00:00 Aujourd'hui, on va lire mes textes, si vous voulez bien.
00:04 Ça fait 40 ans que j'étais préparé, alors maintenant, c'est le point final.
00:08 Je dis ce que j'ai à dire.
00:11 J'avais 4 ans, j'ai commencé à écrire des poèmes.
00:14 M.
00:14 Madier Pascal, 60 ans, bipolaire, handicapé physique.
00:18 - T'es prêt ? - Oui.
00:20 - Vas-y.
00:22 - Oh, c'est quoi la vie ? Un instant de bonheur, une suite de malheurs.
00:26 Mais toujours, elle se confond avec nos sens.
00:29 Tous, nous sommes nés avec nos insouciances.
00:32 Mais moi, je me fous de tout ça.
00:34 Je vis avec mes espérances qui ressemblent le jour comme la nuit
00:39 au parcours de ma vie.
00:40 Une vie où se côtoie espoir.
00:42 Point de séparation.
00:45 Ici, on est dans le studio de radio Pimpon.
00:47 On est à l'hôpital de Nior, c'est un hôpital de secteur psychiatrique.
00:51 C'est un studio de radio d'enregistrement.
00:56 C'est aussi un lieu de soins.
00:59 C'est ici que les gens viennent construire leurs émissions,
01:03 viennent rire, pleurer,
01:07 lire ce qu'ils ont sur le cœur.
01:09 Les gens qui viennent ici viennent sur prescription médicale la plupart du temps,
01:12 mais pas qu'eux.
01:13 Parce que, je le répète, c'est considéré à juste titre comme un lieu de soins.
01:17 C'est une autre façon d'envisager le soin.
01:20 - Je sais que j'écrivais des poèmes, maintenant, j'ai li,
01:23 mais c'est pas pour ça que j'avancerais mieux dans la vie.
01:27 C'est juste pour...
01:29 Comment dire ? Ça m'apaise.
01:31 Ça m'apaise, c'est tout.
01:33 - Le but de Radio Pimpon, c'est d'étayer les gens,
01:36 et puis...
01:38 écrire son histoire comme ça,
01:40 sans l'adresser à quelqu'un,
01:43 ce serait dommage.
01:44 Et je trouve que, justement, cette idée de l'adresse,
01:47 qu'on s'adresse à quelqu'un,
01:49 c'est ce qui constitue la relation à l'autre.
01:53 - On sait qu'on a une maladie, on se soigne pour,
01:56 et tout le reste, c'est du bonus.
01:58 On n'est pas là grâce à nous-mêmes, on est là grâce aux autres.
02:01 Et puis je crois que...
02:03 Voilà, j'ai plus rien à dire.
02:06 C'est comme ça.
02:08 - L'art est la manière de clore une conversation.
02:11 (Rires)
02:13 (Cri de chien)
02:15 - Moi, je suis infirmier du secteur psychiatrique.
02:17 Mon rôle, c'est de soigner, ou je dirais plutôt prendre soin.
02:21 Et mon rôle spécifique, ici, je travaille à la cafétaria,
02:25 c'est une cafétaria associative, qui est aussi un lieu de soin,
02:28 où on propose tout un panel d'animation.
02:32 C'est un lieu social, un lieu de rencontre, un lieu protégé.
02:37 - On voit pas au glycine, ce matin, c'est normal ?
02:39 - Oui, rendez-vous.
02:41 - Avant d'être des malades psy, psychiques,
02:45 on est des vraies personnes.
02:46 Et ça, les gens, ils ont oublié.
02:48 Et il faut pas que ça soit tabou.
02:49 Il faut que ça soit parlé, au contraire.
02:51 Il faut que ça soit partagé.
02:53 Et nous, ici, c'est ce qu'on fait.
02:55 On le fait entre nous, mais on veut le faire avec vous aussi.
02:57 Moi, je suis schizophrène, stabilisée, je suis dys aussi,
03:01 j'ai dyslexie, tous les dys, à peu près.
03:06 Mais bon, voilà, c'est ça, la vie, il faut que...
03:09 Moi, je suis dans la vie.
03:11 - Là, on va enregistrer des sketchs Radio Paimpol,
03:16 avec les Brigades du Rire.
03:18 Les Brigades du Rire !
03:23 - Qu'est-ce qu'on fait ? On répète ? On enregistre ?
03:26 On fait les deux ? On répète un peu avant ?
03:28 - On répète un peu avant, parce que...
03:29 - On va devoir lire, déjà.
03:31 - Tu te rappelles de notre rencontre ?
03:33 - Ça, je me rappelle bien. Je peux pas obliger.
03:35 - Ah bon ? Tu peux développer ?
03:37 - 1,62 m, pour 70 kg, yeux marrons, aimant les chats,
03:41 et surtout bonne cuisinière.
03:42 - Ah oui, eh bien moi, du 1,80 m,
03:45 je n'ai vu que le petit mètre 60, sans compter le corps athlétique,
03:49 qui avait disparu pour 10 cm de bourrelet
03:53 à notre première rencontre.
03:54 Oui, merci, les rencontres d'Internet.
03:56 - C'est un endroit où on donne la parole à ceux qui l'ont pas assez souvent.
04:01 C'est un endroit où on s'autorise, où on existe,
04:05 où on est autre chose qu'une pathologie.
04:08 - Je suis là depuis 30 ans, ça fait beaucoup,
04:10 mais pour certaines maladies,
04:13 c'est nécessaire aussi d'avoir du soin long.
04:17 Et d'un seul coup, Eric, avec Radio Paimpol,
04:20 il arrive avec une bulle d'air,
04:22 et il va ouvrir des choses qu'on n'avait jamais ouvertes jusqu'alors,
04:26 et ça fait drôlement du bien.
04:27 J'ai une pathologie qui est un peu enfermante,
04:31 donc si j'écoute que cette pathologie,
04:33 je peux pas faire grand-chose,
04:35 mais grâce à la bienveillance ici,
04:40 j'oublie ma maladie et je vais au-delà.
04:42 J'ai dépassé mes limites, moi, depuis 4 ans.
04:44 Quand je me retrouve en face de ma psychologue,
04:46 ça fonctionne un peu moins bien,
04:47 parce que je n'aime pas ce rapport blouse blanche
04:51 en face de moi, derrière un bureau.
04:52 Moi, j'y arrive pas bien.
04:54 Ici, c'est pas du tout comme ça.
04:56 Eric, il met des belles chemises.
04:59 Mais on parle sérieusement, et des fois, on pleure,
05:02 et des fois, très souvent, on rit.
05:05 Et je trouve, d'arrêter de dramatiser la maladie,
05:08 ça permet d'aller mieux aussi.
05:10 -Quelle heure il est, là ?
05:11 -Ça change tout le temps. -Oui, c'est vrai.
05:14 -Presque 11h30.
05:15 -Vous êtes prêts ?
05:16 Les Brigades du Rire.
05:20 -Ah, bonjour, vous deux.
05:22 J'ai fait une bloquette de veau. Reste dîner avec nous.
05:24 Tu m'en diras des nouvelles.
05:26 -Tu connais ta sœur, quand elle fait sa cuisine ?
05:29 -Ah, pour sûr, je la connais, sa cuisine.
05:31 C'est pour ça que j'ai tout prévu.
05:33 Je me suis fait un de ces sandwiches.
05:35 Vous me fournirez la bière ?
05:36 -Oh, très bonne idée.
05:37 Un coup de roux, ça me détendrait.
05:39 -Ah, parce que t'es tendu de ta journée, toi ?
05:42 -Parfaitement.
05:43 -Ah oui, un testeur de bouée chez Decathlon, c'est épuisant.
05:48 -Ah ben, prends ma place pour voir.
05:50 -Pff...
05:51 Je me prénomme Luc.
05:53 Je fais partie des Brigades du Rire depuis 4 ans.
05:57 Ca fait du bien au coeur, parce qu'en se lançant en disant positive,
06:00 pour moi, ça colorie l'âme.
06:02 Un geste psychotique à tendance paranoïaque.
06:07 Je me fais mes propres films, en dehors des films télé.
06:12 Voilà, donc...
06:17 C'est tout ce que je peux dire sur ma maladie.
06:20 M'étendre, oui, mais m'étendre, non.
06:23 -Concevoir le soin de manière différente,
06:26 je trouve que ça met un peu d'espoir
06:28 dans des perspectives qui sont pas toujours très gaies.
06:33 Je parle du soin.
06:35 Pour les patients, pour beaucoup d'entre eux,
06:38 je vois une facilité d'expression qui se met en place
06:43 et un rapport de confiance.
06:45 -Beaucoup de choses vont changer en moi.
06:47 Y a pas de soucis là-dessus.
06:48 Mais y a encore à faire.
06:52 Quand je suis arrivé en psychiatrie,
06:54 c'était déjà parce que j'avais mal aux jambes.
06:56 J'avais besoin de la psychopathe, donc...
06:59 -Ha, ha, ha ! -Il m'excusera.
07:01 -Et l'humour !
07:02 -Depuis que je suis tout petit, ma mère écoutait la radio dans sa cuisine.
07:06 Y avait pas beaucoup de culture à la maison.
07:09 Mon père était gendarme, je vivais enfermé dans une gendarmerie,
07:13 et mon ouverture au monde, c'était la radio.
07:15 Maintenant, quand je crée chez moi, j'ai un casque sur les oreilles,
07:18 j'écoute l'histoire des gens.
07:21 Je trouve que la radio véhicule bien ça.
07:23 C'est ce qu'on essaie de faire à Radio Pimpon,
07:25 de raconter l'histoire des gens.
07:27 -Je m'appelle Cédric Suir et je suis schizophrène.
07:30 -Et reporter à Radio Pimpon. -Et reporter à Radio Pimpon.
07:36 Sur le terrain.
07:37 -Radio Pimpon, Radio Pimpon.
07:39 -Bonjour, Cédric.
07:41 -Bonjour, Éric.
07:43 Alors, t'as passé un week-end sportif ?
07:46 -Oui, ce qu'on peut dire sportif, mais c'était pas moi le sportif.
07:49 -Et toi, depuis ces 3 ans, Radio Pimpon t'a apporté quoi ?
07:53 -M'a apporté une ouverture.
07:56 Et...
07:59 T'as mis de s'exprimer autrement.
08:03 -Et j'imagine que pour toi, c'est important de se montrer différemment.
08:06 -Oui.
08:07 -C'est-à-dire qu'il y a la maladie, certes, mais y a pas que ça.
08:11 -Oui, y a pas que ça.
08:12 Entre autres, je suis une personne, quoi.
08:16 -"La psychiatrie, c'est ça.
08:18 C'est pour nous sauver, nous, les patients, avant tout,
08:22 peu importe la méthode ou le temps.
08:24 C'est pouvoir nous mettre dans de bonnes conditions et nous sauver.
08:28 Il ne faut pas oublier ça.
08:30 C'est qu'à la base, on cherche à mourir.
08:33 Plus on va sauver de patients et les stabiliser,
08:36 eh bien, c'est ça, votre vocation, votre première vocation,
08:40 vous, médecin et soignant.
08:43 Mais je suis inquiète.
08:45 J'ai mis 30 ans environ pour être un peu plus apaisée.
08:49 Des soignants qui m'ont donné envie de rester en vie et d'aimer la vie.
08:54 Il y a des super soignants, mais qui ont de moins en moins de moyens.
08:58 Infirmier, ça devrait pas être un métier de super héros.
09:02 Est-ce que demain, il y aura encore des soignants
09:05 qui donnent cette envie de vie si je rechute ?
09:08 J'y crois parce que dans mon parcours de vie, ils étaient là.
09:12 Je veux dire qu'à un moment donné,
09:13 on nous a demandé un jour de prendre un traitement.
09:16 On nous a demandé de nous soigner.
09:19 Et des fois, ça demande 10 ans, 20 ans, 30 ans.
09:21 Une fois qu'on va mieux,
09:23 c'est comme si on nous lâchait un petit peu en disant,
09:25 mais voilà, il n'y a plus de moyens, donc on ne vous soigne plus.
09:29 Donc c'est ça.
09:30 Moi, j'ai l'impression que j'ai compris, j'ai pris soin de moi.
09:35 Je comprends qu'il faut que je prenne soin de moi.
09:37 Je me suis...
09:38 Eh bien, je ne suis pas morte.
09:41 Et là, ça, c'est... Je pèse mes mots.
09:43 C'est vrai, c'est que normalement, je ne devrais plus être là maintenant.
09:45 Mais il y a quand même des infirmiers et des infirmières
09:48 qui m'ont donné envie de rester en vie.
09:50 J'aimerais susciter de l'espoir et de l'envie à faire ce métier.
09:53 Ce métier d'infirmier, qui est un super métier.
09:55 Bon, on voit que c'est compliqué en ce moment.
09:58 C'est très, très compliqué.
09:59 Mais c'est compliqué aussi parce qu'il y a de moins en moins de gens
10:02 qui se disposent à faire ce métier.
10:06 Mais moi aussi, je veux rester positif dans l'avenir en me disant
10:10 qu'on voit des jeunes encore venir sur l'hôpital.
10:16 Mais il n'y en a pas assez. Il n'y en a vraiment pas assez.
10:19 Donc voilà, c'est un petit plaidoyer pour valoriser le travail d'infirmier.
10:24 Qu'est-ce que je peux en dire, moi, de la folie ?
10:25 Raconter la folie du monde qui brûle,
10:27 raconter la folie des gens qui font la guerre,
10:29 la folie des gens qui empoisonnent la planète,
10:31 la folie de l'argent qui salit tout,
10:32 les massacres à la Kalachnikov dans les écoles,
10:35 de la folie des enfants qui meurent de faim quand quelqu'un se gave,
10:38 des animaux blessés massacrés par espèces entières,
10:40 la folie du racisme, de l'intolérance, de l'ostracisme,
10:43 de nos anciens qui se morfondent dans les mouroirs
10:45 de ma dernière suspension de la hache.
10:47 Merde, je crois bien que je suis en train de faire une petite rechute, moi.
10:49 Je vais reprendre un cachet et je vais me remettre au pieu.
10:51 [Générique]
10:53 [SILENCE]
Commentaires