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00:00Ici Lorraine, crack pour l'émission, sur ma route, sur Moselle TV et Vosges Télévisions.
00:06Ici, votre radio de proximité en Lorraine.
00:34Chers amis de Sur ma Route, bonjour.
00:37Figurez-vous que c'est la 300e émission de Sur ma Route.
00:40Mais oui, ça passe vite.
00:41Et pour la 300e, j'ai un invité de marque, un des plus grands anthropologues et sociologues français, c'est
00:48David Le Breton,
00:50qui est en partie vosgien, puisqu'il vit une partie de sa vie dans les Vosges.
00:55Mais là, on a tourné l'émission pour des raisons pratiques dans ce magnifique parc de l'orangerie de Strasbourg.
01:02Il vient de sortir un livre, un livre sur le sommeil.
01:06Il a exploré beaucoup, beaucoup, beaucoup de domaines, y compris certains qui n'ont pas l'habitude d'être explorés
01:13dans le domaine des sciences sociales.
01:15Ce livre est passionnant, comme souvent ces livres.
01:18Il est écrit sur la marche, il est écrit sur le corps, il est écrit sur la peau, il est
01:20écrit sur beaucoup, beaucoup de sujets.
01:22Et je suis très, très heureux de recevoir David Le Breton, que je pars rejoindre dans un instant, dans un
01:27autre lieu du parc de l'orangerie.
01:29A tout de suite, suivez-moi.
01:39Bonjour mon cher David.
01:40Bonjour Viennet.
01:41Merci de nous accueillir à Strasbourg.
01:43Au parc de l'orangerie.
01:45Au parc de l'orangerie.
01:46Avec le droit.
01:46Je vais vous dire un truc, vous êtes le 300e invité de cette émission et on est sortis très peu
01:52de nos frontières, de nos zones de confort, la Lorraine.
01:56On est allés à Bruxelles une fois, au Luxembourg deux fois, on est allés à Mulhouse aussi.
02:01Et on vient chez vous, ça doit être la 5 ou 6e fois qu'on sort.
02:05Strasbourg.
02:06Mais enfin, on va en parler dans cette émission parce que vous connaissez très bien les Vosges.
02:09Absolument.
02:10Aussi, parce que vous êtes aussi, on peut le dire, un Vosgien.
02:13Il me considère comme un Vosgien.
02:15Oui, c'est ça, on va dire ça.
02:17On est dans ce très beau parc de l'orangerie qui est très très connu, qui est absolument magnifique, surtout
02:22en période d'automne.
02:23Oui.
02:23J'aime bien démarrer l'émission là, sur l'enfance, parce que je trouve qu'elle dit finalement beaucoup de
02:29choses de nous.
02:30Est-ce que l'enfance, elle nous tient ? De quelle façon elle nous tient, cette enfance, tout au long
02:36de notre vie ?
02:36On est profondément les héritiers de son enfance, évidemment.
02:39Pour ma part, j'ai grandi au Mans, donc la ville de la course des 24 heures.
02:44Mon père était ouvrier.
02:46Le Mans, c'était l'un des hauts lieux des usines Renault en France.
02:50J'ai grandi dans un quartier populaire, mais extrêmement chaleureux, avec beaucoup de solidarité, beaucoup d'amitié.
02:58Mon père ne s'est guère intéressé à mes études.
03:00En revanche, heureusement, ma mère veillait au grain, d'autant plus que j'étais un très très mauvais élève.
03:06C'est vrai ?
03:06Oui, paradoxalement.
03:07Très dissipé, comme on disait à l'époque, ce qui m'a valu d'innombrables punitions, de beaucoup de coups
03:13de règles sur les doigts.
03:14D'ailleurs, c'était l'époque où les châtiments corporels étaient encore très présents dans les écoles.
03:19Et puis, cas 1, cas 1, j'ai poursuivi une scolarité pas toujours simple.
03:25Et puis, bon, j'ai eu quand même le bac, et puis j'ai commencé mes études à Tours.
03:30D'accord.
03:31Voilà, où je me suis inscrit en sociologie, en psychologie et en linguistique.
03:36Parce que quand on est gamin, quand on est à l'école comme ça, on nous demande des fois, les
03:40astuces, on nous demande, qu'est-ce que vous voulez faire quand vous serez plus grand ?
03:44J'imagine que David Le Bouteau n'a pas dit « je veux être anthropologue ». Vous cherchez quoi à
03:48la vente ?
03:49Non, non, en moi, il y avait un immense désir d'ailleurs, un désir d'écrire aussi, qui est arrivé
03:56très très précocement.
03:57Jamais je n'aurais imaginé que je serais un jour professeur à l'université.
04:02Jamais je n'aurais imaginé que j'écrive tant de livres, mais plutôt des livres de sociologie et d'anthropologie.
04:07J'aurais plutôt imaginé que j'écrirais, si tout allait merveilleusement bien, des romans.
04:12J'étais aussi passionné par le cinéma.
04:16Et puis finalement, ma vie m'a amené plutôt à la sociologie et à l'anthropologie.
04:22C'est là aussi où j'ai eu le plus de facilité à publier, d'une certaine manière, même si
04:27j'ai publié quelques textes de fiction quand même.
04:29Ah oui.
04:30Mais notamment un roman policier qui avait très bien marché à l'époque, mort sur la route.
04:36Oui, oui, oui, c'est vrai.
04:37Il y avait eu un prix.
04:38Mais c'est plutôt la sociologie et l'anthropologie qui m'a valu finalement de mener carrière également à l
04:44'université de Strasbourg essentiellement.
04:47On va y revenir sur l'anthropologie et la sociologie.
04:51Juste un mot, je reviens sur le Mans.
04:53Oui, oui.
04:53Dans nos imaginaires, on est tous comme ça.
04:55Par exemple, Strasbourg, on va dire peut-être, le parc de l'orangerie ou on va dire je ne sais
04:59pas quoi, les bretzels ou la choucroute.
05:02Le Mans, on dit les rillettes, les 24 heures.
05:05On ne pense pas à ce que vous disiez à l'instant, c'est-à-dire que c'était une
05:07ville très populaire.
05:09Renaud était implanté là.
05:10Ah oui, c'était l'une des grandes usines Renaud.
05:13Il y avait Flin, il y en avait quelques autres, je crois.
05:15Mais donc, il y avait toute une culture ouvrière quand même qui imprégnait la ville et qui diffusait des valeurs
05:22de solidarité, de fierté également.
05:26Dans ma cité, tout le monde finalement avait l'air heureux, même si on peut dire aussi les usines Renaud
05:33étaient un peu privilégiées d'une certaine manière.
05:36C'était l'époque de la régie Renaud.
05:37La régie.
05:38C'était la régie Renaud, c'est une entreprise d'État.
05:40C'est vrai.
05:42Et de la même façon qu'on évoquait l'enfance qui marque tout au long de la vie, est-ce
05:46que la région natale, elle vous marque ?
05:48C'est la Sarthe là ? Est-ce qu'elle marque aussi quelque part ?
05:51Oui, oui, profondément.
05:52Je suis toujours ému quand je suis au Mans.
05:54Je suis toujours ému quand je vois la Sarthe ou l'huile qui sont les deux rivières qui traversent le
05:59Mans.
06:00Quand je me balade dans le quartier des Sablons par exemple, qui est un grand quartier populaire qui pose quelques
06:06difficultés aussi.
06:07Mais je me souviens quand j'étais petit, on voyait les champs immenses devant nous avec les vaches.
06:13Et on vivait dans une rue qui s'appelait l'allée des Prairies de Funet.
06:17C'était l'extrême périphérie du Mans et l'école était à 4-5 kilomètres et j'y allais d
06:22'ailleurs en courant avec jubilation.
06:25Donc je suis profondément attaché au Mans, même si la ville a énormément changé.
06:29Je crois que c'est d'ailleurs devenu une très très belle ville.
06:31Oui, oui, tout à fait. Mais des fois, quand vous regardez un peu dans le rétro, est-ce que d
06:35'abord ça vous arrive de regarder dans le rétro ?
06:37Ah oui, très souvent.
06:38Est-ce que ça vous angoisse des fois de dire, tiens, cette vie-là que j'avais, par rapport à
06:432026, où tout est en bouillonnement, c'est compliqué 2026 ?
06:48Oui, non, c'est juste. Et puis en plus, il y a le phénomène du vieillissement, comme on dit.
06:52Je suis à la retraite depuis quelques années.
06:56Donc je continue à avoir énormément d'étudiants, à accueillir aussi des collègues, notamment des collègues étrangers à l'université,
07:03parce que mes livres sont quand même pas mal traduits et pas mal lus.
07:06Mais il me manque quelque chose. Il me manque d'avoir aussi du temps de, comment dire, l'avenir devant
07:10moi.
07:11Évidemment, plus on prend de l'âge, et puis on a le sentiment que l'avenir se rétrécit d'une
07:15certaine manière.
07:16Mais en même temps, plus on pense à son enfance, je pense énormément à mes parents, par exemple, à mes
07:21frères, mes soeurs, ma soeur,
07:24mais surtout à mes parents, tous les cas, qui me manquent encore.
07:28Mais je pense qu'on est orphelin toute sa vie, de toute façon, quel que soit l'âge où on
07:32perd, surtout sa mère ou son père.
07:35Donc je me demande comment ma mère me verrait aujourd'hui. Je me demande comment je verrais son visage et
07:41tout ça.
07:41Elle serait fière de vous, probablement.
07:44Non, non, ça c'est certain. Non, non, elle s'est beaucoup battue pour que je m'amène mes études.
07:48D'être quand même le, je le disais en introduction, là, des plus grands anthropologues français, sociologues,
07:53on vous entend, on vous lit, on vous écoute. Est-ce qu'on vous consulte ?
07:57Tiens, c'est la question que je me posais, par exemple.
07:59Les gouvernements consultent des historiens, des géographes. Est-ce qu'ils consultent des anthropologues, des sociologues ?
08:04C'est très rare. Mais bon, j'ai été quand même à un moment donné responsable du comité de prévention
08:12contre le suicide.
08:14Ça remonte à une douzaine d'années. C'était avec Roselyne Bachelot.
08:18Donc c'était une responsabilité énorme. J'avais 40-50 personnes qui se réunissaient régulièrement à Paris,
08:25évidemment pas à Strasbourg. On a mené un travail absolument considérable.
08:29Quand j'ai remis le rapport à la ministre, elle m'a dit « mais c'est très important, ça
08:33va être l'une des priorités de mon ministère ».
08:36Je crois qu'il n'y en a strictement jamais été question.
08:39De suite. Non, jamais de suite. J'ai aussi été consulté une fois autour des conduites à risque de nos
08:43jeunes.
08:45Mais c'est très peu fréquent. Et on a de toute façon l'impression que ça ne sert à rien,
08:50que les gouvernants ont déjà leur opinion.
08:53Oui, c'est ça. C'est aussi un peu ce qui fatigue l'opinion, les citoyens.
08:57C'est qu'ils ont la besoin d'avoir des gouvernants qui savent tout et qu'on ne sert à
09:00rien, finalement.
09:01Un petit peu, hein ? Sans être le râleur de service.
09:03Non, non, non, je suis d'accord. C'est pour ça que j'espère que mon impact, c'est davantage
09:08à travers mes livres,
09:09en changeant peut-être quelquefois certains regards sur la douleur, sur des choses comme ça.
09:16Alors, vos livres, ce qui est très impressionnant, il y en a une quarantaine.
09:21Sur des sujets, alors bien sûr, il y a des sujets qu'on connaît que vous revisitez, retravaillez à votre
09:26manière,
09:26mais il y a aussi, vous explorez plein de matières qui n'ont jamais été explorées.
09:29Comme le dernier, on va en parler, sur le sommeil. Ce n'est pas fréquent.
09:34Non, mais le sommeil, évidemment, a été beaucoup exploré, mais plutôt par des médecins, par des biologistes,
09:38par des neuroscientifiques, éventuellement par des psychologues qui nous expliquent comment on fait pour bien dormir.
09:45Moi, c'était évidemment pas du tout mon sujet.
09:47Pas comme un fait social, c'est-à-dire ? C'était ça ?
09:48Non, jamais. En fait, finalement, les sciences humaines se sont intéressées à l'homme ou à la femme debout.
09:54Oui, c'est ça.
09:55Jamais à la personne couchée. Et moi, c'est ça qui m'a passionné.
09:59C'est vrai qu'il y avait très, très peu de bibliographie, hormis, évidemment, il y a énormément d'écrivains,
10:05de cinéastes qui ont montré des hommes ou des femmes ou des enfants qui dorment.
10:09Mais d'un point de vue, du point de vue de la compréhension, qu'est-ce qui se passe quand
10:13on dort ?
10:13Comment on dort ? Avec qui on dort ? Quelle durée, également ?
10:19Plein de choses de cet endroit-là. C'est ça qui m'appelle l'endormissement, le réveil, les chambres.
10:25Tout ça, ce sont des sujets absolument passionnants, mais qui n'ont pas été véritablement abordés.
10:28À bien seuls ou à deux ou à plusieurs.
10:31Alors, les historiens ont travaillé sur la chambre, quand même. Il y a des échelles perrouilles.
10:35Oui, alors je voulais vous en parler. On va avancer un petit peu. Tiens, on va s'approcher.
10:39Je suis attiré, mon regard est attiré par un arbre magnifique là-bas.
10:42On est vraiment dans l'automne. Et puis, on va parler de votre bouquin,
10:48Le sommeil, une anthropologie, c'est ça ?
10:50Oui.
10:51Aux éditions Métellier.
10:53Métellier, oui.
11:00Je repense aux termes d'anthropologue et de sociologue.
11:04Alors, sociologue, on est plus habitué à ce terme-là.
11:07Mais anthropologue, comment on le résume en quelques mots, un anthropologue ?
11:10Moi, je dirais que l'anthropologie, c'est l'étude de la condition humaine.
11:15Et donc, ce qui m'a intéressé dans mon travail, par exemple,
11:17c'est de comprendre les déclinaisons du visage, de la douleur, de la voix ou du sommeil,
11:24d'une société humaine à une autre, à travers le temps, parce qu'il y a aussi une histoire,
11:28et l'histoire nous apprend aussi énormément sur les comportements humains,
11:32et puis aussi dans l'espace. Là, on est plutôt du côté de l'ethnologie,
11:35avec des chercheurs qui vont étudier des populations parfois lointaines.
11:41Et donc, mon travail, c'est un peu, c'est pas une synthèse, ce serait un peu idiot de dire
11:44ça,
11:44mais c'est une sorte de parcours à travers les humanités possibles,
11:49autour d'un certain sujet, comme le visage, la douleur.
11:52Le visage, vous en parlez, vous avez écrit des choses magnifiques sur le visage,
11:56en disant que c'était le lieu peut-être où l'humanité était le plus concentrée.
12:01Je dis mal les choses, mais vous dites en fait qu'on est les yeux dans les yeux,
12:04et on se dit les choses.
12:05Le visage, c'est le lieu de la vulnérabilité, de toute façon.
12:08Et puis, c'est le lieu du corps à travers lequel on est reconnu,
12:12on est nommé, on est associé à un âge, à un sexe, etc.
12:17Donc, le visage, c'est vraiment un lieu fondamental de l'identité, du sentiment de soi.
12:22Mais vous avez beaucoup écrit, je n'ai pas en tête tous les titres de vos 40 livres,
12:26mais vous avez quand même beaucoup écrit sur le corps, la peau, je pense qu'il y a aussi sur
12:31la peau.
12:32Absolument.
12:32C'est souvent écrit là-dessus.
12:34C'était mon point de départ, mais parce que, tout simplement,
12:36si j'ai beaucoup écrit aussi sur le risque, c'est la même logique.
12:39C'est parce que j'étais un jeune homme, un enfant et un adolescent extrêmement mal dans sa peau,
12:44qui a eu énormément de mal à trouver sa place dans le monde.
12:48Donc, je me suis heurté parfois.
12:49Vous trouviez des risques ?
12:50Oui, j'ai traversé un peu les conduites à risque.
12:53Et puis, d'autre part, comme j'étais mal dans ma peau, justement, que voulez-vous ?
12:58Quand j'ai fait ma thèse de sociologie, j'ai eu envie de comprendre justement
13:02comment les sociétés humaines construisaient le corps.
13:05D'accord. Est-ce que ce n'est pas, quand on observe les humanités, comme vous dites,
13:09pour résumer très vite les choses, c'est épuisant ? Non ?
13:12Ou c'est super enthousiasmant ?
13:15C'est passionnant.
13:16C'est passionnant, oui.
13:16Non, j'ai toujours le même étonnement, de toute façon.
13:19J'ai l'impression, en ce sens, de n'avoir jamais vieilli.
13:22Plein de sujets me passionnent, m'intéressent.
13:25Et donc, récemment, le sommeil.
13:27Et quand un sujet m'intéresse, je me donne tous les moyens possibles pour le comprendre.
13:32Donc, j'achète énormément de livres, j'essaie de regarder des films, de voir des peintures, etc.
13:37Et puis, progressivement, j'avance dans une meilleure compréhension.
13:41Même si, évidemment, tout n'est pas compréhensible.
13:45Le sommeil est un grand mystère, par exemple, quand même.
13:48On va en parler.
13:50Juste un petit mot avant, je pensais.
13:52Votre public, il est quand même très large.
13:55Il ne faut pas être forcément un grand spécialiste de la matière que vous étudiez.
14:00On se plonge dans du David Le Breton.
14:04On me dit ça depuis toujours, effectivement.
14:07Je suis un passeur, entre guillemets.
14:12C'est-à-dire, effectivement, énormément de gens qui n'ont pas de qualité de sociologue,
14:15ou d'anthropologue, ou d'historien, me lisent, en effet, avec plaisir, manifestement.
14:20Parce que je reçois souvent, quand même, des échos.
14:23On m'écrit, par exemple.
14:25Et puis, beaucoup de gens...
14:26Par exemple, mes livres sur la douleur, et notamment la douleur chronique.
14:30Voilà l'exemple type de livre qui a été lu par énormément de gens
14:34qui étaient simplement en proie à une douleur qui n'en finissait pas,
14:37et qui cherchaient à comprendre.
14:39Et à comprendre aussi pourquoi les médecins échouent à accompagner, à prendre en charge.
14:44Non, heureusement, ça a été ma chance.
14:46Sinon, je n'aurais jamais écrit 40 livres.
14:48Parce que j'aurais dû à chaque fois chercher un éditeur, mais mes livres sont lus, heureusement.
14:52Oui, vraiment.
14:52Et il y a un public très basse.
14:53Et c'est aussi pour ça que vous êtes, on peut le dire.
14:56Un chouchou des médias.
14:57On vous voit beaucoup dans les médias.
14:59On vous aime beaucoup dans les médias.
15:01En tous les cas, ce n'est pas moi qui recherchais ça.
15:04Non, non, ça je m'en donne bien, mais...
15:05C'est plutôt quelqu'un d'extrêmement discret, paradoxalement de silencieux et de paisible.
15:10Ah, vous ne faites pas le siège des médias ?
15:11Ah non, absolument pas.
15:12Absolument pas ?
15:13Non, c'était quelques relations d'amitié et de confiance.
15:17Et s'il y avait quelques personnes...
15:18Cette manière aussi de vulgariser des matières qui sont compliquées, ça, c'est bien.
15:22Je fais énormément de conférences et c'est vrai.
15:26Ça, c'est génial.
15:27Alors, le sommeil.
15:28Le sommeil, une anthropologie, c'est ça ?
15:30Le sous-titre, oui, c'est « Dormir une anthropologie ».
15:33« Dormir une anthropologie ».
15:35Vous démarrez le livre, on mettra à l'écran la phrase de Marguerite Ursenar.
15:40C'est bien de rappeler Marguerite Ursenar, il ne faut pas qu'on l'oublie, Marguerite Ursenar.
15:45Et qui démarre cette phrase et qui démarre donc votre livre, vous mettez en exergue cette phrase de Marguerite Ursenar
15:51sur le mystère.
15:52En fait, c'est ça finalement le sommeil, ça reste un grand mystère ?
15:55Je crois, même, de toute façon, le sommeil demeure pour moi un mystère, même si j'ai essayé de le
16:00comprendre par de multiples déclinaisons.
16:03Mais quand on dort, finalement, on plonge dans un univers où toutes les coordonnées de notre vie quotidienne disparaissent absolument.
16:11On n'est plus du tout dans une attention au monde, dans une attention aux autres.
16:15Si on peut dormir avec la personne qu'on aime le plus au monde, mais on ne partage pas, on
16:21est côte à côte, je veux dire,
16:21mais on ne partage pas les rêves, ce qui se passe dans cette énigme, justement, du sommeil.
16:27Quand on voit l'autre qui sort de son sommeil, on a envie de lui dire « mais tu sors
16:31d'où ? »
16:33Et la personne vous regarde éberluée parce qu'on ne sait pas d'où on sort.
16:37Mais ça veut dire qu'il y a deux personnages en nous, il y a celui de la nuit, enfin,
16:41du sommeil couché et du...
16:44C'est vrai, finalement, on peut dire que l'univers de la veille ne résume pas la totalité de nos
16:49vies.
16:49Il y a un tiers de nos vies où on dort, où on rêve aussi.
16:54Ah oui, un tiers de nos vies.
16:54Oui, parce que si on dort autour de 8 heures par jour, il y a les rêves.
16:59On plonge dans un monde onirique, dans un monde de rêves, parfois farfelus, parfois fascinants.
17:04On retrouve des défunts, on retrouve des gens qu'on a énormément aimés et qui ne sont plus.
17:09On se retrouve dans des situations qu'on n'aurait jamais cru vivre.
17:13Parfois, on peut imaginer qu'on est tout nu et personne n'a l'air de le remarquer, mais on
17:18se sent gêné.
17:19Des fois, on rêve qu'on s'envole et on se dit, mais bon sang, comment je n'ai jamais
17:22pu penser à ça.
17:23C'est tellement facile de voler.
17:25J'ai vu un chapitre sur la chambre à couvrir, enfin, un sous-chapitre de la chambre à couvrir.
17:29Le lieu au lourd d'or, est-ce qu'il change selon les civilisations, les régions, dans le monde, etc.
17:34?
17:34Est-ce que c'est quelque chose de...
17:35J'aime bien citer la phrase de Mark Twain qui dit, « Quel est l'endroit le plus dangereux du
17:39monde ? »
17:40Le lit.
17:41Le lit ?
17:41Parce que tout le monde meurt.
17:44Alors lui, c'est pareil, Mark Twain, ça c'est à relire absolument.
17:48Il m'en s'écrivait à l'américain.
17:50Formidable.
17:51Alors sinon, non, on ne dort pas que dans des lits.
17:54D'ailleurs, nos paysans vosgiens d'autrefois, les gardiens de troupeaux et autres,
18:01dormaient plus souvent sur des lits de fougères, des lits d'herbes, sur la paille, dans les écuries, dans les
18:06étables.
18:07On peut dormir dans un hamac, ça par contre peut nous arriver à tous.
18:11On dort aussi assis dans un bus, dans un transport en commun, dans un train.
18:18Non, il y a des milliers d'endroits où dormir.
18:20Et puis en plus, on ne choisit pas toujours où on dort.
18:22On peut s'endormir, comment dire, Marcel Mauss, qui a grandi près d'Épinal.
18:28Marcel Mauss, l'un des grands fondateurs de la sociologie.
18:32Marcel Mauss racontait que quand il faisait son service militaire, il lui arrivait de marcher en dormant,
18:37à cause de l'épuisement et de tout ça.
18:40Une autre anecdote que je trouve très belle autour du sommeil,
18:43elle renvoie à l'un des grands sociologues du XXe siècle,
18:47c'est Howard Baker, qui travaillait notamment à Chicago.
18:51Et quand il était jeune, quand il était étudiant,
18:54c'était un musicien de jazz qui réussissait bien.
18:58Et donc, pour gagner sa vie, il jouait du piano tous les soirs dans les boîtes de nuit.
19:02Et il était absolument épuisé. Il lui arrivait de jouer huit heures de suite.
19:06Et à un moment donné, il raconte qu'il s'endormait.
19:09Il continuait à jouer en dormi.
19:11Et c'est quand il se réveillait qu'il faisait une fausse note.
19:14C'est une formidable anecdote.
19:16C'est excellent.
19:16J'essaye de faire le pont entre deux de vos livres et deux thèmes qui vous sont chers.
19:24C'est sur les écrans, la société des écrans.
19:28Aujourd'hui, on est complètement asphyxié par cette société des écrans.
19:32Vous l'avez dit très bien dans plusieurs livres.
19:35Et le sommeil, est-ce que finalement, ce n'est pas une forme d'ensommeillement, tout ça ?
19:41Oui, en tous les cas, comment dire ?
19:43De nous endormir debout ?
19:46Oui, exactement.
19:47Mais plutôt dans un sens péjoratif.
19:49Péjoratif, bien sûr.
19:50Parce que quand on est derrière son écran, on s'absente du monde,
19:54on s'absente des autres qui sont autour de soi.
19:57On est dans une espèce d'hypnose.
19:59C'est-à-dire qu'on n'entend plus, on ne sent plus,
20:02on ne voit plus du tout l'environnement extérieur.
20:04Je pense que sur un plan politique, social, c'est absolument tragique.
20:08Ça explique d'ailleurs la montée fumeurante de l'isolement depuis quelques années.
20:12Et notamment chez les toutes jeunes générations et les personnes âgées,
20:16l'isolement, ce n'est pas la solitude.
20:18La solitude se choisit.
20:19L'isolement, c'est une contrainte.
20:22Alors, nos adolescents qui passent énormément de leur temps sur les écrans
20:26sont ceux qui souffrent le plus de ce sentiment d'isolement.
20:30Il y a énormément de scarifications.
20:32Il y a énormément de suicides, de tentatives de suicide de nos jeunes
20:36depuis que les réseaux sociaux ont envahi complètement leur vie personnelle.
20:40Et c'est bien sûr relié à un autre phénomène que vous avez exploré
20:44sous cette belle formule, la fin de la conversation.
20:47Oui, ça c'est quelque chose qui me navre.
20:49D'ailleurs, on le voit bien autour de nous, particulièrement en ce moment,
20:53l'impossibilité des débats.
20:54On est pour ou contre.
20:56Si jamais on est contre, on se fait démonir.
20:59Donc, effectivement, la conversation qui était l'élémentaire de la vie quotidienne,
21:03l'élémentaire de la condition humaine.
21:05La conversation, c'est d'abord ce visage à visage, ce n'est pas seulement un face à face.
21:10Il y a cette reconnaissance de l'autre, cette réciprocité, cette parole qui va et vient
21:15de l'un à l'autre, une attention à l'autre, une écoute également.
21:18L'attention, l'écoute, voilà deux grandes postures finalement de la condition humaine
21:24qui disparaissent sous nos yeux aujourd'hui.
21:26Non, je suis très inquiet de cette colonisation par l'écran, particulièrement par les
21:33grands maîtres de la Silicon Valley, évidemment.
21:35Et on est beaucoup à être inquiet avec vous, franchement.
21:39On est nombreux à être inquiet avec vous, David.
21:42David, on va aller faire un petit tour quand même au pavillon Joséphine pour terminer
21:46cette émission.
21:47On va parler des Vosges.
21:49D'accord.
22:02Bon, David, on approche la fin de l'émission.
22:04On approche du pavillon Joséphine, c'est un but dans notre vie de ce matin.
22:10On a parlé du succès de vos livres, quarantaine de livres.
22:14Ils sont traduits quasiment dans, je ne sais pas combien de langues, mais dans de très
22:19nombreuses langues.
22:20Oui, ça c'est quand même mon plus grand bonheur.
22:22Je crois que je dois approcher d'une centaine de traductions.
22:26Je crois que quasiment tous mes livres ont été traduits au moins une fois, parfois
22:30sept, huit fois.
22:32À chaque fois qu'un de mes livres parraît, il est immédiatement traduit en Italie et
22:36en espagnol.
22:37L'espagnol, c'est souvent l'Amérique latine.
22:39D'accord.
22:40Mais ça veut dire que vous allez à la rencontre des lecteurs, en l'occurrence, les
22:45Italiens, les Espagnols.
22:46Ah oui, j'aime énormément aller au Brésil, aller en Argentine ou ailleurs, surtout
22:51le Brésil.
22:52Je crois que j'ai le Brésil au cœur.
22:53Et c'est là que vous voyez que les choses sont, que l'approche sont plein de sujets
22:57de sociétés.
22:59Moi je dirais qu'en Amérique latine, je rencontre plutôt des étudiants, des collègues.
23:03D'accord.
23:03C'est plus difficile pour moi d'évaluer le lectorat.
23:06D'accord.
23:07En Italie, non, j'ai l'impression de toucher des gens de tous les milieux sociaux,
23:11de tous les âges, mais tout dépend des livres aussi, évidemment.
23:15On va terminer cette émission avec les Vosges.
23:17Parce que vous êtes, vous l'avez dit en démarrant l'émission, vous êtes Vosgien.
23:20Vous habitez une partie de l'année dans les Vosges.
23:24Je me considère comme Vosgien, oui.
23:27Oui, j'habite effectivement pas très loin de Saint-Dié, dans un tout petit village
23:31de quelques centaines d'habitants, dans une petite maison, d'ailleurs un peu canadienne
23:36d'une certaine manière, parce qu'elle est chauffée uniquement avec un poêle.
23:39On n'a pas de chauffage central ou des choses comme ça.
23:42Mais avec ma compagne, on y vient presque toutes les semaines.
23:45Pas toutes les semaines, parce que des fois j'ai trop de boulot.
23:47Mais on y va, on y va pour marcher d'ailleurs.
23:50Et donc on marche énormément, mais c'est pas les hauts de Vosges, c'est pas le...
23:56C'est plus doux.
23:57C'est plus doux, c'est moins fréquenté aussi.
24:00C'est du côté du lac de Pierre-Percé, qui nous avait profondément bouleversés.
24:05M'accompagnez-moi.
24:06C'est pour ça qu'on avait acheté cette petite maison il y a quelques décennies.
24:10Et puis vraiment, on ne l'a jamais regretté.
24:12Mais c'est ça qui vous a attiré dans les Vosges, c'est la forêt, la nature, la marche aussi.
24:18C'est la possibilité de vraiment, vous qui êtes un fou de marche.
24:21Oui, et puis en plus de Strasbourg, on n'est pas très loin.
24:23Bon, il y a quand même plus d'une heure de route.
24:26Mais là, être du côté de Saint-Dié, c'est avoir vraiment une belle partie des Vosges.
24:31La partie un peu sauvage, un peu moins touristifiée,
24:36avec des gens extrêmement chaleureux, sympathiques.
24:39Ceci dit, les Vosges sont chouettes partout, je sais bien.
24:42Mais bon, c'était en tous les cas le plus commode au départ de Strasbourg.
24:46Et sur la marche, vous avez écrit aussi.
24:48J'ai écrit plusieurs livres sur la marche.
24:50Oui, je suis un marcheur.
24:51Pour recommander aussi, parce qu'ils sont chouettes.
24:53Moi, je les ai lus sur la marche.
24:55Je suis un marcheur, petit marcheur.
24:58Petit marcheur.
24:59Un tout dernier mot.
25:01La Lorraine, elle vous inspire au-delà des Vosges,
25:04parce que les Vosges, c'est très particulier.
25:07Oui, c'est vrai.
25:07C'est les Vosges.
25:10Mais la Lorraine, quelle image est le véhicule, selon vous ?
25:14Pour moi, c'est l'Est de la France.
25:16C'est une histoire meurtrie, quand même,
25:19qui me touche encore aujourd'hui, personnellement.
25:23Mais en revanche, je suis moins souvent, effectivement, à Lorraine.
25:26Je suis moins souvent à Nancy, par exemple.
25:28Nos universités, par exemple, n'ont guère de contact, curieusement.
25:33Vous pourriez imaginer, avec Metz ou Nancy, qu'on est...
25:36Pas du tout, c'est pas...
25:38C'est dommage.
25:39Oui, moi, je regrette énormément.
25:42Et puis maintenant, Nancy est devenue plus loin, curieusement.
25:46Puisque le parcours de TGV, d'ailleurs, occulte Nancy.
25:50Alors qu'autrefois, quand on avait un parcours qui durait 5 heures,
25:54on s'arrêtait à Nancy.
25:55Et on lisait plus.
25:56Et on lisait plus.
25:58Et quand j'arrivais à Nancy, d'ailleurs, je me disais
26:01« Ah, ouf ! Encore une heure et demie, deux heures ! »
26:03C'est vrai.
26:04C'était le temps de ce qu'on appelait les trains corail, non ?
26:08Oui, c'était ça.
26:09C'était les trains corail, voilà.
26:10En tout cas, on a fait une superbe 300e émission, mesdames, messieurs.
26:13On se donne rendez-vous pour la 301e la semaine prochaine.
26:17Merci à vous, David.
26:18J'étais très content que vous soyez 300e.
26:21Merci, Vianney.
26:22J'étais très fier, très heureux de figurer dans votre émission.
26:25Merci beaucoup, David.
26:26Au revoir, merci infiniment.
26:28Merci.
26:41Ici Lorraine, crack pour l'émission, sur ma route, sur Moselle TV et Vosges Télévisions.
26:47Ici, votre radio de proximité en Lorraine.