00:00 La femme de Tchaïkovski, c'est un concentré d'âme russe qui ne plaira pas du tout à Vladimir Poutine.
00:29 Kirill Serebrynnikov a raconté que quand il a proposé aux autorités russes de faire un film sur Tchaïkovski,
00:38 ou plus exactement sur la femme de Tchaïkovski, il lui a dit "c'est une très bonne idée, c'est formidable"
00:42 et quand il a dit "je vais vous montrer vraiment qui il était homosexuel",
00:46 il a dit "ah mais non, mais c'est pas possible, Tchaïkovski n'était pas homosexuel".
00:48 Voilà, on était quand même dans un déni de ce qu'était Tchaïkovski.
00:52 Il le montre sans aucun problème et il le montre à travers le regard de son épouse.
00:57 Alors il y a un malentendu évidemment au début, puisque Antonina, toute jeune,
01:01 s'éprend de Tchaïkovski, qui a déjà un certain âge, qui n'a jamais été mariée,
01:08 et qui lui dit "red flag, je n'ai jamais aimé aucune femme".
01:12 Et au lieu de s'affoler, de se dire "tiens c'est bizarre quand même, un grand gaillard comme ça",
01:17 elle se dit "ben il m'aimera moi et on va vivre une histoire absolument passionnelle".
01:20 Il l'épouse et on sait tout de suite, dès la séquence du mariage, que ça va très mal se passer.
01:24 Le problème c'est que toute la société est organisée pour qu'elle soit la 18ème roue du carrosse,
01:30 qu'elle soit un être qui ne compte pas, un être méprisé.
01:33 C'est vraiment un film qui est un remède à la passion, ça vous vaccine tout de suite,
01:37 l'amour, pour quoi faire, franchement, quelle erreur,
01:40 mais qui épouse la cause de la femme du titre.
01:45 Antonina est jouée par Aljona Mihailova, dont c'est le premier film.
02:03 On n'a toujours pas compris, dix mois après, pourquoi elle n'avait pas eu le prix d'interprétation à Cannes,
02:08 parce que c'était vraiment l'interprétation la plus saisissante de tout ce qu'on a pu voir dans les 21 films en compétition.
02:13 Un rôle écrasant, elle est de tous les plans ou presque, elle est absolument prodigieuse,
02:17 et Dieu sait que Zverevnikov lui demande des choses très difficiles à jouer,
02:21 que ce soit dans l'hystérie, dans le calme, dans la détresse, dans le désespoir.
02:24 C'est vraiment une des grandes raisons d'aller voir ce film, outre la mise en scène virtuose de Zverevnikov.
02:38 Le film est particulièrement sombre.
02:41 Si vous aviez aimé le côté solaire de Leto, oubliez.
02:44 Là, on est vraiment dans une Russie de ténèbres, d'angoisse en permanence.
02:48 Le film se passe beaucoup la nuit, et quand il n'est pas de nuit, c'est de jour,
02:51 mais dans des intérieurs très faiblement éclairés.
02:54 On a vraiment une espèce de plongée dans les enfers de cette relation amoureuse ô combien toxique.
03:01 Très sombre, dans une lumière très travaillée par le chef opérateur Vladislav Opeljans.
03:07 C'est des choses assez limpides.
03:08 Par exemple, quand elle reçoit Tchaïkovski pour la première fois dans son petit studio,
03:14 c'est comme si le soleil entrait avec lui.
03:16 Tout à coup, la pièce est absolument baignée de lumière.
03:18 Tout est vraiment éclatant, éblouissant presque à l'image.
03:22 Alors que quand elle va rendre visite à sa mère, par exemple,
03:27 c'est une sorte de matriarcat sinistre de femmes tout en noir.
03:30 Il y a beaucoup de séquences aussi éclairées à la lampe à pétrole
03:34 et de déplacements comme ça dans les recoins des appartements.
03:38 Par ces jeux de lumière, par cette théâtralité,
03:40 par les surprises aussi que Kirill Serebrennikov s'est créé,
03:44 le film s'affranchit de tout réalisme.
03:47 C'est à mon sens la grande réussite du film,
03:49 de proposer une vision onirique, cauchemardesque, rêvée.
03:53 La femme de Tchaïkovski, c'est la vision très sombre d'un amour fou.
03:58 Et dans un amour fou, il y a fou.
03:59 Donc voilà, il faut être prêt à faire un voyage au bout de la folie.
04:01 C'est un très grand film, un des plus beaux que vous pourrez voir en ce mois de février.
04:07 Je suis la vie et la soul.
04:10 [Musique]