00:05Le loup de Wall Street
00:06Le loup de Wall Street c'est un film sur la cupidité, cherche-t-il à démontrer que vous, moi,
00:11enfin chacun d'entre nous, nous sommes capables des actes les plus odieux finalement ?
00:17Je pense que dans ce film nous tentons de sonder le côté le plus sombre de la nature humaine.
00:24Quand on a commencé à monter ce projet, puisque Wall Street a laissé un goût amer à beaucoup de gens,
00:30les studios ne se bousculent pas pour faire un film sur ce sujet, vu la faillite économique crescente.
00:38Mais moi, je trouvais que c'était un film vraiment important à faire. La cupidité, ça m'intéresse beaucoup.
00:48Ça représente tout ce qui ne tourne pas rond dans le monde aujourd'hui.
00:53On en parle souvent en lien avec une époque en particulier, mais la cupidité n'appartient à aucune époque en
01:01particulier, et même à aucun personnage en particulier.
01:05C'est avant tout quelque chose que nous avons tous en nous pour survivre.
01:11Et la question après, c'est ce que ce film travaille, c'est, sommes-nous capables de dépasser ce sentiment
01:16de cupidité en tant qu'être doué d'intelligence ?
01:19Pouvons-nous aller au-delà ?
01:22Mais sonder ces zones d'ombre, c'est important à un niveau culturel.
01:25Ce film est une satire, une comédie ironique.
01:33Mais c'est avant tout un film très drôle, même si notre sujet n'a rien d'amusant.
01:39Et voilà pourquoi je veux faire ce film depuis 7 ans.
01:45Jordan Belfort est extrêmement sincère dans le portrait qu'il dresse de lui-même.
01:49Il n'a aucune indulgence, il ne s'en prend qu'à lui-même.
01:54Et cette franchise-là, c'est quelque chose de très rare, surtout dans une autobiographie.
02:01Vous êtes très drôle dans le film, vous faites peur aussi.
02:05À un tel point que je me demandais pendant la projection, qu'est-ce qu'il va bien pouvoir faire
02:10après ça ?
02:11Avez-vous le sentiment d'avoir atteint le summum de votre jeu d'acteur ?
02:15J'espère que non, j'espère que j'ai encore des réserves.
02:26Mais en vérité, c'est sans doute le film qui est le plus basé sur l'improvisation,
02:30parmi ceux que Scorsese et moi avons fait ensemble.
02:35On avait bien conscience qu'on ne s'attaquait pas à un monument de la littérature américaine,
02:39ce n'était pas Gatsby de magnifique ou la Trapper.
02:42On avait là le récit d'un moment tout à fait précis dans la vie de cet homme,
02:46et cela se prêtait à un chaos organisé.
02:51Voilà comment on a approché ce film.
02:54On a beaucoup, beaucoup improvisé, avant même le tournage.
02:58On a trituré le scénario, on a tout déconstruit.
03:02J'ai passé des mois et des mois avec Jordan Belfort.
03:04Il m'a même dit, non seulement j'ai fait ça, non seulement je me suis comporté ainsi,
03:09mais j'ai fait pire, et je vais t'expliquer pourquoi.
03:13Et beaucoup de ces éléments se retrouvent donc dans le film.
03:15Et franchement, si nous n'avions pas les financiers qu'on a eus pour faire ce film,
03:20on n'aurait jamais eu le droit de pousser le bouchon autant qu'on l'a fait.
03:24Ça n'existe pas, des films comme ça.
03:27Ça ne se fait pas.
03:28Un film hédoniste comme ça, avec de la drogue, avec du fric, avec du sexe, à ce point-là.
03:32Un film qui s'abandonne à toutes les tentations et dans des proportions épiques.
03:37Ça n'existe pas, c'est tout.
03:40Et quand les producteurs de Red Granite nous ont dit,
03:43ce sont des gens vraiment bien, ils nous ont dit,
03:45écoutez, nous, nous sommes en dehors du système des studios,
03:48on veut parier sur ce film, on pense qu'il y a un public adulte
03:51qui a envie de voir un tel film, et on veut que vous y alliez à fond.
03:54Nous, on a trouvé ça génial.
03:57Personne n'allait nous mettre des bâtons dans les roues,
03:59on allait pouvoir être aussi clair que possible dans notre portrait de ce milieu,
04:03aussi détestable soit-il,
04:05sans prendre de pincettes, sans rendre les personnages sympathiques,
04:08sans édulcorer quoi que ce soit.
04:11Ça nous a permis, nous, les acteurs, d'aller jusqu'au bout des choses.
04:17Je me souviens d'un documentaire sur le tournage de King of Comedy,
04:20une autre comédie amère de Scorsese.
04:24Et on voyait plein de fois les comédiens se réunir,
04:27déconstruire leurs textes, improviser les uns avec les autres.
04:31Et le jour du tournage, Scorsese avait réécrit la scène,
04:34mais les comédiens réinventaient tout à nouveau.
04:36Et c'est ce qu'on a fait dans ce film,
04:38c'est pourquoi il est si libre et imprévu et frappant.
04:41Parce que tous, on s'amusait constamment.
04:43Et je n'ai jamais vu Marty, pendant les cinq films qu'on a fait ensemble,
04:45s'amuser à ce point-là.
04:48Il y a beaucoup de comédie dans ce film.
04:52Ça vous plairait de poursuivre dans ce registre-là ?
04:58C'est vrai que j'ai beaucoup tourné de films sérieux.
05:01Et on m'a déjà demandé, pourquoi tu ne te ferais pas une comédie ?
05:03Je réponds toujours que, pour moi,
05:05ce qui est drôle, ça doit venir de la réalité.
05:11Les affranchis devaient être une comédie.
05:18J'ai toujours été ouvert à tous les genres de films,
05:20et j'aimerais tourner une comédie.
05:22Mais ça ne me fait pas rire si c'est trop poussif.
05:26Et là, je ne trouve pas ça drôle, c'est tout.
05:29Et ce film parle le ridicule de ces gens,
05:33le fait que ces types s'abandonnaient
05:35à toutes les tentations du plaisir,
05:38il est drôle d'une façon assez sadique.
05:44Et c'était ça la comédie à tourner pour moi.
05:51Parce que j'avais aussi le sentiment
05:53de donner une image assez fidèle de ces gens-là.
05:57Et rien de ce qui se passe dans le film n'est exagéré.
06:00Et même les scènes de drogue,
06:02qui ressemblent parfois à un sketch de Laurel et Hardy,
06:06elles viennent de Jordan que j'ai filmé,
06:10allongé par terre,
06:12pendant qu'il me montrait les effets
06:13que les cachets de Metacolon lui faisaient.
06:16Vous voyez le truc.
06:20Vous apparaissez aussi allumé dans beaucoup de scènes.
06:23Comment vous y êtes-vous pris ?
06:24Aussi, une des meilleures scènes du début,
06:26c'est celle entre vous et Matthew McConaughey.
06:30Oui, Matthew.
06:34Vous savez, il y a tellement d'acteurs de talent dans ce film.
06:37Et tous ont le don de l'improvisation.
06:40Jonah Hill est tout simplement le plus grand improvisateur
06:42avec lequel j'ai pu travailler.
06:44Il était génial.
06:47Et il pouvait partir dans tous les sens.
06:50Il fallait le ramener à l'histoire
06:52parce qu'il pouvait se lancer sur n'importe quoi.
06:55C'est le style à bateau.
06:59Oui, mais il s'est participé à la nature de ce film.
07:03Et Matthew McConaughey, il avait un long monologue
07:06qui avait été donc écrit.
07:07Et en fait, il est allé en parler à Scorsese dans sa caravane.
07:11Il lui a dit, si j'essayais ça.
07:12Et il s'est lancé dans sa diatribe devant nous.
07:14Marty et moi, on s'est regardé.
07:16On lui a dit, mais c'est exactement ça.
07:17Fais-nous exactement ce que tu viens de faire.
07:19Et on l'a tourné.
07:21On était en roue libre.
07:22C'était génial.
07:23Les décisions prises sur le plateau
07:24venaient des propositions des acteurs.
07:27Et même ce mantra, cette formule sacrée
07:30qu'il fait en se frappant la poitrine avec le poing,
07:33ce côté Braveheart comme dans le film
07:34pour se donner la niaque,
07:36ça vient de Matthew qui, comme exercice vocal
07:38avant de jouer, se frappait la poitrine.
07:40J'ai dit à Martin, filme-le, filme-le.
07:42Il a filmé et c'est devenu notre mantra
07:44pour se donner la niaque.
07:46Voilà le genre de spontanéité qu'il y avait sur le plateau.
07:48Tout simplement parce qu'on avait toute liberté artistique
07:51de faire comme on voulait.
07:54Je le dis souvent, ce film, c'est un film d'auteurs français
07:56à 100 millions de dollars.
07:58On a tourné une épopée américaine
08:00entièrement fidèle à la vision du réalisateur.
08:08Vous diriez que Matthew McConnery vous donne une leçon de folie.
08:12C'est comme une impulsion qu'il vous transmet.
08:14Vous allez devenir comme lui à la fin.
08:17La folie, vous l'avez souvent jouée
08:19avec Gilbert Grape, Gilbert Grape, Gatsby,
08:22Arrête-moi si tu peux, Edgar Hoover, Aviator,
08:25et ici, encore une fois.
08:27Mais votre talent, c'est de placer un écran
08:29de normalité devant cette folie.
08:31Est-ce que c'est ça, finalement, votre pari,
08:33comme un joueur de poker ?
08:38Si c'est le cas,
08:42c'est parce que n'importe quel fou
08:44est persuadé de ne pas l'être.
08:46C'était déjà le sujet de Shutter Island.
08:52Plus vous clamez que vous n'êtes pas fou,
08:54plus on vous prend pour un dingue.
08:57Mais là, oui, tout à fait.
08:59Matthew McConnery est comme le gardien
09:01des portes de l'enfer de Dante.
09:04C'est lui qui lui donne les clés
09:06de cet univers infernal
09:07dont Jordan dépendait complètement.
09:10C'était un personnage particulièrement important.
09:12Il donne le ton à ce jeune homme,
09:14je ne dirais pas innocent,
09:16mais qui arrive dans le monde de Wall Street
09:18tout à fait prêt à se faire corrompre.
09:20Il donne le ton au film
09:23avec ce monologue phénoménal.
09:28Trouvez-vous des ressemblances
09:29entre Hollywood et le monde de Wall Street
09:31en tant qu'acteur ?
09:33Être comédien à Hollywood
09:34et être acteur à Wall Street ?
09:36Je ne limiterais pas les ressemblances
09:39à Hollywood et à Wall Street, mon cher ami.
09:43Ce sont des caractéristiques
09:45qu'on retrouve chez chacun d'entre nous.
09:51Je n'étais pas familier
09:52des usages de Wall Street.
09:54Je ne viens pas du monde de la finance.
09:58Je n'y connaissais rien
09:59avant de faire mes recherches sur le sujet.
10:02Sur le plateau, ça faisait rire tout le monde
10:03parce que je demandais tout le temps
10:04« C'est quoi déjà une OPI ? »
10:06« C'est quoi une OPI ? »
10:07« Ça veut dire quoi ? »
10:07« Offre publique initiale, c'est introduction en bourse. »
10:10« D'accord, d'accord. »
10:12C'était ça notre démarche.
10:13On voulait parler au public en termes simples
10:16parce que c'est déroutant ce microcosme
10:18qui vit loin de la réalité
10:20et qui peut déplacer des sommes d'argent considérables
10:23et s'enrichir énormément
10:25sans qu'on comprenne ce qu'ils fabriquent.
10:29En lisant le bouquin plusieurs fois
10:35et en rencontrant Jordan,
10:37j'ai compris que ce type-là
10:38n'était pas les gros bonnets influents,
10:40les personnages de Wall Street.
10:42Non, ces gars-là n'étaient pas ceux
10:44qui cherchaient à faire sombrer notre économie,
10:46c'était ceux qui voulaient les imiter.
10:48C'était les types de la pègre,
10:49les mecs qui voulaient être Gordon Gekko
10:51sans y arriver.
10:55Et ça, ça en dit long sur notre nature profonde.
10:59Quelque chose qui nous porte à mépriser
11:01tout le monde sauf nous-mêmes
11:02dès qu'il s'agit de s'enrichir.
11:04Voilà ce que ça dit.
11:05C'est l'histoire d'une bande de gamins des rues
11:07qui veulent devenir des Michael Malken
11:09ou les Bernard Madoff,
11:10ils essayent mais ils ne peuvent pas.
11:18Ça veut dire quoi,
11:22produire Martin Scorsese ?
11:25Pas grand-chose en fait.
11:30Il s'agit surtout
11:32de préparer les choses avant le tournage.
11:34Parce qu'une fois sur le plateau,
11:35on ne va pas lui dire d'écourter le tournage
11:37ou lui parler du budget
11:41ou de à quoi le film devrait ressembler.
11:43« Ça, c'est pas mon boulot. »
11:46Là, mon boulot, c'est d'être acteur
11:48et de lui donner ce dont il a besoin.
11:51Lui, en tant que réalisateur,
11:53la plus grosse partie du travail de producteur
11:55se fait bien avant qu'on tourne.
11:58Ça consiste à s'assurer,
12:00pour le sujet que nous défendons pendant sept ans,
12:03le bon réalisateur, Martin Scorsese.
12:05Parce que le projet a failli sombrer à trois reprises,
12:07d'autres réalisateurs ont été contactés
12:09et ils n'arrivaient pas à renoncer à lui.
12:14Personne ne serait arrivé à rendre à l'écran
12:16la nature profonde de ces personnages-là
12:17et à donner aux comédiens la liberté de chercher.
12:23Et ça consiste à trouver le budget nécessaire
12:25pour tourner une vaste épopée américaine sur le sujet.
12:28Il nous fallait de l'ampleur
12:30pour montrer l'extravagance de la vie que ces types menaient.
12:37Et puis aussi, avoir les bons comédiens pour le projet,
12:41s'assurer qu'on ait le temps nécessaire
12:43pour préparer le film,
12:45s'assurer qu'on ait bien trouvé les meilleures scènes
12:47pour raconter l'histoire.
12:49Tout ça se prépare avant le tournage.
12:53Et lui donner le droit de regard sur le montage final.
12:56Ah toujours, on ne va pas lui dire...
12:59Parce que pour vous, c'est important
13:00d'être dirigé par quelqu'un qui a ce final cut, justement.
13:04Ah oui, absolument.
13:06Je ne vois même pas comment je pourrais
13:11essayer d'annoncer à Martin Scorsese
13:12qu'il n'a pas un final cut.
13:15Et même, je n'aborderai même pas le sujet.
13:20Et puis, je ne lui proposerai même pas un projet
13:22où il n'est pas le final cut.
13:24Ce serait sacrilège, quand même.
13:28C'est vrai que vous êtes tombé malade
13:30d'après avoir tourné votre discours sur la cupidité dans le film ?
13:35Alors non, je me suis senti mal, mais c'était avant de le tourner.
13:39Parce que j'ai pas mal de discours dans le film
13:41qui sont comme des incantations guerrières à la Braveheart.
13:45Mais là, il ne s'agit pas de se battre pour la liberté de son pays.
13:48Mais c'est faisons tout ce qu'on peut pour arnaquer tout le monde
13:52et nous faire autant de fric que possible.
13:56Et ces discours étaient tellement bien écrits
13:59et j'y pensais depuis si longtemps
14:02que quand est arrivé le moment de les dire,
14:05j'ai senti ma gorge se serrer,
14:07une angine s'est déclarée,
14:09je suis monté sur l'estrade et j'arrivais plus à parler.
14:12On a dû passer à d'autres scènes
14:15et revenir à celles-ci quelques semaines plus tard.
14:18Ça m'a donné le temps de travailler ces discours encore plus.
14:21Et ce qui a été incroyable,
14:23c'est que malgré tout ce que j'avais prévu et voulu
14:26de ces scènes, à l'instant où je suis monté sur scène,
14:28et même si j'avais devant moi des figurants
14:30qui étaient payés pour m'applaudir,
14:32me lancer des cris d'encouragement, hurler de joie,
14:34j'étais bono, j'étais une rock star.
14:38Tout ce que je disais était génial
14:39et tout ça vous pousse vers une nouvelle étape de folie.
14:45Et là, c'était le grand débordement
14:47et la scène est devenue imprévisible.
14:50Voilà, c'était drôle de découvrir ça,
14:52de faire un film là où on peut tout essayer.
14:54C'est marrant, vous avez dit,
14:55sur scène et pas sur le plateau.
14:58Oui, oui, sur le plateau.
15:00J'avais l'impression de jouer un grand opéra,
15:02un opéra du pouvoir et de l'argent.
15:06Qu'est-ce que Jordan Belfort,
15:07le protagoniste, a pensé du film ?
15:12Alors, je viens de recevoir un SMS de lui,
15:15il y a trois jours, en fait,
15:17et il dit,
15:20attendez, disons qu'il a adoré le film
15:23et au point qu'il écrit,
15:26j'arrive pas à croire, je sais que ça fait prétentieux,
15:28que mon film préféré est un film qui parle de moi.
15:34C'était la fin parfaite pour toute notre aventure.
15:37C'est la fin parfaite pour toute notre aventure.
16:01Sous-titrage Société Radio-Canada
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