir de Kiev et traversent le Dniepr vers les pistes d'Ostomel.
01:24 Plusieurs appareils sont abattus durant le trajet par les Ukrainiens.
01:29 Mais le gros DVD des Russes arrive à destination.
01:35 Si on le sait, c'est qu'une majeure partie de la bataille
01:37 a été filmée directement par les soldats russes.
01:39 Probablement pour alimenter de futurs films de propagande ou immortaliser l'assaut.
01:46 Après avoir débarqué, les Russes prennent possession des bâtiments.
01:50 Ils placent des missiles anti-chars, des mortiers, ils consolident leur position.
01:57 Face à la caméra, un des soldats de Moscou
01:59 attache un drapeau russe sur le toit de la tour de contrôle.
02:02 L'image des couleurs russes hissées au-dessus de l'aéroport
02:04 fera la joie de la propagande du Kremlin.
02:06 Mais elle ne reflète pas l'incertitude qui va régner à Ostomel le reste de la journée.
02:13 De l'autre côté du front, en milieu d'après-midi,
02:15 l'état-major ukrainien pense déjà avoir repris l'aéroport.
02:18 C'est le flou.
02:19 Qui contrôle réellement Ostomel ?
02:23 Un reporter de CNN se rend sur le site pour le vérifier.
02:28 Mais à 16h pile, quand ils commencent son direct,
02:30 ce ne sont pas des hommes de Kiev qu'ils croisent,
02:31 mais des parachutistes russes, bien implantés.
02:34 Les VDV, qui ont installé un lance-missile anti-char et un tireur d'élite,
02:37 scrutent vers l'ouest, en direction de Kiev.
02:41 Devant les caméras, ils ouvrent le feu.
02:43 Les combats pour l'aéroport continuent.
02:53 [Sonnerie de téléphone]
02:57 Je peux utiliser ?
02:59 Pour moi il est bien.
03:01 Anatoli est un parachutiste ukrainien.
03:03 À 18h, il décolle pour mener la contre-offensive sur Ostomel avec 42 de ses hommes.
03:08 L'aéroport est toujours occupé par les Russes.
03:10 À ce moment-là, nous savions que 18 avions-cargos russes étaient en route,
03:14 avec des troupes d'assaut et des blindés pour la prise de Kiev.
03:17 Notre mission était de ne pas les laisser atterrir.
03:20 Et pour ceux qui allaient réussir à se poser,
03:22 et bien de les détruire, purement et simplement.
03:25 On a atterri à environ 3 km de l'aéroport.
03:31 Dès qu'on a débarqué, ils nous ont tirés dessus,
03:34 avec des mortiers de 82 mm.
03:36 C'étaient des soldats professionnels.
03:39 Dans ces conditions, nous n'avions qu'une seule option, la vitesse.
03:44 Les soldats ukrainiens parviennent à atteindre le bord de l'aéroport.
03:47 Problème, ils découvrent un mur de plusieurs mètres
03:49 et des barbelés qui leur bloquent le passage.
03:51 Anatoli est le seul à posséder une pince.
03:53 Il entreprend de couper les barbelés, mais dans la pénombre,
03:56 il aperçoit plusieurs groupes de parachutistes russes de l'autre côté du mur.
04:00 Ils ont lancé la première grenade.
04:02 J'ai compris qu'ils savaient qu'on était là.
04:04 J'ai donné l'ordre d'y aller.
04:06 Je me suis mis à quatre pattes et les membres de mon groupe
04:09 ont commencé à entrer dans l'aéroport en prenant appui sur mon dos.
04:12 Et là, j'ai réalisé qu'ils étaient en train de nous tirer dessus.
04:16 Chek News a retrouvé le récit d'un VDV russe,
04:18 présent de l'autre côté du mur.
04:20 Un témoignage dans lequel Anatoli retrouve plusieurs éléments cohérents
04:23 avec les événements qu'il a vécus.
04:25 Les ukrainiens n'ont pas perdu de temps non plus
04:27 et ont fait quelques préparatifs pour passer à l'offensive.
04:29 Ils avaient coupé le barbelé à environ 150 mètres de notre position.
04:33 C'était comme un stand de tir.
04:35 Vous vous asseyez dans un confortable terrier
04:38 et vous tirez sur des cibles.
04:40 Ces cibles sont les cinq soldats d'Anatoli,
04:43 bloqués de l'autre côté du mur.
04:45 Ils sont cloués au sol par les tirs des VDV.
04:48 Les parachutistes ukrainiens tentent de riposter,
04:50 mais des grenades blessent gravement trois des hommes bloqués du côté des russes.
04:53 Tout ce bordel arrive d'un coup, simultanément.
04:57 Et des gars de l'autre côté,
04:59 comme on l'a appris plus tard, leurs blessures étaient, disons, graves.
05:03 Elles les ont conduits à une perte de sang importante.
05:06 Ils criaient fort, ce qui a beaucoup démoralisé mes soldats.
05:09 Au même moment, d'autres unités ukrainiennes
05:16 essayent elles aussi d'attaquer l'aéroport,
05:18 mais toutes subissent des pertes.
05:20 Elles se replient une à une,
05:22 les parachutistes d'Anatoli sont les derniers à se battre à l'aéroport.
05:25 Ils restent pour diriger des tirs d'artillerie
05:27 sur les forces russes qui tiennent encore les pistes.
05:30 Finalement, les soldats d'Anatoli se retirent à leur tour.
05:34 Ils laissent derrière eux trois de leurs hommes,
05:36 dont deux ne survivront pas.
05:38 Il m'était déjà arrivé de perdre des amis,
05:42 mais pas des gens qui étaient sous mon autorité.
05:44 Et encore moins avec des décisions aussi lourdes
05:47 comme l'impossibilité de sortir les corps des gars.
05:50 Ça m'a beaucoup frappé moralement.
05:54 Si c'était à refaire, j'aurais fait la même chose, à nouveau.
05:57 Mais connaissant déjà les pertes qu'on a subies,
06:00 j'aurais fait en sorte que les gars ne tombent pas.
06:03 C'est la seule chose que j'aurais changé.
06:05 Je serais monté dans cet hélicoptère,
06:07 je me serais porté volontaire pour monter dans cet hélicoptère,
06:10 mais j'aurais fait tout mon possible pour que les gars ne meurent pas.
06:13 Mais la mission ne s'arrête pas là pour les parachutistes.
06:20 Quand on est arrivé au bord du champ,
06:23 on a entendu le bourdonnement des moteurs d'avion.
06:26 Anatoli et ses hommes entendent au moins un avion cargo russe.
06:29 Des appareils qu'ils doivent à tout prix abattre.
06:31 Le soldat de son groupe équipé d'un lanceur antiaérien
06:33 scrute son radar et essaye de verrouiller la cible.
06:36 Au bout de quelques instants, le bruit des réacteurs change.
06:40 Les parachutistes ukrainiens comprennent que l'avion a fait demi-tour.
06:42 L'objectif numéro un était rempli.
06:46 Les avions russes n'allaient pas se poser à Ostomel.
06:51 Et de fait, aucun avion ne se posera à Ostomel.
06:54 Car même si les forces ukrainiennes n'ont pas réussi à prendre l'aéroport,
06:57 elles ont maintenu assez de pression sur les VDV pour bloquer leur opération.
07:02 Et en réalité, l'utilisation de l'aéroport devient impossible.
07:06 Sans prendre des risques insensés,
07:08 l'aéroport devient donc bel et bien une tête de pont de troupes russes,
07:12 mais ne permet pas de ramener ces renforts
07:16 qui eux devaient prendre des objectifs dans Kiev.
07:18 Au 25 au soir, on peut déjà dire que
07:21 l'intérêt de la prise de l'aéroport a quasiment disparu.
07:25 Les combats pour Ostomel continuent les jours suivants
07:27 jusqu'à l'arrivée tardive des renforts russes par le nord,
07:29 le 26 et 27 février.
07:31 Pourtant, la bataille est perdue.
07:34 Les colonnes russes au nord de Kiev vont progressivement s'effondrer
07:38 sous le poids de leurs insuffisances.
07:40 Insuffisance qui, encore une fois, n'aurait pas été un problème
07:43 si l'armée russe avait pu saisir Kiev dans les premiers jours.
07:46 À partir du moment où l'armée russe échoue dans ses premiers jours,
07:50 elle est condamnée à rentrer dans une guerre pour laquelle elle n'est pas bâtie.
07:53 Pire encore, Ostomel devient un enfer pour l'armée russe.
07:57 Elle y perd une centaine de véhicules à partir du 27 au soir.
08:01 Les tentatives russes d'avancer vers Kiev sont un échec.
08:03 Chaque attaque des forces du Kremlin se heurte à la résistance et la combativité ukrainienne.
08:08 Les troupes d'élite russe, comme les parachutistes, sont décimées au fil des semaines.
08:13 Après un ultime assaut raté sur la capitale,
08:16 les forces de Moscou se retirent laborieusement d'Ostomel et de toute la région.
08:22 Dès que l'aéroport est libéré, début avril, les Ukrainiens y organisent une remise de médailles.
08:28 La bataille de Kiev est officiellement perdue pour Moscou.
08:31 Poutine a perdu son pari et raté sa guerre éclair.
08:35 En réalité, cette armée russe professionnelle qui avait utilisé une partie des bénéfices de l'armée soviétique
08:42 et des stocks massifs de l'armée soviétique,
08:45 cette armée-là, quoi qu'il arrive, elle n'existera plus sous la forme qu'elle avait.
08:51 Et l'armée russe de demain, qui sera probablement un adversaire important et toujours dangereux,
08:59 en tout cas, ça ne sera pas le même.
09:01 Et ça va nécessiter des moyens considérables à la Russie pour reconstituer l'armée qu'elle a perdue,
09:07 sans parler du choc de l'humiliation qui, lui, risque de durer des mois.
09:20 Vous pouvez retrouver la version longue de cette enquête dans la rubrique TechNews de Libération.
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