00:00Pourquoi j'ai voulu m'attacher ?
00:01Parce qu'on ne peut plus faire autrement.
00:04Vous êtes quand même mise en danger.
00:05D'accord.
00:07Par des tentatives de suicide, par des fenestrations, tout ça.
00:10Vous avez inquiété votre maman quand vous lui avez dit
00:12que vous vouliez sauter par la fenêtre ?
00:13Cette personne-là, elle va pouvoir y avoir place ?
00:15On espère, on espère dans les délais les plus rapides.
00:18Pour certains patients, en France aujourd'hui,
00:20il y a des patients qui attendent plus d'une semaine.
00:23Une solution en hospitalisation, c'est la réalité.
00:26Une semaine attachée comme ça dans un couloir, quoi.
00:29On n'aime pas ça, on trouve que c'est indigne,
00:31à la fois pour les patients et pour les soignants.
00:33Mais on ne baisse pas les bras.
00:34Bonjour, Brut, Faisal Boifac.
00:36Je suis responsable d'un pôle de psychiatrie de secteur
00:38en Seine-Saint-Denis.
00:39Vous êtes les bienvenus pour passer avec moi une journée.
00:42Bonsoir.
00:43Bonsoir.
00:44Bonjour.
00:45C'est une réunion qui nous permet de coordonner
00:47entre les différents sites d'urgence
00:49l'orientation des patients.
00:50Deux patients qui sont arrivés ce matin,
00:52nous avons occupé notamment madame.
00:55Elle était suicidaire, on avait trouvé une clinique pour elle,
00:57mais il fallait mettre 20 euros tous les jours,
00:59elle est infusée.
01:00Cette patiente, elle est arrivée quand ?
01:01Au moins hier, de ce que je vois.
01:04D'accord.
01:05Elle est connue pour un trouble bipolaire, c'est ça ?
01:08Elle est connue pour un trouble bipolaire.
01:10Elle est insomniaque,
01:11elle est venue d'elle-même pour être hospitalisée.
01:13OK, donc sur l'ensemble, là, en fin de journée,
01:15on aura combien de patients en attente ?
01:1816 patients, si on désengorge.
01:2216 patients, si on désengorge,
01:23il nous restera 8 patients, quoi.
01:268 patients en attente, ouais.
01:29C'est beaucoup ou pas ?
01:30C'est énorme.
01:31C'est toujours trop.
01:33Un patient aux urgences en attente, c'est trop.
01:36Notamment des patients qui restent attachés sur des bancars,
01:40parce qu'on n'a pas la possibilité de les accueillir
01:43dans une chambre adaptée, c'est trop.
01:47Quand on diminue l'offre de soins,
01:49la demande de soins, elle ne diminue pas.
01:52Il y a toujours autant, voire plus de patients
01:55qui viennent aux urgences.
01:56Avec tous les efforts qu'on a faits,
01:59on ne s'en sort pas.
02:01Pourtant, ça s'est amélioré, non ?
02:03Mais là, il y a eu des fermetures de lits.
02:05Et ces fermetures de lits,
02:06c'est parce qu'il n'y a pas assez de psychiatres.
02:09Ici, actuellement, en psychiatrie adulte en Seine-Saint-Denis,
02:11il nous manque environ 50 postes de médecins, psychiatres
02:15et une centaine de postes d'infirmiers.
02:16Depuis que je travaille ici,
02:17on a toujours été en manque de personnel
02:19et d'autant plus après la crise Covid
02:21où on est à chaque fois à des équipes
02:24où il manque au moins 4 à 5 infirmiers
02:28dans les équipes, à la fois de jour et de nuit.
02:30La psychiatrie, déjà, c'est le parent pauvre de la médecine
02:35et la Seine-Saint-Denis, c'est le département le plus pauvre.
02:39Donc cette addition de pauvreté et de misère
02:44fait qu'on n'a pas trop envie de venir
02:46passer des années de sa vie ici,
02:49de se confronter à la précarité,
02:51de se confronter au malheur des gens,
02:54de se confronter à la violence.
02:56C'est la police, c'est l'évocat, c'est tout ça.
03:00En même temps, vous comprenez la juridique,
03:02vous comprenez le mouvement, vous ne comprenez pas.
03:04C'est pour ça que je suis comme ça.
03:06Mais calme-toi, mais calme-toi.
03:08Mais on me dit quoi ? Je ne sais pas.
03:10Votre rêve, c'est de faire du rap plus tard ?
03:12Oui.
03:15Pourquoi est-ce que vous êtes là ?
03:17Moi, en fait, j'ai tapé mon copier.
03:21J'ai eu des hallucinations.
03:25J'ai eu aussi...
03:28En fait, ma vie est très compliquée.
03:30Moi, personnellement, je ne suis pas sacrificien.
03:32J'aime bien travailler ici pour la simple raison
03:34qu'ici, notre pratique est extrêmement riche,
03:38extrêmement diversifiée.
03:39Moi, j'apprends tous les jours et je ne m'ennuie pas.
03:43Je suis amené à réfléchir
03:45et à résoudre des problématiques tous les jours.
03:47Ça maintient vert, ça maintient vivant, ça maintient frais.
03:51Bonjour !
03:53Bonjour, bonjour.
03:53Est-ce que vous vous rappelez de moi ?
03:55Est-ce que vous m'avez vu la dernière fois ?
03:57Je t'ai vu dans la salle.
03:59Je vous ai trouvé très sans colère, très tendu.
04:03Moi, je ne savais pas.
04:05En fait, moi, le problème, c'est que je fumais.
04:08Qu'est-ce que vous avez fumé ?
04:11C'est du cannabis.
04:12Si je fume,
04:14je peux contrôler de telle sorte
04:18que je n'ai pas de problème avec vous.
04:21D'accord, donc fumer du cannabis,
04:23pour vous, c'est un moyen de contrôler les autres.
04:25Est-ce que vous, vous êtes étudiant, c'est ça ?
04:27Oui, je suis étudiant.
04:28Étudiant en quoi ?
04:29Je suis étudiant en informatique.
04:32Vous vous êtes énervé contre d'autres patients et des soignants ?
04:36Il y a eu des violences ?
04:37Vous avez mis un coup de poing ?
04:39Oui, c'est vrai.
04:41Pourquoi ?
04:42Je ne sais pas quoi manigance des diables,
04:45mais je ne sais pas.
04:46Et pourquoi vous ?
04:47Pourquoi ça se dirige contre vous ?
04:50Parce que peut-être,
04:52j'en ai la force de tenir ça.
04:55On veut vous tester ?
04:56Oui.
04:57Donc tout se désorganise, tout se mélange.
05:01C'est quelque chose qui était dans moi.
05:02C'est quelque chose qui est arrivé comme ça dans votre tête ?
05:05Oui, mais j'ai essayé de supporter ça.
05:08Ces dernières années, ce qui m'a beaucoup interpellé,
05:11c'est l'explosion de tentatives de suicide.
05:13Les chiffres vous le montrent.
05:14Il y a eu une augmentation de 20% des tentatives de suicide,
05:18notamment chez les femmes, chez les jeunes femmes.
05:22Ces dernières années ?
05:22Ces dernières années.
05:24On le voit beaucoup plus ici, en Seine-Saint-Denis,
05:29parce que tous les éléments de précarité, d'isolement,
05:34les pathologies qu'on traite,
05:35la pathologie schizophrénique et le trouble de l'humeur,
05:38ce sont des pathologies qui tuent.
05:40Ce sont des maladies qui démarrent entre l'âge de 15, 25, 35 ans,
05:45à cette période charnière de la vie
05:47où les personnes sortent de leur scolarité
05:49pour trouver un emploi, pour construire leur vie.
05:52Ce sont des maladies que nous, nous combattons au quotidien.
05:56J'ai un técatrique.
05:57Oui ? Vous savez pourquoi ?
05:59Parce que ça ne va pas, une crise d'angoisse.
06:02Ça vous prend les poumons, ça vous prend le mal de ventre.
06:07Vous ne mangez plus.
06:08C'est comme une dépression.
06:09Oui.
06:11C'est pareil.
06:11Mais en plus fort peut-être, non ?
06:13Ça dépend.
06:15Ça dépend des cachets, ça dépend...
06:17Ça fait longtemps que vous avez ces angoisses-là ?
06:20Oui, depuis 2015.
06:22C'est la première fois que vous venez ici ?
06:23Non, non.
06:24Et vous avez des enfants ?
06:26Trois.
06:27Est-ce que ça va un petit peu mieux ici ?
06:28Un peu.
06:29C'est une chance immense d'avoir en France
06:34ce qu'on appelle le secteur psychiatrique,
06:36c'est-à-dire n'importe quelle personne en France
06:39sait que lorsqu'elle tombera malade,
06:42elle pourra avoir un lit
06:45ou supposer qu'elle pourra avoir un psychiatre
06:48à qui s'adresser pour se soigner.
06:50C'est une chance immense, il ne faut pas la gâcher.
06:53Il ne faut pas la gâcher, il ne faut pas tuer
06:58cet hôpital public qui est un bien pour nous tous
07:02et dans lequel nous travaillons
07:05parce qu'on s'en rend compte
07:08à quel point c'est quelque chose de précieux,
07:12quelque chose d'important
07:13pour une société qui veut aller de l'avant,
07:18qui veut vivre.